« Il se présente sur la liste LR ? Je ne le savais pas aussi à gauche ! » Lorsque le général Christophe Gomart, devenu un habitué des plateaux de télévision, décide en mars 2024 de se lancer dans le grand bain de la politique et de rejoindre la liste des Républicains aux élections européennes, l’un de ses proches s’esclaffe en privé. L’ancien patron de la Direction du renseignement militaire (DRM) et des forces spéciales (COS), viscéralement anti-Macron, catho tendance Bolloré, est plus proche idéologiquement d’Eric Zemmour que des LR. Le haut gradé est ancré, par ses racines vendéennes et versaillaises, dans le petit milieu de la droite identitaire catholique. Installé à Versailles, il a même tenu à participer à la messe royaliste organisée en mémoire de Louis XVI. Dans les bureaux des Républicains, le quatre étoiles est affublé d’un surnom volontairement provocateur : « Monsieur le ministre de la Défense de Jordan Bardella ».
En 2024, le parti alors présidé par Eric Ciotti réserve à ce profil régalien une place en or, celle de numéro trois. Pour LR, c’est un choix par défaut : un autre général vient de décliner poliment la proposition. François-Xavier Bellamy, lui aussi Versaillais, se charge de jouer les entremetteurs. Les Républicains sont à la recherche d’une figure d’autorité et d’un atout crédibilité sur les enjeux militaires. Après sept ans comme directeur de la sécurité du groupe immobilier Unibail-Rodamco, Christophe Gomart s’ennuie ferme et veut à nouveau se mettre au service de la France. Le saint-cyrien a profité de son passage dans le privé pour rehausser son niveau d’anglais, qui lui sera utile dans la sphère bruxelloise. Il s’empresse de sauter sur l’occasion. Tant et si bien qu’il fait une entorse au code électoral et pose en uniforme pour un visuel de campagne, qui sera par la suite retiré manu militari par son parti.
Une rechute prorusse
A Bruxelles, Christophe Gomart mise naturellement depuis deux ans sur les dossiers qu’il maîtrise sur le bout des doigts, avec un prisme franco-français. Propulsé vice-président de la commission de la sécurité et de la défense, il pourfend le projet de marché unique de la défense appelé de ses vœux par la Commission et œuvre pour la préférence européenne dans l’achat d’équipements militaires. Son dernier fait d’armes : avoir proposé le lancement d’un état-major de guerre européen autonome, installé à Strasbourg ou à Bruxelles, pour mieux répondre à la menace russe. A la surprise de son propre groupe politique. « Un paradoxe pour celui qui invoque De Gaulle à longueur de journée », souffle un parlementaire. Le président allemand du groupe PPE, Manfred Weber, s’est plaint à plusieurs reprises auprès de François-Xavier Bellamy. En cause : la coloration politique de Christophe Gomart, dont les votes s’inscrivent le plus souvent dans la ligne du groupe des Patriotes, présidé par Jordan Bardella. La semaine passée, Christophe Gomart a récidivé au Parlement européen en étant le seul de son groupe à ne pas voter en faveur d’un texte qui prévoyait des sanctions européennes à l’encontre de propagandistes russes, dont Xenia Fedorova.
Sur l’Ukraine, l’Europe entretient aujourd’hui un mensonge et deux dénis
Christophe Gomart sur X, le 8 juin dernier
Le militaire de haut rang n’est pas à une contradiction près. En 2015, devant un parterre de députés ébahis, il assure que rien ne prouve la présence de troupes en Ukraine. Ces déclarations viennent encore aujourd’hui écorner sa crédibilité. Christophe Gomart était à l’époque à la tête du renseignement militaire. « Ses présupposés idéologiques favorables à la Russie ont pris le dessus sur les éléments de renseignement dont la DRM disposait », juge Aurélien Duchêne, consultant géopolitique et défense, chroniqueur sur LCI, où il ferraille régulièrement avec le général. L’eurodéputé a récemment modéré ses positions interprétées comme prorusses – largement partagées dans l’univers militaire français – pour adopter sur le tard une ligne plus « occidentaliste » et « européenne ». Mais le 8 juin, il s’est fendu d’un tweet plus compatible avec la ligne frontiste : « Sur l’Ukraine, l’Europe entretient aujourd’hui un mensonge et deux dénis : croire que plus de 200 milliards d’euros suffiront sans stratégie militaire cohérente, croire que l’Ukraine remboursera un jour, et croire que des Etats déjà surendettés peuvent financer indéfiniment cette guerre sans fragiliser leur propre sécurité ». « Il nous a fait une rechute », cingle Aurélien Duchêne.
