Aux Etats-Unis, la santé des citoyens n’est pas seulement déterminée par leurs revenus, leurs diplômes ou leur lieu de résidence. Elle varie aussi en fonction des… convictions politiques. C’est ce que révèle une étude publiée en mai dans Nature Human Behaviour, qui montre que les Américains les plus conservateurs (les plus à droite) sont en moins bonne santé et meurent davantage que leurs compatriotes les plus libéraux (à gauche). Un écart qui n’existait pas quinze ans plus tôt. Et cette divergence ne tiendrait pas qu’aux écarts de niveau de vie ou de lieu de résidence : elle s’enracinerait aussi dans une défiance plus marquée envers le système de santé et la science.
Avant de parvenir à cette conclusion, les auteurs, Elizabeth Elder et Neil O’Brian, deux chercheurs en science politique à l’université de Stanford et de Chapel Hill (Etats-Unis), ont récolté les données issues d’Add Health. Cette cohorte, massive, suit depuis 1994 quelque 20 000 Américains nés pour l’essentiel entre 1976 et 1982 et mesure cinq biomarqueurs – indice de masse corporelle, tension artérielle, glycémie, cholestérol et inflammation -, afin de suivre l’évolution de leur santé sur des décennies. Les deux chercheurs ont ensuite croisé ces données avec le registre national des décès et, fait plus exceptionnel pour une enquête de santé, avec un questionnaire sur le positionnement idéologique des participants afin de les classer de « très libéral » à « très conservateur » en passant par « libéral », « modéré » et « conservateur ».
Pour jauger l’état de santé de chacun, les chercheurs ont vérifié les cinq biomarqueurs des participants et compté ceux qui dépassaient le “seuil critique”, indicateur d’une mauvaise santé. En 2008-2009, alors que la cohorte approche de la trentaine, rien ne distinguait les libéraux des conservateurs : leurs biomarqueurs étaient globalement similaires. Mais huit ans plus tard, en 2016-2018, les « très conservateurs » se trouvaient nettement plus mal en point et étaient d’ailleurs les seuls à voir leur santé se détériorer de façon marquée. Le nombre de leurs biomarqueurs au-dessus du seuil critique était quatre fois plus élevé que chez les libéraux. Plus inquiétant encore, entre 2020 et 2022, alors que la majorité des participants a entre 40 et 45 ans, seuls 2 “très libéraux” sur 1 000 sont morts d’une maladie – cardiovasculaire, cancer, diabète -, quand ils sont près de 15 sur 1 000 chez les conservateurs.
Deux mécanismes à l’œuvre
Restait encore à comprendre pourquoi. Car un groupe peut être en moins bonne santé parce que plus pauvre et/ou moins bien assuré – en particulier aux Etats-Unis où l’accès à des soins de qualité est particulièrement coûteux -, moins diplômé ou parce qu’il réside dans un désert médical, etc. Les chercheurs ont donc ajusté leurs résultats en prenant en compte l’origine ethnique, le sexe, le niveau d’études, le revenu, la couverture santé, l’année de naissance. Mais même lorsqu’ils comparaient des libéraux et des conservateurs d’un même comté – ce qui écarte l’idée d’un effet purement géographique ou des politiques sanitaires locales plus ou moins généreuses -, l’écart subsistait. Même chose après avoir mis de côté les décès dus au Covid-19.
Comment, alors, expliquer ce phénomène ? Grâce à la cohorte Add Health, qui suit les mêmes individus sur vingt ans, les auteurs ont pu distinguer deux dynamiques. La première tient à un brassage des camps politiques. Entre 2008 et 2022, les Américains les moins bien portants ont eu tendance à glisser vers la droite, tandis que les plus diplômés, qui sont en moyenne en meilleure santé, passaient à gauche. Ce n’est donc pas tant que les conservateurs sont tombés malades, mais plutôt que les personnes déjà fragiles sont devenues conservatrices. Mais ce brassage n’explique toutefois que la moitié de l’écart de santé.
