Les images les plus familières sont parfois les plus mystérieuses. Un drapeau américain, une cible, une série de chiffres : il n’en a pas fallu davantage à Jasper Johns pour bouleverser l’histoire de l’art du XXe siècle. Juste retour des choses, le musée Guggenheim de Bilbao consacre cet été une vaste rétrospective à ce créateur parmi les plus influents de l’après-guerre outre-Atlantique. Elle retrace sept décennies de création, révélant, au passage, la dimension intime et mélancolique d’une figure de l’art souvent associée à la rigueur conceptuelle, l’intitulé de l’exposition, Night Driver, renvoyant à un dessin réalisé en 1960 que Johns, 96 ans aujourd’hui, considère comme sa première composition fondée sur une émotion personnelle. Cette référence éclaire l’ambition du commissaire, Enrique Juncosa : montrer que, derrière les bannières étoilées, les motifs concentriques, les suites numériques et les cartes qui ont fait la renommée de l’artiste, se déploie une Å“uvre traversée par la mémoire, le doute et l’introspection.
Dès les premières salles, on retrouve ces motifs issus du quotidien, comme Flag on Orange Field (1957), Target, Map ou 0 Through 9 (1961), avec lesquels Jasper Johns rompt avec l’expressivité gestuelle de l’expressionnisme abstrait alors dominant. A la place du geste héroïque, il choisit des signes connus de tous, qui deviennent sur la toile des objets de réflexion. Que regarde-t-on réellement ? Une image, un symbole, une peinture ? Cette ambiguïté radicale ouvrira la voie au pop art. L’exposition rappelle d’ailleurs combien le jeune Jasper, originaire d’Augusta, en Georgie, a été au cœur d’un réseau artistique exceptionnel dès lors qu’il a rejoint New York au début des années 1950. Son dialogue avec Robert Rauschenberg, qui fut son compagnon au long cours, ses liens avec le compositeur John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham, puis son admiration pour Marcel Duchamp, ont contribué à transformer la scène culturelle new-yorkaise. Chez lui, les frontières entre peinture, langage, performance et pensée conceptuelle semblent constamment se dissoudre.
Jasper Johns, « Diana (Target) », 1961.
Le Guggenheim ne se limite pas à ces icônes. Les décennies suivantes révèlent un artiste complexe, habité par une tension intérieure discrète mais persistante. On voit les surfaces se charger de gris, les compositions devenir plus énigmatiques, tandis que les références à d’autres artistes se multiplient. De Munch à Picasso, en passant par Magritte, Frida Kahlo et bien sûr Duchamp, Jasper Johns construit une œuvre faite d’échos, de citations, de réminiscences. Les séries plus tardives, à compter des années 1990, notamment celles consacrées aux saisons ou aux catenaries, s’enrichissent de références autobiographiques pour devenir un territoire de mémoire. L’artiste y revisite ses propres motifs, explore les traces laissées par le temps, comme lorsqu’il associe les plans de la maison de ses grands-parents où il a grandi à des représentations cosmiques et des citations artistiques (Sans titre, 1992-1994).
Jasper Johns, « Sans titre », 1992-1994.
Le parcours accorde également une place importante aux dessins et aux estampes, souvent éclipsés par les grands formats. Sur ces compositions autonomes, Jasper Johns reprend des idées anciennes, les transforme, les réinvente. Dans cette dernière section, dédiée au travail sur papier, Foirades/Fizzles (1976), le livre d’artiste qu’il a réalisé réalise à Paris avec Samuel Beckett, garde intact son pouvoir de fascination. Entre les mots de l’écrivain irlandais et les signes du graveur américain, se tisse une économie de moyens, où rien n’est démontré mais tout reste à déchiffrer. Comme un condensé de l’art de Johns lui-même.
Source link : https://www.lexpress.fr/culture/art/un-week-end-a-bilbao-jasper-johns-dans-la-nuit-des-signes-CQW2ICKQABH63DZFEU4BGTWC3A/
Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-06-27 08:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
