Un soir d’avril, près d’une piste de l’aéroport de Roissy, un homme colle un appareil chauffant à un capteur de Météo France. En douze minutes, la température relevée bondit de quatre degrés, puis retombe. Le manège se répète le 15 avril. Sur Polymarket, la plus grande plateforme de marché prédictif, un parieur avait misé sur un relevé parisien à 21 puis 22 degrés. Gain cumulé : 34 000 dollars. Météo France a porté plainte pour altération d’un système de traitement automatisé de données et la police a ouvert une enquête.
L’anecdote serait cocasse si elle ne signalait pas une mutation de fond. Ces marchés, où l’on achète un contrat qui vaudra un dollar si un événement se produit et zéro sinon, ne servent plus seulement à spéculer sur une élection ou un match. Ils commencent à se substituer à l’assurance et à entrer dans tous les secteurs de la vie économique.
À New York, pendant la finale du championnat américain de basket, le bar The Jeffrey a promis à ses clients de régler leur addition si l’équipe locale des Knicks l’emportait. Pour ne pas y laisser sa trésorerie, le patron a placé 5 000 dollars sur Kalshi, le concurrent régulé de Polymarket, sur une victoire des siens. L’équipe gagne, le marché paie et couvre les tournées ; elle perd, l’établissement encaisse le bénéfice d’une soirée pleine de monde. Le procédé n’est pas neuf, le vendeur de meubles texan Jim McIngvale finançait jadis ses promotions par d’énormes paris sportifs, mais l’outil s’est banalisé.
Kalshi court-circuite les capitales de la réassurance
La même logique gagne les entreprises. Le club de football professionnel espagnol d’Osasuna a souscrit une assurance – une vraie – contre la relégation, moyennant une prime de 1,2 million d’euros pour six millions en cas de descente. Selon le média Semafor, une position adossée sur Kalshi lui aurait permis de doubler cette couverture, la firme de trading Susquehanna servant de contrepartie. Le club dément tout pari. Mais l’épisode montre que les deux objets, la police et le contrat prédictif, remplissent désormais la même fonction.
Jeff Yass, le patron de Susquehanna, imagine un propriétaire floridien qui, plutôt qu’une police annuelle, achèterait à l’approche d’un ouragan un contrat indexé sur la vitesse du vent dans sa commune. Kalshi développe aujourd’hui des marchés météo en temps réel qui court-circuitent Londres et Munich, capitales de la réassurance. L’entreprise, valorisée 22 milliards de dollars, vient de lever un nouveau milliard pour financer des produits de risque destinés aux assureurs et aux gérants d’actifs. L’intérêt technique est réel. Une couverture classique sur un dérivé de change laisse subsister un risque dit de base, l’actif bougeant en partie avant l’échéance, quand le contrat binaire se règle sur la seule issue, prime et perte maximale connues d’avance.
Derrière ces contrats, une profession se structure. Dès 2023, Susquehanna a monté le premier bureau de trading dédié aux marchés prédictifs et tient aujourd’hui le rôle de teneur de marché principal sur Kalshi, apportant la liquidité sans laquelle aucune couverture sérieuse ne tiendrait. Le responsable de cette activité, Jeremy Maletz, reconnaît pourtant les limites de la financiarisation. Les meilleurs résultats viennent souvent de pronostiqueurs qui excellent dans une niche – un sport mineur, une station météo précise, un type de scrutin – et y accumulent un savoir qu’aucun modèle généraliste ne peut répliquer. Ces spécialistes préfèrent trader pour leur compte plutôt que rejoindre une grande maison, et le fonds peine à les recruter.
Encensés aux Etats-Unis, bannis en Europe
Reconnaissons que cette assurance d’un nouveau genre repose encore sur une base fragile : la source qui tranche le résultat. Le « sèche-cheveux » de Roissy le rappelle crûment. Une police d’assurance traditionnelle s’appuie sur une expertise contradictoire. Un contrat paramétrique se règle sur un thermomètre unique, public et parfois mal gardé.
Alors que les Etats-Unis ont largement allégé la régulation de ces marchés prédictifs, l’Europe a, de son côté, choisi de tout interdire. En février, l’Autorité nationale des jeux a jugé ces plateformes illégales en France et les a géobloquées, au nom de la lutte contre l’addiction. L’Espagne a fait de même en mai, trois jours après le maintien d’Osasuna. La Belgique les a inscrites sur liste noire. Aux Pays-Bas, les utilisateurs sont passibles de sanctions. Mis à l’index, les marchés prédictifs sont vus en Europe comme des produits spéculatifs, alors même que leur intérêt économique commence à poindre. Comme substitut à l’assurance.
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Author : Robin Rivaton
Publish date : 2026-06-20 06:30:00
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