A deux pas de la cathédrale, une façade discrète ouvre sur le Cellier Saint-Pierre. Dans cette ancienne cave médiévale aux pierres apparentes et aux voûtes impressionnantes, le patrimoine aubois se mêle aux parfums d’alcool, de fruits noirs et d’épices. Un lieu hors du temps où chaque bouteille raconte un fragment de la mémoire locale. Ancien « cellier aux dîmes », épargné par les grands incendies qui ont ravagé Troyes au fil des siècles, il devient progressivement un espace dédié au négoce puis à la distillation. C’est là qu’apparaît, dès 1840, une liqueur singulière élaborée à partir de noyaux de prunelle sauvage : la Prunelle de Champagne, future prunelle de Troyes.
Sa fabrication relève presque de l’alchimie. Les noyaux sont broyés, mis à macérer dans l’alcool puis soumis à une double distillation dans de vieux alambics en cuivre chauffés au feu de bois. L’alcoolat obtenu est ensuite assemblé avec d’autres ingrédients naturels dont le secret, de nos jours encore, reste jalousement gardé. Résultat : une liqueur puissante, élégante, aux notes d’amande, de fruits noirs et d’épices douces, tirant à 40 degrés.
Au début du XXe siècle, la renommée de la boisson dépasse largement les frontières de l’Aube et connaît son heure de gloire en décrochant la médaille d’or de l’Exposition universelle de 1900, toujours sous le nom de Prunelle de Champagne. Mais, au mitan des années 1990, après la polémique suscitée par la sortie du parfum Champagne d’Yves Saint-Laurent, les producteurs de vins effervescents de la région défendent plus strictement l’usage de l’appellation. Pour éviter toute confusion commerciale et respecter les règles de protection des indications géographiques, le breuvage prend officiellement le nom de « Prunelle de Troyes » en 1995. Une évolution qui, loin de lui nuire, va renforcer son identité locale.
Le maître distillateur Alexandre Krumenacher perpétue la tradition au Cellier Saint-Pierre.
Aujourd’hui, le Cellier Saint-Pierre perpétue la tradition sous la houlette d’Alexandre Krumenacher, seul maître distillateur de la liqueur. La maison, qui produit 20 000 flacons par an, multiplie les initiatives : visites des caves, démonstrations de distillation, confrérie gastronomique et créations contemporaines participent au renouveau de la spécialité. La Prunelle se déguste désormais aussi bien en digestif qu’en cocktail, sur un sorbet ou même dans des recettes chocolatées. A l’heure où les consommateurs recherchent des produits authentiques, enracinés dans leur terroir, elle incarne parfaitement le retour en grâce des spiritueux artisanaux français. Et réussit un tour de force : rester fidèle à ses racines tout en cultivant un parfum de modernité.
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Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-06-14 08:30:00
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