La France et l’Algérie sont-elles condamnées à retomber dans la crise ? Dans L’Algérie (1830-2026), vérités et légendes, publié le 4 juin aux éditions Perrin, Xavier Driencourt retrace deux siècles de relations entre les deux pays. Ambassadeur en Algérie de 2008 à 2012, puis de 2017 à 2020, le diplomate examine les tensions et les mythes qui ont émaillé leurs rapports. Ces dernières semaines, Paris et Alger amorcent une détente prudente de leurs relations. Voilà des mois que le dialogue était presque rompu entre les deux capitales, depuis la reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental. Ce dégel est-il durable ? Que signifie-t-il pour le journaliste Christophe Gleizes, condamné en 2025 en Algérie à sept ans d’emprisonnement ? Entretien.
L’Express : Vous faites un diagnostic assez sombre sur la relation franco-algérienne et son état de crise permanente. Est-ce une crise politique ou purement historique ? Quelle marge de manœuvre reste-t-il aux décideurs français ?
Xavier Driencourt : Je suis très pessimiste à la fois pour l’Algérie et pour la relation franco-algérienne. Il y a une espèce de « mise en scène » actuellement avec les visites ministérielles du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez, de la ministre déléguée aux anciens combattants Alice Ruffo, du ministre de la Justice Gérald Darmanin, de Ségolène Royal, pour faire croire à l’opinion que la relation reprend un rythme normal. Mais au-delà de la mise en scène, nous allons inévitablement nous heurter aux vrais problèmes, ceux que l’on connaît depuis toujours : les questions de sécurité, les questions migratoires, les questions de la communauté algérienne en France, les droits des Algériens. Donc, quand bien même il y aurait une réconciliation – ce à quoi je ne crois pas -, nous ne faisons qu’attendre la crise suivante.
Comment définiriez-vous la relation franco-algérienne de ces 130 dernières années ?
Paris et Alger sont engagés dans une relation de type CAC 40, c’est-à -dire constituée de périodes haussières et de périodes baissières. Nous sommes dans une période baissière depuis presque 2018 ou 2020, avec des plongées dans la baisse – notamment depuis le 30 juillet 2024 et la reconnaissance du Sahara marocain. En ce moment, il semble qu’une période haussière se dessine, mais on va retomber dans une période baissière inévitablement, parce que les relations franco-algériennes sont condamnées à ce cycle. Ce n’est pas avec le régime actuel algérien que l’on ira vers une période exclusivement haussière et positive.
Dans votre livre, vous indiquez qu’il n’y avait pas vraiment de projet colonial délibéré de la France en Algérie. Qu’entendez-vous par-là ?
Il n’y avait que de vagues idées chez Napoléon et Louis XVIII – de très vagues idées. Napoléon avait d’ailleurs fait reconnaître la côte algérienne par des géographes pour savoir où il pourrait éventuellement débarquer un jour, mais les choses se sont arrêtées là . En 1830, plusieurs raisons motivent l’arrivée de la France en Algérie : d’abord les dettes de la Révolution, la piraterie barbaresque en Méditerranée, et une vague idée d’exploration plus que de colonisation de la côte algérienne. À cela s’ajoutent deux causes immédiates : ce qu’on a appelé le coup d’éventail du dey d’Alger au consul de France, et la volonté de Charles X de trouver un peu de gloire à l’étranger, de faire une expédition victorieuse pour compenser ses déboires internes (la dissolution de la Chambre des députés par le ministère Polignac).
Vous consacrez un chapitre à l’émir Abdelkader, qui lutte contre la conquête de l’Algérie par la France jusqu’en 1847. Aujourd’hui, il est une figure vénérée dans l’histoire algérienne. Qu’en était-il à l’époque, et quel était son positionnement face à la France ?
Son positionnement a connu plusieurs périodes. Il a d’abord été l’ennemi de la France en Algérie, avec plusieurs trêves suivies de nouveaux conflits – avec le général Bugeaud, le duc d’Aumale, le général Lamoricière – jusqu’à sa reddition en 1847.
Ensuite, il y a eu une deuxième phase : l’émir prisonnier, à Amboise, jouissant d’une certaine notoriété, admiré par les Amboisiens, fêtant l’Aïd avec des moutons de Touraine, recevant la visite du prince-président, le futur Napoléon III.
