Alors que l’accord irano-américain doit être signé ce vendredi 19 juin en Suisse – avant une période de discussions techniques de 60 jours – la colère gronde déjà en Israël. Une grande partie de la presse et des responsables politiques accusent Benyamin Netanyahou de ne pas avoir rempli ses objectifs en Iran, laissant le champ libre à Donald Trump et surtout au régime des mollahs pour dicter un cessez-le-feu à leurs conditions. Pour le quotidien conservateur israélien Yediot Aharonot, cet accord n’est rien d’autre qu’une « capitulation devant le régime iranien ». Yaïr Lapid, chef centriste de l’opposition, va même plus loin : « il s’agit là d’un des échecs les plus retentissants de la politique étrangère et de sécurité d’Israël. »
Même si tous les détails de l’accord ne sont pas encore connus, l’inquiétude est grande en Israël de se retrouver dans une situation pire qu’avant la guerre : un régime iranien renforcé, un accord sur le nucléaire qui serait moins contraignant que le JCPoA de 2015, des capacités balistiques en partie intactes, des réseaux de proxys dans la région qui conservent une certaine capacité de nuisance… Un constat partagé par Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran à l’Institut israélien d’études de sécurité nationale (INSS). Dans un entretien à L’Express, ce spécialiste passe en revue tous les défis auxquels vont rester confrontés les belligérants. Entretien.
L’Express : Un protocole d’accord va être signé en Suisse avant des discussions techniques qui vont encore durer 60 jours. Les Iraniens cherchent-ils encore à gagner du temps ?
Raz Zimmt : Il apparaît que l’Iran cherche désormais à se projeter dans l’après-guerre et ne souhaite manifestement pas un retour aux hostilités. Cela ne signifie pas pour autant que Téhéran soit prêt à faire des concessions substantielles dans le cadre des négociations nucléaires qui reprendront dans les semaines à venir. Il ne s’agit donc pas d’une stratégie visant à gagner du temps, mais plutôt d’une tentative de réduire l’écart entre les positions iranienne et américaine.
Ces négociations étaient déjà complexes avant le conflit, et elles le seront probablement davantage dans les jours à venir. La position iranienne actuelle repose sur l’idée que les Etats-Unis et Israël n’ont pas atteint leurs principaux objectifs durant la guerre. Dans cette perspective, les autorités iraniennes ne voient aucune raison d’accepter davantage de compromis que ceux qu’elles étaient prêtes à envisager avant le conflit.
Êtes-vous confiant sur la finalisation d’un accord ?
Si les discussions portent uniquement sur la question de l’uranium enrichi à 60 %, voire à 20 %, et sur les modalités de gestion de ces stocks – qu’il s’agisse d’un transfert hors du territoire iranien ou d’une dilution sur place – un accord semble envisageable. De même, l’Iran pourrait accepter une suspension de l’enrichissement pour une période relativement longue. En revanche, il paraît peu probable que Téhéran accepte des concessions sur d’autres points, notamment le démantèlement des installations souterraines.
L’Iran pourrait également consentir à la reprise des inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur son territoire, mais sans aller au-delà du cadre qui prévalait avant la guerre de douze jours.
Qui décide réellement à Téhéran ? Et qui portera la parole iranienne dans le cadre d’un éventuel accord ?
Les évaluations actuelles indiquent que Mojtaba Khamenei exerce encore une influence déterminante sur le pouvoir. Il s’agit d’une nouvelle configuration du leadership, largement dominée par le Guide suprême et par les Gardiens de la révolution, dont le poids politique et institutionnel s’est encore accru. Autour de Mojtaba Khamenei s’organise une forme de direction collective composée notamment du président Massoud Pezechkian, de Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Madjles (L’Assemblée consultative islamique), d’Ali Bagheri (secrétaire adjoint du Conseil suprême de sécurité nationale iranien), d’Ahmad Vahidi (Commandant des Gardiens de la révolution), d’Abbas Araghtchi (ministre des Affaires étrangères) ainsi que d’Ali Abdollahi (commandant de Khatam al-Anbiya Central Headquarters, le QG des forces armées).
Des tensions au sommet du pouvoir peuvent-elles apparaître avec la paix ?
Ce qui a pu fonctionner en période de guerre pourrait s’avérer plus difficile à maintenir en temps de paix. L’un des principaux enjeux réside dans le mode de gouvernance lui-même. Si Mojtaba Khamenei semble en mesure de prendre des décisions stratégiques, son rôle s’apparente à celui d’un guide exerçant un pouvoir à distance, ce qui rend le processus décisionnel plus lent et plus complexe. Dans le contexte du conflit et des impératifs sécuritaires, ce mode de fonctionnement pouvait être considéré comme acceptable. En revanche, une fois la guerre terminée, une telle configuration deviendrait plus difficile à maintenir. Il est probable qu’il soit alors contraint de réapparaître plus directement sur la scène publique, car il ne peut exercer son autorité sur une population de plus de 90 millions d’habitants sans une présence politique visible.
