Hors de l’IA, point de salut ? Face au séisme que provoque cette technologie dans l’enseignement et le monde du travail, Santiago Iñiguez de Onzoño croit au contraire à la force de l’apprentissage des sciences humaines. Il a lui-même puisé dans le Purgatoire de La Divine Comédie pour concevoir des préceptes de management dans son dernier livre, Dante in the workplace, How leaders can avoid the seven deadly sins (Palgrave Macmillan, non traduit). Le président de la prestigieuse université IE de Madrid, loin de se laisser submerger par la « grande peur » de l’IA, encourage les étudiants à garder un esprit critique et table sur l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs.
L’Express : Qu’est-ce qui caractérise un bon manager ?
Santiago Iñiguez : Certaines personnes pensent que pour devenir un bon manager, il faut être un ingénieur et un financier accompli. Que tout ce qui concerne le succès en management est lié au fait de connaître des modèles et de les appliquer à des situations concrètes. Je me souviens de l’anecdote de Peter Drucker [1909-2005]. Ce penseur autrichien est considéré comme le père du management. Il racontait dans ses mémoires avoir assisté à un cours du grand économiste John Maynard Keynes, à l’université de Cambridge. Les autres étudiants dans la salle étaient obsédés par les variations des prix des matières premières. « Moi, ce qui m’intéressait, c’était la manière dont les gens se comportaient », raconte-t-il en substance. Les économistes, ceux qui analysent notre environnement, se focalisent sur les variables macro. Les bons managers, eux, s’intéressent aux gens. Ce sont eux qui sont capables de les motiver, de les guider et de les rallier à une mission, tout en leur permettant d’exceller. Pour moi, la clé pour devenir un grand dirigeant, c’est de connaître les gens, leurs ambitions, leurs préoccupations. C’est d’autant plus important à l’ère de l’IA.
Les agents IA analysent un bilan financier beaucoup plus rapidement et en profondeur qu’un humain. Ils produisent des textes bien plus vite. Mais ce qui distingue réellement les humains, c’est l’imprévisible, l’incertain, tout ce qui touche à la beauté ou aux sentiments et qui ne peut pas être réduit à un document. On ne peut pas produire un très bon résultat en utilisant uniquement l’IA pour traiter de ce qui relève des émotions humaines, de l’intuition, de l’empathie et des autres caractéristiques typiquement humaines. Ce que j’essaie, justement, de faire au travers de mon livre.
Comment avez-vous eu l’idée d’associer Dante à des préceptes de management ?
J’ai toujours été inspiré par Dante. Les Italiens, comme les Français, sont souvent très cultivés car dans vos deux pays, on accorde beaucoup d’importance aux sciences humaines. En Italie, on étudie Dante chaque année. Pour ma part, j’ai lu La Divine Comédie quand j’avais 18 ans. En Espagne, l’œuvre n’était pas au programme du primaire et du secondaire élaboré par les responsables politiques locaux qui restaient accrochés à la littérature nationale alors que les élèves avaient tout intérêt à ne pas s’en tenir à Cervantès ou Lope de Vega, et à lire Molière, Stendhal, Dante ou D’Annunzio…
J’ai considéré que La Divine Comédie était l’outil parfait pour analyser les péchés et les vertus appliqués au management. En tant qu’êtres humains, nous ne sommes ni des anges, ni des démons. Dante était très aristotélicien. Ce qu’il propose, c’est la vertu comme juste milieu entre deux extrêmes.
Prenons l’exemple de l’orgueil. Ce sentiment est encouragé dans l’enseignement du management parce qu’il produit de l’estime de soi, utile pour prendre des décisions et diriger les autres. Mais un être trop arrogant est insupportable. Celui qui ne pense qu’à lui, ne parle que de lui, se révèle un très mauvais leader. L’orgueil doit donc être dosé. Ce principe d’équilibre s’applique à l’envie, à la colère… Je passe en revue les sept péchés capitaux qui sont communs à toutes les cultures, et j’essaie de proposer des idées susceptibles d’inspirer, d’aider les managers actuels à ne pas tomber dans un extrême ou l’autre.
Vos étudiants, futurs managers, peuvent-ils eux aussi tirer avantage de ces préceptes ?
