La tension dans le détroit de Bab el-Mandeb est à son comble. Depuis des mois, les Houthis multiplient les signaux d’escalade, jusqu’à annoncer la mise en place d’un blocus maritime contre l’Arabie saoudite. Encore le 29 juillet, ils ont affirmé avoir ciblé un pétrolier saoudien, accusé d’avoir « violé le blocus naval » en mer Rouge. Un levier que le mouvement yéménite, adossé à l’Iran, maîtrise désormais à la perfection avec ses missiles, drones, mines navales et vedettes rapides… Autant d’outils qui lui permettent de peser sur l’une des routes commerciales les plus stratégiques de la planète, sans disposer d’une marine de guerre classique.
Cofondateur et président du Sana’a Center for Strategic Studies, l’un des principaux think tanks indépendants sur le Yémen, Maged Al-Madhaji détaille pour L’Express l’ampleur des capacités du mouvement, les intérêts croisés de Téhéran et de Pékin dans ce bras de fer, et le retour, loin d’être anodin, de la piraterie au large de la Somalie. Entretien.
L’Express : Bab el-Mandeb est resté à l’écart des grandes confrontations régionales pendant des décennies. En quoi la montée en puissance des Houthis a-t-elle changé la donne ?
Maged Al-Madhaji : Le détroit a toujours tiré son importance de sa position de passage vital pour le commerce asiatique et les flux énergétiques vers l’Europe. Mais depuis la guerre israélo-arabe de 1973 – lorsque l’Egypte l’avait temporairement fermé – aucune action militaire durable n’était venue perturber la navigation, en dehors de la piraterie somalienne qui avait justifié le déploiement de forces navales internationales il y a près de vingt ans.
L’ascension des Houthis a changé cet équilibre. L’Iran figurait parmi les rares acteurs régionaux à avoir de longue date envisagé Bab el-Mandeb sous un angle militaire. Son investissement auprès des Houthis visait en partie à établir une influence près du flanc sud, vulnérable, de l’Arabie saoudite – le Yémen a toujours représenté une faille stratégique pour Riyad. Cela offrait aussi à Téhéran un point d’appui surplombant l’une des routes maritimes les plus cruciales au monde, vers Suez et l’Europe.
Après le 7-Octobre, l’intervention des Houthis a confirmé le rôle central du détroit dans le conflit régional. Bab el-Mandeb est devenu un instrument de pression majeur pour l’axe iranien, capable de compenser en partie la supériorité conventionnelle d’Israël et de ses partenaires.
Comment analysez-vous leur récente volonté de blocus contre l’Arabie saoudite ?
Je pense que la coordination avec Téhéran s’est considérablement approfondie, et que nous assistons à une intégration organique plus rapide entre les deux parties, dans le cadre de l’escalade actuelle. La menace d’un blocus maritime répond très directement aux besoins stratégiques du Corps des gardiens de la révolution islamique. Sur le plan rhétorique, leur chef Abdul-Malik al-Houthi s’est étroitement aligné sur la position de Téhéran, jusqu’à dépasser largement les limites des efforts de médiation en cours.
Mais cette escalade sert aussi des besoins internes. Les Houthis subissent une pression économique sévère, et le rapprochement entre Riyad et Téhéran – notamment l’accord de Pékin annoncé le 10 mars 2023 – s’est souvent fait à leurs dépens, en réduisant leur capacité à arracher des concessions par la pression militaire. L’escalade actuelle sert donc les deux agendas à la fois : un levier supplémentaire pour l’Iran, une occasion de reprendre l’ascendant sur Riyad pour les Houthis. Je pense qu’ils pourraient pousser cette dynamique jusqu’à ses limites extrêmes – y compris en tentant de fermer ou de perturber sérieusement le détroit, si le contexte régional rend cette option utile.
Les Houthis ont-ils réellement les moyens militaires de bloquer Bab el-Mandeb ?
Oui. Leurs forces sont positionnées le long de la côte occidentale du Yémen, autour de Hodeïda, au nord de Hays et d’Al-Khawkhah. Ils tiennent aussi des chaînes de montagnes surplombant la côte, idéales pour lancer missiles et drones vers les routes maritimes. Leur contrôle de ports et d’îles proches – dont Kamaran – leur permet de déployer vedettes rapides, engins de surface sans pilote et mines navales à proximité des voies internationales. L’Iran leur a fourni un arsenal spécifiquement taillé pour la pression maritime.
Cette capacité a une origine précise : lors de la bataille de Hodeïda (NDLR : lors de la guerre civile yéménite entre 2018 et 2019), la communauté internationale a fait pression pour interrompre une campagne militaire qui aurait pu limiter durablement l’expansion houthie sur le littoral. Cette occasion manquée a nourri l’une des menaces les plus sérieuses pesant aujourd’hui sur le transport maritime mondial.
Quelles seraient les conséquences économiques d’une telle fermeture ?