L’autre moitié, elle, résiste à toutes les explications classiques. Les auteurs de l’étude avancent une hypothèse : une défiance croissante envers la médecine s’est durablement installée chez les conservateurs. Pour l’étayer, ils ont commandé un sondage mené en 2024 auprès de 21 751 adultes, distincts de la cohorte Add Health. Résultats : les électeurs de Donald Trump et les sympathisants républicains déclarent consulter moins souvent leur médecin traitant, lui accorder moins de confiance et suivre moins volontiers ses prescriptions que les électeurs de Joe Biden. Soumis au scénario d’une douleur thoracique soudaine – un signal d’alerte cardiaque classique -, ils se disent également moins enclins à consulter un médecin. Plus troublant encore : les malades chroniques, hypertendus ou diabétiques de droite doutent davantage de l’efficacité et de l’innocuité de leur traitement.
Des résultats à nuancer, mais convergents
Si les résultats de cette étude sont particulièrement intéressants, ils comportent néanmoins quelques limites que les auteurs reconnaissent volontiers. Elle ne prouve par exemple pas une relation de cause à effet entre la défiance et la surmortalité des conservateurs. Elle ne porte par ailleurs que sur une seule génération, aujourd’hui âgée de 40 à 45 ans, à un âge où les décès restent rares. La cohorte Add Health renseigne uniquement l’idéologie des participants, pas leur vote, raison pour laquelle les chercheurs ont dû commander un sondage dont les réponses sont postérieures aux données de mortalité. Il reste donc à éclaircir si la défiance a précédé le décrochage envers la médecine ou l’inverse.
Malgré ces limites, l’étude vient grossir un faisceau de travaux convergents. En 2023, une équipe de l’université de Yale avait ainsi publié une étude dans la revue JAMA Internal Medicine qui montrait, après avoir croisé listes électorales et registres de décès de Floride et d’Ohio, une surmortalité des électeurs républicains supérieure de 15 % à celle des démocrates. Un écart qui s’était creusé après l’arrivée des vaccins contre le Covid-19. Plusieurs enquêtes du Pew Research Center, un centre de recherche américain spécialisé dans les statistiques sociales et politiques, documentent elles aussi une fracture de la confiance des conservateurs. L’une d’elles montre par exemple que si les trois quarts des Américains se fient encore aux scientifiques, les républicains accusent un retard de 22 points sur les démocrates (66 % contre 88 % de confiance).
La France résiste, pour combien de temps ?
En France, une telle démonstration est pour l’heure impossible : il n’existe aucune grande cohorte de santé qui recense l’orientation politique de ses participants. Les indices disponibles dessinent par ailleurs un paysage bien différent. Pendant la pandémie, la défiance vaccinale française n’épousait pas l’axe gauche-droite, mais plutôt une courbe en fer à cheval. Fin 2020, l’intention de se faire vacciner tombait à 26 % chez les sympathisants de La France insoumise et à 27 % au Rassemblement national, contre 53 % chez les Socialistes, 49 % chez les Républicains et 75 % au sein de la majorité présidentielle, selon une enquête de l’Ifop. Des travaux du Cevipof, eux, rattachent le refus du vaccin à une défiance tous azimuts – envers la justice, l’État, les élites – et au sentiment d’une société injuste, bien plus qu’à une idéologie antiscience constituée. D’ailleurs, selon les enquêtes Icovac coordonnées par l’Inserm, plus de 80 % des Français disent faire confiance à leur médecin, et 78 % à la science, là où les trois quarts se défient des partis politiques.
Rien ne garantit pourtant la pérennité de cette résistance française. Il y a encore quinze ans aux Etats-Unis, la confiance dans la médecine ne connaissait pas de couleur partisane. Avant que la pandémie, puis le retour de Donald Trump et la nomination de l’antivax Robert F. Kennedy Jr à la tête de la Santé américaine, n’en fassent un marqueur identitaire. L’étude de Nature Human Behaviour le laisse présager : une fois la santé et la science devenues affaire de camp politique, la facture ne se règle plus seulement dans les urnes, mais aussi dans les hôpitaux.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/etre-conservateur-nuit-il-a-la-sante-ce-que-revele-une-etude-scientifique-menee-aux-etats-unis-7KKOZ7J3ZFC3JN6DDMIHK6GQMY/
Author : Victor Garcia
Publish date : 2026-06-13 09:30:00
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