Absolument. D’ailleurs, c’est tout l’objet de l’éducation. Nous croyons parfois que notre objectif est de préparer les étudiants à accéder à des emplois. C’est évidemment important, surtout à une époque où l’IA peut avoir un impact sur de nombreux métiers. Mais les universités ont aussi pour mission de former des citoyens du monde. C’est ce que de nombreux philosophes de l’éducation ont expliqué au fil des siècles, de Platon à Aristote jusqu’à John Dewey au XIXe siècle, aux Etats-Unis. Dans l’Antiquité, on parlait de constantia, de gravitas, de pietas… Des vertus anciennes, qu’on appelle aujourd’hui résilience ou empathie, et que nos ancêtres cherchaient à inculquer à leurs étudiants.
Dans son fameux rapport de 2024, Mario Draghi affirmait que « la pénurie de compétences en Europe est due au déclin des systèmes d’éducation et de formation, qui ne parviennent pas à préparer la main-d’œuvre aux changements technologiques. » Partagez-vous ce dur constat ?
Nous devons préparer beaucoup mieux des diplômés employables, compétents, capables de devenir de véritables entrepreneurs qui maîtrisent la technologie. A l’université IE, nous n’utilisons pas seulement la technologie dans le processus d’apprentissage et la transmission des connaissances, mais aussi dans les contenus de nos enseignements et les outils à disposition de nos étudiants.
Toutefois, nous insistons aussi beaucoup sur l’apprentissage des sciences humaines. Je me souviens encore du débat qu’avait suscité en France Nicolas Sarkozy [NDLR : en 2006, alors qu’il était en campagne pour l’élection présidentielle] en s’interrogeant sur la lecture requise de La Princesse de Clèves dans le cadre d’un concours administratif. A l’époque, j’avais écrit qu’il pouvait être plus utile de lire ce classique de la littérature française que d’apprendre la programmation informatique. Etudier les sciences humaines conduit à s’interroger sur les passions, une compétence nécessaire pour un fonctionnaire qui doit guider et répondre aux questions de ses concitoyens. Les universités ne sont pas seulement des parcours pour préparer les jeunes à devenir de très bons professionnels dans une tâche particulière, qui risque d’être remplacée par l’IA. Elles ont vocation à former de bons citoyens, qui comprennent la nature humaine et sont capables d’interagir.
Et de s’adapter ?
Oui, c’est essentiel, parce que nous vivons dans un monde où l’apprentissage tout au long de la vie est devenu incontournable. Il faut retourner à l’école tous les cinq ans, voire plus souvent. C’est pourquoi je m’oppose à certaines personnes, souvent des magnats de la tech, qui affirment que les jeunes peuvent se passer de l’université pour rejoindre directement leur entreprise, qui se chargera de les former. C’est surtout un moyen d’embaucher des talents à bon marché…
L’IA est-elle devenue « l’enfer » des enseignants ?
C’est un défi, et pas seulement pour les enseignants. Beaucoup de tâches sont simplifiées et rendues plus efficaces grâce à l’utilisation de l’IA. Le meilleur usage consiste en une interaction intense et itérative plutôt que de se contenter de poser une question pour obtenir une réponse en un clic. Dans une présentation réalisée à partir de Claude, on remarque d’abord les couleurs et les graphiques parce qu’ils sont assez standardisés. Mais on constate aussi que l’orateur passe très vite sur les éléments qu’il expose, parce qu’il ne les a pas assimilés. C’est comme lorsque vous reprenez une présentation faite par quelqu’un d’autre : cela se voit, parce que vous n’avez pas produit le contenu et que vous n’êtes pas prêt à répondre aux questions.
Nous sommes aussi confrontés au défi de l’attention de nos étudiants. Il faut les encourager à utiliser intelligemment les écrans, les inciter à interagir de manière engagée et enrichissante. Je me souviens d’un article écrit il y a quelques années dans The Atlantic par une ancienne présidente de Harvard, Drew Faust, enseignante en histoire. Elle déplorait que ses étudiants ne sachent plus lire l’écriture cursive. Mais sauriez-vous déchiffrer un manuscrit du XVe siècle ? Au fil des générations, les capacités cognitives des élèves évoluent. L’important, c’est qu’ils continuent à réfléchir, analyser, critiquer.
