« Alt-tab ». Ce raccourci clavier, qui permet de passer rapidement d’une fenêtre à une autre sur un PC, pourrait connaître un pic d’utilisation ces prochains jours chez les salariés passionnés de football à travers le monde. Selon une récente enquête menée par l’éditeur de logiciels de gestion de ressources humaines UKG auprès de 8 000 salariés dans huit pays, ils seraient 14 % à prendre le risque de regarder des matchs de la Coupe du monde en cachette au travail.
Dans certains pays, comme en France, décalage horaire oblige, les opportunités de regarder les rencontres depuis l’open space sont plus rares. Mais les supporters les plus assidus vont tout de même devoir redoubler d’imagination pour concilier ballon rond, sommeil, travail et vie sociale. Face à l’insoutenable risque de manquer un match de l’équipe de France, certains ont pris les devants et consigné dans leur agenda l’ensemble des rencontres des Bleus. Une manière d’éviter un incident diplomatique en annulant au dernier moment un dîner avec la belle-famille, ou de se présenter à un rendez-vous professionnel matinal au lendemain d’un soir de match un peu trop arrosé.
L’attachement à la compétition va parfois loin. Ainsi, 37 % des employés interrogés par UKG comptent modifier leurs horaires de travail pour suivre les matchs. 27 % prévoient de prendre au moins un jour de congé, d’arriver en retard ou de repartir plus tôt du bureau, tandis que 11 % admettent qu’ils pourraient se présenter au travail avec la gueule de bois. Près d’un salarié sur cinq (19 %) se dit même prêt à changer d’employeur si ses contraintes professionnelles l’empêchaient de vivre pleinement l’expérience du Mondial.
Mais cet engouement peut avoir un prix pour les entreprises. Aux Etats-Unis, l’impact du sport sur l’assiduité au travail est bien connu. Pour décrire la vague d’absences constatée le lendemain du Super Bowl, la finale de la NFL (championnat de football américain), une expression s’est même imposée : la « Super Bowl Flu (grippe) ». Au lendemain de l’édition 2024, les demandes de congés auraient ainsi bondi de 63 % par rapport à un jour ouvré ordinaire. En Europe, ce phénomène touche aussi le football. Selon l’agence de statistique nationale suédoise, la probabilité qu’un salarié soit absent augmenterait de 57 % lors d’une compétition masculine. En France, une étude des économistes Richard Duhautois et Bastien Drut a montré que les salariés travaillaient en moyenne une demi-heure de moins par semaine pendant un mois de Coupe du monde ou de championnat d’Europe.
Quel impact ce Mondial pourrait-il avoir sur la productivité ? L’expérience du Super Bowl offre un aperçu de ce qui peut se produire lorsqu’un événement sportif majeur captive tout un pays. Le lundi suivant la finale est ainsi la journée de travail la moins productive de l’année : le cabinet Challenger, Gray & Christmas a même chiffré à 6,5 milliards de dollars les pertes pour l’économie américaine lors de l’édition de 2022. Selon l’étude d’UKG, le Mondial 2026 pourrait quant à lui entraîner une perte de productivité dans les pays étudiés de 17 milliards de dollars, dont 749 millions en France.
Toutefois, si les grandes compétitions ont bien un effet négatif sur le temps de travail, celui-ci apparaît surtout à l’échelle des organisations, et ne se traduit pas par une perte de croissance ou de productivité dans l’économie nationale. D’abord, en raison des effets de report : les pertes peuvent être compensées par une augmentation de l’activité à d’autres moments. Ensuite, expliquent Richard Duhautois et Bastien Drut, parce que le temps qu’un employé consacre au foot profite à d’autres secteurs : les tireuses à bières fonctionnent à plein régime, les équipementiers voient leurs ventes de maillots s’envoler, et les chaînes de télévision et annonceurs profitent d’audiences très élevées…
Reste que ces périodes marquées par l’enchaînement d’événements sportifs posent de véritables défis aux entreprises. Après Roland-Garros et la Ligue des champions remportée par le Paris Saint-Germain, les managers et chefs d’entreprises doivent maintenant composer avec une Coupe du monde, puis avec le Tour de France en juillet. Plus que l’absentéisme, la véritable menace pour les entreprises et les managers réside bien dans le présentéisme – le fait d’être présent au bureau, mais peu productif. Ainsi, selon l’étude UKG, un quart des employés interrogés (26 %) se disent prêts à tester les limites de leurs supérieurs pour vivre pleinement la Coupe du monde.
En Europe et en Afrique, où les matchs se disputent entre 18 heures et 6 heures du matin, les employés n’ont d’autre choix que de faire l’impasse sur certaines rencontres s’ils veulent dormir suffisamment pour rester performants au travail. Encore faudra-t-il que la raison l’emporte sur la passion.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-06-21 10:00:00
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