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    A la poursuite de John le Carré : quand l’écrivain jouait les super-consultants du renseignement

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 2, 2026Aucun commentaire6 Mins Read
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    Les espions et l’écrivain. En ce tout début des années 1990, la guerre froide agonise, les démocraties occidentales cherchent à anticiper la fin de l’histoire, alors pourquoi ne pas consulter le romancier le plus pointu sur ces affaires ? John le Carré débarque au palais du Quirinal, à Rome, avec un exemplaire dédicacé de La Taupe, son opus sur un traître au sommet du MI6, vendu à plus de cinq millions de copies. Pendant le déjeuner, le président de la République italienne, Francesco Cossiga, le presse de questions : les espions italiens sont-ils bons ? Comment mieux les contrôler ? Pourrait-on vivre sans espions ? A ses côtés, la trentaine de convives, l’ensemble de l’état-major des services de renseignement italiens, reste coite. Seul un homme ose saluer l’homme de lettres, ému. « Toute ma vie… Le moindre mot que vous ayez écrit… La moindre syllabe, dans ma mémoire… », balbutie l’agent secret, selon le récit qu’en fait Le Carré dans son autobiographie, Le Tunnel aux pigeons.

    Il existe de nombreux exemples d’écrivains passionnés par l’espionnage. Des agents secrets fascinés par un romancier, c’est plus rare. Et pourtant. Dans de nombreux pays d’Europe, les espions ont consulté, choyé John Le Carré. Pas seulement en raison de ses 60 millions de livres écoulés. « Les livres de Le Carré, à chaque fois, on se jetait dessus. On s’y reconnaissait, on se disait : ‘Ça aurait pu être nous' », nous raconte Alain Chouet, chef de service à la DGSE jusqu’au début des années 2000 et auteur d’un joli article dans le Cahier de l’Herne consacré à l’écrivain anglais, en 2018.

    Moscou lui fait les yeux doux

    A la différence d’un Gérard de Villiers, auteur de plus de deux-cents opus de sa série SAS, les exploits d’un prince autrichien accessoirement collaborateur de la CIA, John le Carré propose une plongée ultraréaliste dans le quotidien des services de renseignement. Les bons termes, des montages crédibles, les mêmes dilemmes moraux. Et pour cause : entre 1958 et 1964, David Cornwell, son vrai nom, a appartenu au MI5, le contre-espionnage, puis au MI6. « Ce que raconte Le Carré de la façon dont fonctionne le renseignement est très réaliste. Le terme de ‘taupe’ par exemple est vraiment utilisé », note Matthew Dunn, ex-officier du MI6 devenu auteur de polars d’espionnage.

    Même les expressions totalement inventées par Le Carré – « chasseurs de scalps », pour les hommes de main ou « lampistes », pour les spécialistes de la surveillance physique – renvoient à des tâches bien connues des initiés.

    Plus que le monde du renseignement en général, John le Carré dépeint un microcosme spécifique : le milieu de l’espionnage européen, marqué par la guerre froide… et la domination de la CIA. « S’il y a une constante dans l’œuvre de le Carré, c’est bien l’opposition entre l’Angleterre et les Etats-Unis, avec en creux une critique de l’impérialisme américain », note Dorothée Huchet, professeure agrégée d’anglais, auteur d’une thèse sur l’œuvre de Le Carré. Les espions se régalent de son ironie, les plus illustres cabotinent à l’idée de devenir un personnage. Ainsi, Markus Wolf, le patron de la Stasi est-allemande, est flatté d’être comparé à Karla, l’antagoniste du KGB dans l’œuvre de le Carré. « Je ne suis pas certain d’être lui », répond-il avec coquetterie au média Time, en 1991. Quelques années plus tard, le maître-espion contresignera des exemplaires de La Taupe avant leur mise aux enchères par Sotheby’s, en 2021, comme s’il revendiquait la filiation.

