Les 11 et 12 mai, Istanbul accueillait le World decolonization forum, dans le cadre officiel du Centre culturel Atatürk. Le thème avait tout pour rassurer un public universitaire occidental : décoloniser la production et la circulation des savoirs, un thème que l’on retrouve très souvent notamment dans les départements de sciences sociales des universités françaises et qui cache souvent derrière des intentions louables une déconnexion avec la méthode scientifique pour faire place à un militantisme douteux. L’événement était porté par l’Institute Social et par la fondation NÛN, présidée par Esra Albayrak, fille du président turc Recep Tayyip Erdogan. On y retrouvait des chercheurs, des militants, des figures associatives, venus du monde arabe, d’Europe, d’Afrique ou d’Asie.
Ce type de réunion est intéressant parce qu’il ne s’agit pas seulement de parler d’université ou de colonialisme. Il s’agit aussi de faire exister un espace politique où des militants occidentaux, des intellectuels islamistes ou proches de cette galaxie, et des institutions liées à la puissance turque, peuvent parler une langue commune : celle de la domination et de la revanche symbolique qui est bien éloignée de la rigueur scientifique qui devrait prévaloir.
C’est là que commence le problème posé par les Frères musulmans en Europe. Il ne réside pas d’abord dans leur nombre, mais dans leur capacité à produire des cadres d’interprétation. Leurs héritiers intellectuels se présentent volontiers comme des conservateurs classiques, parfois comme l’équivalent musulman de la démocratie chrétienne. La comparaison est commode. Elle est pourtant trompeuse.
Projet d’encadrement
L’islam n’est évidemment pas en cause. Grande religion spirituelle et civilisationnelle, il a produit des cultures, des écoles de pensée et des formes de piété très diverses. Le problème posé par les Frères musulmans tient à la manière dont une mouvance militante dévoie cette tradition pour en faire un projet d’encadrement social et politique. Cette stratégie n’a pas besoin de viser l’Etat en premier. Elle commence plus bas, plus près, plus lentement : une association culturelle, un établissement scolaire, une fédération cultuelle, une campagne contre l’islamophobie, une conférence sur la famille, un réseau étudiant, une pétition locale. Pris isolément, chacun de ces éléments peut sembler banal. Mis bout à bout, ils installent des réflexes, des dépendances, des représentations et parfois des fidélités politiques.
Les chiffres français permettent de mesurer cette influence minoritaire. Le noyau militant strict resterait limité, entre quelques centaines et un millier de personnes. Mais le rapport public de 2025 a recensé 139 lieux de culte affiliés à Musulmans de France, 280 associations rattachées à cette mouvance, ainsi que 21 établissements scolaires liés ou réputés proches, accueillant environ 4 200 élèves. On ne parle donc pas d’un phénomène majoritaire dans l’islam de France. On parle d’une minorité organisée.
Le fait que les données quantitatives soient faibles permet d’ailleurs la plupart du temps aux commentateurs de s’appuyer dessus en argumentant sur le fait que le phénomène est évidemment minoritaire, voire anecdotique.
Parallèle avec les extrêmes droites
Il faut aussi rappeler d’où vient cette culture militante. Les Frères musulmans naissent en Egypte en 1928, à l’époque des mouvements de masse, des nationalismes autoritaires et des organisations de jeunesse. Hassan al-Banna ne crée pas seulement une association religieuse. Il construit un mouvement d’encadrement. Plus tard, Sayyid Qutb radicalise cette matrice en opposant le « parti de Dieu » à des sociétés modernes accusées d’être retombées dans l’ignorance préislamique. Le parallèle avec certaines extrêmes droites européennes du XXe siècle est éclairant. Non parce que les trajectoires seraient identiques, mais parce que l’on retrouve des motifs communs : rejet du pluralisme, dénonciation de la décadence, méfiance envers l’individu libéral, volonté de refaire une communauté organique, obsession de la pureté morale, désignation d’ennemis intérieurs.
Cette proximité se lit aussi dans le rapport aux femmes et à la jeunesse : éducation, normes sexuelles, vêtement, séparation des rôles, moralisation de l’espace public. L’antisémitisme de Sayyid Qutb ajoute à cette proximité idéologique une dimension inquiétante.
L’expérience du pouvoir a nourri la méfiance profonde des Etats arabes envers les mouvances issues de l’islam politique. En Egypte, en 2013, les Frères musulmans de Mohamed Morsi, arrivé au pouvoir, ont rapidement été accusés de vouloir verrouiller les institutions, d’imposer une Constitution au contenu très clivant et d’intimider les médias critiques, conduisant Reporters sans frontières (RSF) à inscrire la confrérie parmi les « prédateurs » de la liberté d’information, en raison du harcèlement et des attaques visant des journalistes critiques. En Tunisie, Ennahda a été moins brutal, mais son passage au pouvoir est resté associé à des pressions sur les médias, à l’usage de lois morales contre des journalistes et à une ambiguïté persistante face aux mouvances religieuses les plus dures.
Aux Emirats arabes unis, souvent ciblés par des rhétoriques hostiles, le pouvoir traite avec intransigeance tout risque de structuration frériste. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la condamnation de la mouvance Al-Islah, perçue par Abou Dhabi comme la branche locale des Frères musulmans, ainsi que le traitement réservé à certaines figures apparues dans le dossier UAE94, comme Ahmed Mansoor. De même, l’Algérie a gardé le traumatisme du FIS : sans être une branche directe des Frères musulmans, ce parti islamiste a montré, après ses victoires électorales de 1990-1991 et l’annulation du scrutin, à quel point l’arrivée au pouvoir de l’islam politique pouvait ouvrir une crise existentielle pour l’Etat.
Discriminations et décolonisation
La réussite du mouvement en Occident tient pourtant à sa capacité d’adaptation. Les Frères ont compris que le vocabulaire frontal de la prise du pouvoir était peu audible dans les démocraties libérales. Ils parlent donc d’identité, de dignité, de lutte contre les discriminations, de respect des croyants, de décolonisation.
Ces sujets sont légitimes. Les discriminations existent et le nier n’aurait aucun sens. Mais l’opération politique consiste à transformer ces expériences en appartenance obligatoire. Le musulman n’est plus seulement un citoyen pouvant croire, douter, pratiquer, s’éloigner ou se convertir. Il devient le membre d’un groupe supposé homogène, offensé et représenté par des militants. Une démocratie doit protéger les croyants. Elle n’a pas à valider ceux qui prétendent parler au nom de tous les croyants.
Il serait injuste de confondre les musulmans avec les Frères musulmans. Il serait tout aussi naïf de nier l’existence d’un projet politique frériste ou post-frériste en Europe. La majorité des citoyens musulmans ne se reconnaît pas dans cette ambition. Mais une minorité militante peut tenter de capter leur représentation, de parler en leur nom et de définir les termes du débat. Nommer une stratégie politique n’est pas attaquer une religion, c’est protéger la liberté de ceux que cette stratégie prétend encadrer.
*Arnaud Lacheret est professeur de science politique à Skema business school, campus de Dubai. Il est notamment l’auteur de La femme est l’avenir du Golfe et Les Intégrés (Le Bord de l’Eau).
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Publish date : 2026-06-27 10:30:00
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