Dès lors, l’après-guerre pourrait être marqué par des tensions internes au sein de la direction iranienne, non seulement en raison de cette nécessaire réapparition, mais aussi parce que les priorités évolueront. Alors que l’appareil dirigeant était principalement concentré sur la gestion du conflit et des négociations, il devra désormais faire face aux défis de la gestion quotidienne du pays. Les enjeux économiques, les pénuries d’eau et d’électricité sont des défis particulièrement complexes à surmonter.
Les États-Unis comme Israël ont-ils sous-estimé la résilience du régime iranien ?
Oui. Les événements auraient néanmoins pu évoluer différemment. Si, par exemple, le plan initialement envisagé entre Israël et les Etats-Unis pour traiter la question nucléaire, notamment à travers une opération au sol, avait été mis en Å“uvre, l’issue du conflit aurait peut-être été différente. Cependant, lorsqu’on examine les trois principaux objectifs poursuivis – le changement de régime, la neutralisation du programme nucléaire et l’affaiblissement des capacités balistiques – le constat demeure relativement clair. A l’exception, peut-être, des capacités balistiques, sur lesquelles des résultats plus durables semblent envisageables, dans la mesure où l’Iran mettra probablement davantage de temps à reconstituer ses capacités, les deux autres objectifs ne devraient pas être atteints.
La guerre a-t-elle montré un aveuglement stratégique des Américains et des Israéliens ?
Des erreurs d’appréciation stratégique ont manifestement été commises. Donald Trump a probablement été amené à croire qu’une guerre contre l’Iran, notamment dans la perspective d’un changement de régime, pourrait être menée avec la même facilité apparente que dans le cas du Venezuela, ce qui s’est révélé inexact.
La question du détroit d’Ormuz n’aurait pas non plus dû être une surprise stratégique car l’Iran avait déjà menacé de fermer ce passage avant le déclenchement du conflit. En revanche, ce qui a vraisemblablement surpris les États-Unis, et peut-être même Israël, c’est le timing de la décision iranienne de fermer le détroit à un stade relativement précoce de la guerre. Cette initiative a contraint Washington et Tel-Aviv à redéployer une partie de leurs capacités vers d’autres priorités.
Avec cet accord, Trump a-t-il mis Netanyahou sur la touche ?
Lorsque Israël a décidé d’unir ses forces à celles des Etats-Unis, il était évident que cette décision présentait des avantages stratégiques majeurs. Il paraît peu probable qu’un Premier ministre israélien refuse une telle opportunité lorsqu’il lui est proposé de coopérer avec la puissance militaire la plus importante au monde. Dès le départ, cette alliance offrait un avantage considérable : elle augmentait significativement les chances d’affaiblir les capacités militaires iraniennes.
Cependant, cette décision comportait également un inconvénient majeur : toute décision concernant les modalités de conclusion du conflit dépendrait en dernier ressort du président Trump. Par conséquent, lorsque le président américain a estimé qu’il ne souhaitait pas poursuivre les hostilités, cette décision s’est naturellement imposée à l’ensemble de la coalition engagée. Dans cette campagne militaire, les Etats-Unis ont constitué l’acteur central et déterminant. Et Trump, le véritable chef de file.
Assiste-t-on à un découplage stratégique entre les Etats-Unis et Israël même si cela ne remet pas en cause leur alliance ?
Donald Trump apparaît particulièrement réticent à toute reprise des hostilités. La position israélienne, en revanche, est beaucoup plus ferme : en l’absence d’un accord jugé satisfaisant et capable de répondre pleinement aux préoccupations sécuritaires d’Israël concernant le programme nucléaire iranien, la poursuite de l’option militaire demeure, aux yeux d’Israël, le seul moyen de traiter cette question. Cette approche ne correspond pas à la position américaine, sauf si l’Iran décide de reprendre l’enrichissement d’uranium ou d’accélérer son programme nucléaire au point de franchir un seuil critique.
L’enjeu le plus préoccupant réside cependant ailleurs. Un discours de plus en plus présent aux États-Unis, aussi bien chez les démocrates que chez certains républicains, tend à soutenir l’idée qu’Israël aurait entraîné Washington dans cette guerre sur la base d’hypothèses erronées ou d’évaluations contestables. Une telle perception pourrait, à l’avenir, limiter la capacité d’Israël à bénéficier du soutien politique et stratégique américain. Dans l’hypothèse où Israël estime qu’un nouveau cycle de confrontation avec l’Iran s’avère nécessaire, l’aide américaine pourrait ne plus être acquise avec le même degré d’engagement qu’auparavant.