Elles seraient considérables. D’abord un choc majeur sur les marchés de l’énergie : un blocus visant les navires saoudiens interromprait des routes pétrolières essentielles vers l’Asie, dans un contexte de forte demande chinoise – les prix grimperaient fortement. Ensuite, un effet régional en cascade : si le détroit d’Ormuz venait lui aussi à être restreint, les ports saoudiens de la mer Rouge deviendraient des portes d’entrée vitales pour tout le Golfe. Le Koweït, Bahreïn, les Émirats et le Qatar dépendraient alors de routes passant par le territoire saoudien. Un blocus visant l’Arabie saoudite mettrait donc sous pression l’ensemble de la région – exactement ce que recherche l’Iran : accroître, via la mer Rouge, la pression économique et sécuritaire sur le Golfe, et indirectement sur Washington et Israël.
Quels pays seraient les plus touchés par une telle escalade ?
La Chine serait sans doute la plus exposée. Une escalade ferait grimper le coût de l’énergie vers l’Asie de l’Est et du Sud-Est – Pékin a déjà dû puiser dans ses réserves stratégiques lors de crises précédentes pour contenir les prix. Elle renchérirait aussi le transport des marchandises chinoises vers l’Europe, avec des effets similaires pour la Corée du Sud et le Japon : un choc touchant un pan central de l’économie mondiale.
Pékin a aussi des intérêts politiques en jeu : elle a été le principal parrain du rapprochement saoudo-iranien, qui a permis une longue désescalade au Yémen. Une reprise de l’escalade fragiliserait cet acquis diplomatique. Pour autant, la relation chinoise avec les Houthis reste pragmatique – Pékin observe avec un certain intérêt comment un acteur non étatique modeste impose des coûts sérieux aux puissances occidentales, même si des inquiétudes existent sur le rôle de technologies chinoises à double usage dans l’arsenal houthi.
Mais les Houthis peuvent-ils tenir une campagne maritime dans la durée ?
Oui. Des frappes de représailles limitées, se contentant de répondre coup pour coup, ne suffiront pas à les arrêter. Seule une pression militaire et politique soutenue sur leurs positions côtières constituerait une dissuasion sérieuse. À défaut, les Houthis pourraient reproduire, à Bab el-Mandeb, ce que l’Iran fait à Ormuz : traiter le contrôle d’une voie maritime comme un droit souverain, une source de levier politique permanent.
Peut-on vraiment parler d’une vassalisation des Houthis par l’Iran ?
La question ne se résume pas à savoir si les Houthis suivent aveuglément les ordres de Téhéran – la relation est bien plus complexe. L’Iran a accumulé, sur des années, d’importants leviers d’influence au sein du mouvement, et contribué à former une génération de dirigeants dont la vision stratégique s’aligne de plus en plus sur celle du Gardiens de la révolution.
Les Houthis ne sont pas le Hezbollah : ils viennent d’une tradition religieuse différente et ne reconnaissent pas le Guide suprême comme autorité théologique. Mais la convergence idéologique et l’intégration institutionnelle avec Téhéran n’ont cessé de croître — un processus accéléré par la montée d’éléments radicaux au sein des Gardiens de la révolution, après la mort du Guide suprême et de nombreux hauts commandants iraniens lors de la dernière guerre. Les Houthis conservent une marge d’appréciation sur leurs intérêts propres, sans doute plus que d’autres relais iraniens dans la région. Mais sur les enjeux centraux de la guerre régionale en cours, ils suivent largement les évaluations de Téhéran – comme le reste de l’axe.
Quel est le risque si la communauté internationale continue de s’en accommoder ?
Si elle se contente d’accommoder ces capacités, ou d’accepter des arrangements provisoires sans s’attaquer à l’équilibre militaire sous-jacent, cela produira des changements géopolitiques durables. Cela enverrait un signal clair : contrôler une route maritime internationale à coups de missiles, de drones et de mines navales est un moyen efficace d’obtenir reconnaissance politique et concessions stratégiques. Un précédent dont d’autres acteurs armés s’inspireraient sans peine.
Comment expliquez-vous le retour de la piraterie somalienne ?
Ce retour peut sembler soudain, mais je ne le crois pas totalement inattendu. Il est lié, selon moi, aux efforts de l’axe iranien – et en particulier des Houthis – pour tisser des réseaux d’intérêts communs avec des groupes armés sur la rive opposée de la mer Rouge. Le sud de la mer Rouge et la Corne de l’Afrique forment un paysage complexe de communautés marginalisées et de groupes armés, où opèrent aussi des organisations comme les Chabab, Al-Qaïda ou des éléments affiliés à l’Etat islamique.
Des indices de plus en plus nombreux témoignent d’un engagement des Houthis auprès de ces groupes somaliens, ainsi que de relations renforcées avec des réseaux tribaux le long de la côte africaine. Il serait prématuré d’affirmer que chaque incident de piraterie est directement orchestré par les Houthis. Mais cette recrudescence ne peut être dissociée du désordre plus large qui s’installe entre les deux rives de la mer Rouge.
La consolidation du pouvoir houthi dans cette zone stratégique est devenue une source majeure d’instabilité. Laisser un mouvement armé aux ambitions régionales conserver des capacités maritimes aussi étendues, et des réseaux transfrontaliers aussi actifs, continuera de faire peser des risques sérieux sur le transport maritime et la sécurité internationale. Cette situation ne peut pas être laissée à l’état permanent.
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Author : Charles Haquet
Publish date : 2026-07-31 09:45:00
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