Comment les universités, et notamment la vôtre, s’adaptent-elles à cette nouvelle réalité ?
Il faut engager l’auditoire, pas seulement à travers des impulsions d’adrénaline ou des stimuli, mais plutôt dans la réflexion et l’esprit critique. Nous invitons nos étudiants à s’appuyer sur l’IA, mais leur demandons d’expliquer comment ils l’ont utilisée. Nous leur fournissons gratuitement des licences ChatGPT. Pour autant, tous n’y recourent pas et nous avons d’ailleurs cherché à comprendre pourquoi, avec l’aide d’OpenAI : parfois les utilisateurs pensent que leurs contenus vont être vus et qu’une sorte de Big Brother regarde s’ils ont procédé à dix sessions itératives ou s’ils ont juste cliqué sur un bouton. Dans le monde académique aussi, les universitaires peuvent se montrer réticents à l’usage de l’IA : certains ont cette idée que le simple fait d’utiliser ces outils, de quelque manière que ce soit, revient à tricher. Ce n’est pas notre point de vue, nous les voyons comme une aide.
Etes-vous inquiet de l’impact de l’IA sur l’insertion professionnelle des jeunes diplômés ?
Pas du tout, au contraire. Je suis très confiant dans le fait que les recruteurs continueront à embaucher des jeunes. Je sais qu’il y a un débat en cours, avec beaucoup de sombres prophéties. Dans le secteur des cabinets de conseil, l’estimation du pourcentage de tâches dans les emplois de bureau qui seront remplacées par l’IA varie de 25 à 50 %.
Mais si vous utilisez Harvey, comme au sein de notre faculté de droit et des principaux cabinets d’avocats du monde, vous ne pouvez pas simplement demander « Quels sont les précédents dans le dossier dont j’ai la charge ? » et cliquer sur un bouton. Parce qu’il existe encore des risques d’hallucinations et d’erreurs. Vous avez donc toujours besoin d’un avocat derrière l’outil. Si vous êtes directeur financier et que vous devez produire une présentation, vous pouvez utiliser Claude, créer de très beaux graphiques, associer les données. Mais cela ne vous dispense pas de passer en revue les états financiers de l’entreprise, de chercher les anomalies, de voir ce qui ne colle pas à l’ensemble. L’esprit humain est toujours nécessaire. L’IA va remplacer des tâches plutôt que des emplois. La nature des métiers va évoluer avec le temps, comme cela s’est produit souvent par le passé.
Quel conseil donneriez-vous aux étudiants qui s’inquiètent de savoir à quoi ressemblera le monde du travail dans cinq ans ?
Je pense que l’on va assister à une augmentation du nombre d’entrepreneurs. Si les grands groupes peuvent remplacer de nombreuses tâches par des dispositifs d’IA, il restera énormément d’opportunités pour les jeunes de créer leur propre entreprise, de lancer leur activité, de devenir travailleurs indépendants. Ce phénomène s’observe déjà. A l’occasion de notre rencontre avec des anciens élèves et des partenaires, à Paris, j’ai remarqué que parmi les diplômés des deux dernières années, beaucoup sont devenus entrepreneurs, et pas seulement de start-up. Ce sont des initiatives que nous encourageons beaucoup à l’université IE.
Qu’aurait dit Dante à propos de l’IA ?
Je ne peux pas imaginer qu’un agent soit capable de produire La Divine Comédie, ni un roman de Stendhal. Et je ne pense pas qu’il puisse le faire à l’avenir. Le sujet n’est pas que l’IA soit en mesure de réaliser des copies parfaites ou de répliquer une œuvre d’art, un morceau de musique, un poème. Il s’agit du sens que nous donnons à ces œuvres, de notre façon de les aimer. L’humanité repose sur l’empathie, l’engagement, la beauté, l’incertitude. Le fait est que nous vivons dans un monde beaucoup plus mouvant qu’il y a cinq ans, alors même que nous avons toutes les informations à portée de main. Ces défis complexes, où l’on doit anticiper les prochains soubresauts géopolitiques, réagir à la crise qui se déroule au Moyen-Orient ou gérer l’imprévisible, seront résolus par des humains utilisant l’IA.
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Author : Muriel Breiman
Publish date : 2026-06-18 10:30:00
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