L’accord inclut le Liban mais Netanyahou compte bien rester mobilisé sur ce front. Des frappes israéliennes ont tué au moins quatre personnes mardi. Le cessez-le-feu peut-il tenir ?
Cela dépend de deux facteurs. Le premier concerne l’attitude du Hezbollah et sa volonté de respecter le cessez-le-feu. Tant que l’organisation ne mène pas d’attaques contre les forces israéliennes présentes dans le sud du Liban, et plus encore contre les communautés israéliennes dans le nord du pays, rien n’indique qu’Israël ait intérêt à reprendre ses opérations militaires.
Le second facteur déterminant concerne l’issue des discussions entre Israël et le gouvernement libanais. Il apparaît clairement que la seule voie permettant d’aboutir à une situation plus durable au Liban passe par la mise en place d’un mécanisme de coopération avec les autorités libanaises. Un tel accord pourrait permettre à l’armée libanaise de reprendre le contrôle des zones actuellement occupées par Israël. Cette évolution suppose également que le processus de désarmement du Hezbollah progresse de manière effective.
Le problème est que l’accord semble ne pas être axé sur les proxys comme le Hezbollah…
Dès le départ, il apparaissait clairement que la question des groupes affiliés ne serait pas véritablement traitée dans le cadre des discussions. Cette dimension ne me paraît d’ailleurs pas centrale. Le seul acteur réellement significatif aujourd’hui dans ce réseau est le Hezbollah. Dans ces conditions, la manière la plus pertinente de traiter la question du soutien iranien au Hezbollah, ainsi que le risque de reconstitution de ses capacités, ne passe pas nécessairement par un accord avec l’Iran. La seule approche réellement efficace consiste à empêcher le Hezbollah de reconstituer ses capacités, en particulier au sud du fleuve Litani. Cela impliquerait soit des actions militaires israéliennes, soit une forme de coordination entre Israël et l’armée libanaise. Par ailleurs, à plus long terme – un processus qui pourrait durer plusieurs années – il serait nécessaire de renforcer l’État libanais afin qu’il puisse progressivement constituer une alternative crédible au Hezbollah.
L’accord reste encore flou dans le domaine nucléaire. Pensez-vous qu’il sera suffisant pour encadrer la menace ?
Du point de vue israélien, quel que soit le résultat, un tel accord ne saurait être pleinement satisfaisant. Il y aura forcément des lacunes significatives. Cela ne tient pas uniquement aux importants avantages économiques qu’il pourrait inclure – avec l’assouplissement des sanctions – qui renforceraient le régime iranien. Empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire implique aussi de limiter l’enrichissement à 20 % ou 60 %, mais aussi de prendre en compte l’ensemble de ses stocks d’uranium enrichi, soit plus de 9 000 kg.
Par ailleurs, la question des centrifugeuses avancées encore présentes demeure centrale. Il est également indispensable de garantir non seulement la reprise des inspections de l’AIEA, mais aussi de renforcer sa capacité de vérification, en incluant non seulement les activités liées à l’enrichissement, mais également celles susceptibles d’être liées à la militarisation du programme nucléaire.
Le peuple iranien est-il le grand oublié de cette guerre ?
Cette évolution est regrettable. Mais il est apparu assez clairement que, dès lors qu’il n’existait aucune possibilité de renverser un régime iranien capable de faire face à toute contestation interne – comme l’a illustré la répression brutale observée en janvier -, les objectifs du conflit ont été redéfinis. Dans ce contexte, les seules questions réellement susceptibles d’être traitées durant la guerre concernaient soit l’affaiblissement des capacités militaires iraniennes ou la réouverture du détroit d’Ormuz.
La paix peut-elle faire émerger à nouveau un soulèvement populaire ?
Il n’existe pas d’élément permettant d’anticiper une révolution imminente. Cela étant, la République islamique traverse une crise de légitimité structurelle, combinée à des conditions économiques particulièrement dégradées. Même si certains bénéfices économiques ponctuels peuvent, à court terme, renforcer le régime, celui-ci ne dispose pas, à long terme, de réponses crédibles aux problèmes auxquels il est confronté.
Dans ce contexte, une reprise des mobilisations populaires ne peut être exclue. Il est difficile d’en prévoir le calendrier – qu’il s’agisse de quelques mois ou de plusieurs années – mais la question n’est pas tant de savoir si un tel mouvement aura lieu, que d’anticiper ses conditions et surtout ses conséquences. A ce stade, aucune information n’indique que les autorités iraniennes aient perdu leur capacité, ni leur détermination, à recourir à la répression nécessaire pour contenir efficacement toute contestation interne.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-06-18 08:17:00
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