Vient enfin une troisième période : l’homme auréolé d’un prestige et d’une réelle gloire, retiré en Syrie, protégeant les chrétiens, faisant l’objet de propositions de Napoléon III pour devenir vice-empereur d’Algérie. L’émir Abdelkader assiste, aux côtés de l’impératrice Eugénie et de l’empereur François-Joseph, à l’inauguration du canal de Suez en 1869. Il était très moderne, faisant un peu partie, toutes choses étant égales par ailleurs, à ce qu’on appellerait aujourd’hui la « jet set », mais avec infiniment plus de profondeur et de recul que n’en ont les stars actuelles.
Sa récupération par l’Algérie est plus récente : elle date des années Boumediene – avec le retour de ses cendres en Algérie. Il devient le héros de l’indépendance, son portrait figure dans tous les lieux officiels. C’est une personnalité étonnante, à de multiples facettes, respectée et vénérée – mais pas pour les mêmes raisons par l’Algérie et par la France. Par l’Algérie parce qu’il est le vainqueur de l’armée française. Par la France parce qu’il représente la modernité, l’ouverture, l’islam des Lumières. Ce sont deux facettes complètement différentes.
Vous présentez une vision qu’avait Napoléon III de l’Algérie assez distincte de la métropole. Quel était son projet ?
Je suis très admiratif de Napoléon III, un souverain injustement oublié en France. Il a modernisé le pays et reconstruit Paris. Il a été extrêmement lucide sur sa politique algérienne. Dans le fond, il voulait faire ce que de Gaulle a tenté de réaliser un siècle plus tard – aller vers une « autodétermination douce », en quelque sorte. Il voyait bien que la colonisation française, en mettant de côté les musulmans d’Algérie, ne pouvait pas durer indéfiniment et qu’il fallait avoir une politique vis-à -vis des musulmans. Il se considérait comme étant le souverain des musulmans autant que celui des colons français – il le dit, il l’écrit et donne des instructions très nettes à ses gouverneurs.
Mais on voit que l’État profond, comme on dit aujourd’hui, a su résister à cette politique, parce que les pieds noirs et l’administration ne l’entendaient pas de cette oreille. La résistance de l’administration n’est pas un phénomène propre à notre époque. Elle existait déjà en 1855.
Vous consacrez un chapitre entier à une autre figure, celle du général De Gaulle. Diriez-vous qu’il a compris l’Algérie ?
Je me suis posé cette question lorsque j’ai habité la villa des Oliviers où il a vécu en 1943-1944. Il a été profondément marqué par ce séjour. À cette époque, il a vécu dans l’Alger pétainiste, giraudiste, darlaniste — (avec l’assassinat de l’amiral Darlan). Un « Alger pied-noir » un peu antisémite, qu’il n’a pas aimé du tout. Je pense que son attitude vis-à -vis des pieds noirs remonte en partie à ce séjour, au fait qu’il n’a pas eu le contact avec les Français d’Algérie, qu’il trouvait égoïstes, antisémites, pétainistes. Il a ces images en tête quand il revient au pouvoir en 1958. En outre, il veut aller vite pour se débarrasser de ce piège.
Le sort des Harkis est également abordé dans un chapitre très documenté. Vous expliquez qu’ils ont été sacrifiés des deux côtés de la Méditerranée après la guerre d’Algérie.
Ils ont subi la double peine. Ils ont été rejetés du côté français, et très mal – ou pas du tout – sauvés des représailles du FLN côté algérien. Il faut rappeler que Louis Joxe, comme Pierre Messmer, avaient interdit ou strictement encadré le rapatriement des Harkis – tout en sachant sans doute ce qui leur arriverait s’ils restaient au pays. Le rapatriement a donc été fait sur la base de décisions individuelles. Paris a été submergé par les problèmes du rapatriement des pieds noirs, auxquels le gouvernement ne s’attendait pas. Il n’a pas voulu traiter le problème des Harkis, qu’il a considéré comme étant superfétatoire.
En Algérie, ils ont été considérés comme des traîtres. Ceux qui sont restés ont été massacrés, et leurs descendants n’ont pas eu le droit d’y retourner pendant de longues années. Je cite cet entretien entre le président Macron et Bouteflika, où le Président Macron demande à Bouteflika de pardonner aux enfants qui ne sont pas responsables des fautes de leurs parents. C’est un dialogue assez émouvant.
Quel regard portez-vous sur la politique mémorielle de ces années de mandat d’Emmanuel Macron vis-à -vis de l’Algérie ?