    Même les hommes de Moscou finissent par lui faire les yeux doux. En février 1997, Evgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères de la Russie et ancien patron du renseignement extérieur, est de passage à Londres. Il invite l’écrivain à l’ambassade, fait savoir qu’il s’identifie à George Smiley, l’espion anglais intègre, plutôt qu’à Karla. Façon de suggérer qu’entre le KGB et le MI6, il n’y avait finalement pas tant de différences.

    Fascination pour l’Allemagne

    En 2003, John le Carré joue encore les super-consultants auprès du Bundesnachrichtendienst (BND), le renseignement allemand. Son directeur, August Hanning, le convie au quartier général de Pullach, village bucolique de Bavière, pour un « petit-déjeuner de travail », comme le romancier l’évoque dans ses mémoires. Les deux hommes continueront à échanger leurs vues sur la géopolitique et le renseignement, comme en attestera leur correspondance, publiée en 2022. L’Allemagne ou le grand amour européen de David Cornwell. L’écrivain a souvent décrit son « coup de foudre » pour la langue germanique, à treize ans, échappatoire d’un quotidien lesté d’un père escroc qui se vantait de ne pas jamais lire.

    Dès lors, la vie du futur auteur s’inscrit largement au-delà des frontières britanniques, dans la Mitteleuropa : pensionnat en Suisse, service militaire dans le renseignement en Autriche, détachement comme agent du MI6 à l’ambassade de Bonn. « Le Carré débarque en Allemagne dans un contexte invraisemblable. Les anciens nazis sont discrètement recyclés, la ville de Bonn est gorgée d’agents doubles ou triples. Ça a dû le fasciner », imagine le traducteur Olivier Mannoni, auteur d’un article sur « John le Carré et l’Allemagne », dans le Cahier de l’Herne. Le pays aux 83 millions d’habitants est un lieu récurrent de ses romans, bien davantage que la France, quasi absente de son œuvre.

    Les services secrets les plus circonspects face à l’auteur de L’espion qui venait du froid auront probablement été le MI5 et le MI6. « J’imagine qu’il vaut mieux souiller son propre nid à distance, après l’avoir quitté », enragea John Bingham, ancien mentor de David Cornwell au MI5 et surtout inspiration, y compris physique, du personnage de George Smiley. « Alors comme ça, on est des brutes, c’est ça ? Et des incompétents ? », vociféra un de ses ex-collègues du MI6 lors d’un cocktail. « Une partie de l’establishment anglais a reproché à John Le Carré de l’avoir tourné en dérision, mais cette tension s’est apaisée avec le temps. Aujourd’hui, son œuvre est considérée comme un élément de soft power en faveur du renseignement britannique », estime Matthew Dunn.

    Pour sceller cette réconciliation, Alex Younger, alors patron du MI6, se fend d’un billet dans The Economist, en 2017 : « Malgré mon irritation devant l’idée d’une équivalence morale entre nous et nos adversaires qui traverse les romans de John le Carré, je choisirais n’importe quel jour le courage discret et l’intégrité de George Smiley plutôt que les frasques tapageuses de 007 ». Le renseignement britannique avait compris quel parti il pouvait tirer de le Carré : une notoriété dans le monde entier, y compris auprès des sources qu’il rêvait de recruter. L’intéressé, lui, ne cessera jamais de se considérer au moins autant comme un Européen que comme un sujet de sa majesté. « En ce moment, j’aimerais mieux être néerlandais, allemand, français ou même polonais que britannique et soumis à ce processus véritablement humiliant dans lequel nous sommes engagés », écrivait-il à un de ses lecteurs, après le Brexit, en 2017.

    Ne plus faire partie du continent n’était pas une option : quel mois avant de mourir, en décembre 2020, John le Carré avait demandé à adopter la nationalité irlandaise, pour rester ainsi membre de l’Union européenne.



    Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/a-la-poursuite-de-john-le-carre-quand-lecrivain-jouait-les-super-consultants-du-renseignement-XXDHYSVEK5C4HO6PXJFQ2SFZQY/

    Author : Etienne Girard

    Publish date : 2026-08-01 06:45:00

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