Il sait jouer les entremetteurs entre les militaires, politiques, acteurs de la finance, dirigeants d’entreprise et vise toujours juste
Benoît de Saint-Sernin, président du Cercle de l’Arbalète
D’autres sont plus amènes. « C’est une voix dont le monde de la défense a besoin et un authentique patriote. Il a le mérite de mettre en lumière des enjeux clés, qui sautent parfois aux yeux, dont celui de la dépendance européenne aux équipements américains », tempère Rémy Thannberger, l’ex-PDG de l’entreprise mulhousienne Manurhin, spécialisée dans la fabrication d’armes à feu. « Son grand talent, c’est la mise en relation. Il sait jouer les entremetteurs entre les militaires, politiques, acteurs de la finance, dirigeants d’entreprise et vise toujours juste », complète Benoît de Saint-Sernin, président du Cercle de l’Arbalète, avec qui Christophe Gomart a lancé en 2013 le salon des forces spéciales (Sofins). Dans les couloirs du Parlement européen, l’homme n’a cependant pas pour réputation d’être un bourreau de travail. « C’est un bon camarade, sympa, bon soldat, très bon communicant, mais déjà à Coëtquidan, il était plus ‘dégageur’ (fêtard en dialecte militaire) que bosseur », raconte un ancien de sa promotion. Il peut se reposer sur sa collaboratrice de longue date, Lorraine Tournyol du Clos Dang-Vu, qui l’accompagne depuis la DRM, pour assurer ses arrières.
Coup de force en Ukraine
Par fidélité à celui qui lui a mis le pied à l’étrier, Christophe Gomart a soutenu Eric Ciotti dans sa campagne victorieuse pour la mairie de Nice, malgré son alliance avec le RN. L’initiative a suscité quelques remous chez LR, sans pour autant lui valoir de sanction. En cas de victoire de l’union des droites en 2027, autour du RN, pourrait-il faire un bon ministre des Armées ? C’est la petite musique qui monte. « Je n’ai jamais pensé à cela, mais si la proposition m’était faite, je la saisirais », confie l’intéressé à L’Express, tout en assurant « ne pas y croire ». Pour l’heure, il reste dans le sillage de Bruno Retailleau, vendéen comme lui, et a fortement milité en coulisses pour l’accompagner en Ukraine dans son premier déplacement à l’étranger en tant que candidat LR à la présidentielle. Avec l’extrême droite, reconnaît-il, « on se parle ». Et de citer les eurodéputés RN Matthieu Valet, Alexandre Varaud, Pierre-Romain Thionnet ou Marion Maréchal (qui siège désormais au sein du groupe des Conservateurs et réformistes européens). Quant à Jordan Bardella, il ne fait que le croiser, même si ce dernier l’a interrogé sur la Syrie.
Christophe Gomart serait une belle prise de guerre pour l’union des droites. Pas sur le fond, mais pour ce qu’il est. A l’armée, on parle d’une « note de gueule ». Un général expérimenté, issu d’un régiment prestigieux – le 13e régiment de dragons parachutistes, que son père a lui-même commandé -, qui a servi dans plusieurs théâtres d’opérations, du Tchad à l’ex-Yougoslavie en passant par le Rwanda, l’Afghanistan, le Mali et le Sahel, à l’aise avec la presse et sympathique. L’armée est chez lui une affaire de famille. Deux grands-pères ont servi, l’un officier de marine, l’autre artilleur, son père également, et trois de ses frères ont eu une carrière militaire, le cinquième étant curé.
Une « jalousie maladive »
Sa nomination ferait en tout cas une mécontente : la DGSE, envers laquelle le général a toujours entretenu une « jalousie maladive », d’après un ancien ponte de la communauté du renseignement, qui le qualifie d’ »excellent en tant que commandant des forces spéciales » mais « d’excellemment mauvais dès qu’il touchait au renseignement ». Les relations entre la DRM, qu’il commandait, et la DGSE ont été exécrables, notamment au Sahel, où la DRM voulait outrepasser ses compétences pour traiter directement des sources humaines. Son livre à succès, Soldat de l’ombre, publié en 2020 pour raconter son expérience au sein des forces spéciales, a alimenté la fureur de celui qui était alors directeur général de la DGSE, le diplomate Bernard Emié. Le service ne lui pardonne pas ses projets anciens de suppression du prestigieux Service Action au bénéfice du COS et de séparation de la Direction technique pour en faire une agence autonome, sur le modèle de la NSA américaine. Interrogé, Christophe Gomart se refuse à entretenir la polémique.
« A la DRM, il avait au moins le mérite de mettre ses équipes au boulot et était connu pour son exigence », note un agent du renseignement. En tant que directeur, il a été l’un des premiers à vouloir mettre sur pied, dès 2015, une équipe technique destinée à déchiffrer les échanges des djihadistes. Christophe Gomart, qui servait à l’époque un gouvernement de gauche, pouvait compter sur l’appui indéfectible de son ministre de tutelle, Jean-Yves Le Drian, et de son influent directeur de cabinet, Cédric Lewandowski.
Son parcours politique aurait pu être tout autre. Avant l’élection présidentielle de 2017, Christophe Gomart a tenté de se lancer dans l’aventure Macron. Avec l’espoir de décrocher une cinquième étoile de général d’armée. Le militaire avait pour l’occasion pris attache avec Paul Soler, ancien du 13e RDP, comme lui, et aujourd’hui considéré comme l’espion particulier du président de la République. Mais le courant n’est pas passé. En 2017, c’est le général François Lecointre qui a hérité du prestigieux poste de chef d’état-major des armées. Depuis lors, Christophe Gomart a tiré un trait définitif sur la Macronie. En cas d’alternance à droite, il pourrait prendre sa revanche dix ans plus tard.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/le-general-christophe-gomart-futur-ministre-des-armees-du-rn-si-la-proposition-metait-faite-je-la-OJOBFGQTFZCSZD5EB7OITHHUB4/
Author : Elsa Trujillo, Jean-Dominique Merchet
Publish date : 2026-06-24 14:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