Il fallait la faire. Ces démarches mémorielles réalisées par le président Macron sont une bonne chose. Mais j’ajoute un bémol : notre relation avec l’Algérie ne peut pas et ne doit pas se réduire à la politique mémorielle – ce qui est le cas aujourd’hui. Le reste a été sacrifié : les relations économiques, les questions d’immigration, la sécurité, etc. Une fois ces gestes mémoriels faits, il faut passer à autre chose.
Dans La Tribune Dimanche, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez se réjouissait pourtant récemment de la reprise du dialogue avec son homologue. Il avançait le chiffre de 150 OQTF reconduits en Algérie. Beauvau a-t-il raison d’y voir un chiffre encourageant ?
Cela fait partie de la « mise en scène » de la réconciliation franco-algérienne que j’évoquais en réponse à votre toute première question. 150 obligations de quitter le territoire, alors que d’après les chiffres officiels, 50 000 Algériens ont été contrôlés en situation irrégulière en 2025…. Ce qui signifie qu’autant d’irréguliers n’ont pas été contrôlés et sont passés à travers les mailles du filet. Cela équivaut à 150 laissez-passer consulaires sur un stock de 100 000 Algériens en situation irrégulière. De quoi se satisfait-on ? Tant mieux si c’est le début d’un réamorçage de la politique de reconduite des OQTF. Mais c’est une goutte d’eau.
Inversement, que pensez-vous de la gestion mémorielle de Tebboune, et plus largement de l’Algérie ?
Le pouvoir algérien a deux facettes. Il repose d’abord sur le mythe de l’armée ayant libéré trois fois le pays : une première fois en 1962 contre la France, une deuxième fois en 2000 contre les islamistes, et une troisième fois en 2019 contre le Hirak, les opposants algériens. Il y a aussi un deuxième aspect : le discours anti-français comme partie intégrante de cette politique mémorielle, via l’instrumentalisation de l’histoire par le gouvernement algérien. Le président Macron a lui-même évoqué une « rente mémorielle ». Ces deux aspects sont complémentaires : la glorification de l’armée et le discours anti-français constituent la source de légitimité du régime.
Au-delà de la question mémorielle, la France a-t-elle toujours une existence en Algérie, et laquelle ?
Elle existe toujours par le simple jeu de l’immigration : chaque Algérien a un frère, un cousin, une grand-mère en France. Mais c’est tout. Le reste – l’influence économique, culturelle, linguistique – a été évacué. Il est étonnant que cela n’ait pas été fait plus tôt par Tebboune et son armée, mais nous assistons aujourd’hui à une rupture essentielle.
Dans les dernières pages de votre ouvrage, vous évoquez deux cas : Boualem Sansal et Christophe Gleizes. Le cas Sansal est frappant parce que sa libération a été permise grâce à Berlin, qui a servi de médiation. Comment expliquer cette médiation tierce ?
L’Allemagne a été sollicitée pour deux raisons. D’abord parce que nous étions — nous sommes toujours, mais nous l’étions encore plus à l’époque — dans une crise majeure avec l’Algérie depuis juillet 2024, et qu’il n’y avait pas d’autre issue que de faire appel à une puissance tierce : l’Italie, le Pape ou l’Allemagne. C’est ce qui a été fait.
La deuxième raison est que l’Algérie elle-même devait sortir de cette affaire. S’il était arrivé quelque chose à Boualem Sansal en prison, l’affaire aurait constitué une tache noire sur l’Algérie. Le pays avait finalement aussi intérêt à mettre un terme à cette histoire.
Christophe Gleizes est toujours derrière les barreaux. Voyez-vous une issue à sa situation ?
L’Algérie mêle le cas de Christophe Gleizes à celui de deux diplomates algériens placés en détention provisoire pour leur implication dans des affaires d’enlèvements d’opposants (à savoir Amir Dz et Hicham Aboud). Nous leur disons que la justice française est indépendante, que le pouvoir ne peut pas influer sur elle. Et l’Algérie répond : chez nous aussi, la justice est indépendante, et Christophe Gleizes n’a pas été condamné par le gouvernement, mais par un juge.
J’imagine que cette histoire se terminera pourtant probablement par une transaction : on renverra en Algérie les deux diplomates algériens actuellement en détention provisoire, et l’Algérie libérera Christophe Gleizes. Cela pourrait se produire sans doute après le Mondial, au cœur de l’été, quand les Français seront occupés à autre chose.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-06-14 15:00:00
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