Festivals « Femmes sauvages » ou Women’s spirit, comptes Instagram à centaines de milliers d’abonnés, énorme succès du Sorcières de Mona Chollet, regain de l’astrologie : le féminin sacré, qu’est-ce donc ? Appelons-le un ensemble de pratiques qui célèbrent une sacralité propre au féminin. C’est un appel à la reconnexion des femmes avec leurs corps, leurs intuitions, voire des pouvoirs surnaturels. Le féminin sacré se trouve autant dans le yoga des hormones que la sorcellerie, en passant par l’astrologie ou l’écoféminisme. A rebours de l’éclairage scientifique, il préconise un retour à une nature féminine épanouissante, altérée par une société patriarcale et cartésienne.
Les femmes seraient-elles, comme le veut le stéréotype, plus enclines à l’irrationnel ? Dans son enquête de terrain Au cœur du féminin sacré (L’Observatoire, 2025), la journaliste Flore Cherry explique ce succès par la déception : face à la médecine, la religion, l’individualisme moderne et… le féminisme lui-même. Malgré le rôle de ChatGPT ou Doctissimo dans nos vies, bien des questions que se posent les femmes sur les femmes restent sans réponse : sur la sexualité, les cycles menstruels ou hormonaux, leur place face aux hommes ou à la nature.
C’est souvent par défiance ou dépit que certaines se détournent d’un système médical jugé « dominant ». La médecine n’a que tardivement pris la mesure de ce qu’était le corps d’une femme, notamment quant à son plaisir. La première représentation exacte du clitoris dans un manuel scolaire date de 2017. L’endométriose n’est entrée dans les programmes d’études de médecine qu’en 2020. Place donc aux thérapies alternatives, comme la bénédiction d’utérus par une Moon Mother.
Une alternative à certains discours féministes
Le féminin sacré est aussi une alternative spirituelle séduisante aux dogmes religieux. Une jeune femme interrogée par Flore Cherry, peu après son baptême chrétien, cherche à vivre une spiritualité « qui lui ressemble, pas qui la dirige. » Les récits monothéistes parlent souvent du corps et de la sexualité des femmes sous l’angle du péché, et plus leur pratique est stricte, plus les femmes sont assignées à un rôle. Le féminin sacré offre un « menu », via l’astrologie ou la reprise de rites païens et de religions exotiques (d’Asie notamment), qui donne au corps et à la sexualité un rôle libérateur.
Limite aussi de l’individualisme moderne : les cercles de parole, les retraites et ateliers en tous genres permettent de se trouver une communauté, dans un quotidien rythmé par la charge mentale. Ils favorisent des réseaux de soutien et des liens de sororité, sans esprit de concurrence. De nombreux témoignages louent le sentiment de sécurité que ces communautés procurent.
Le féminin sacré est aussi une alternative à certains discours féministes. Une interviewée de Flore Cherry, médecin reconvertie dans l’accompagnement spirituel des femmes, explique que certains féminismes antagonisent hommes et femmes, ou minimisent la biologie et le vécu corporel des femmes : « Ce n’est pas rien d’accoucher. Et certaines parlent de tout ça comme si c’était une option technique, un détail voire une faiblesse. » Le féminin sacré émancipe, mais en faisant primer les lois « naturelles ».
Ne pas laisser la rationalité aux hommes
Les réseaux sociaux favorisent aussi cette popularité. Des « sorcières » comptent des dizaines de milliers d’abonnées, les podcasts et les festivals fleurissent, comme celui des Jouissives qui tenait sa quatrième édition en mai (thème : Aphrodite). Et c’est un vrai business. Flore Cherry donne le prix des prestations auxquelles elle a souscrit : 250 euros pour une retraite, entre 50 et 150 euros pour un atelier de développement personnel.
Faut-il s’en méfier ou en rire ? Certaines pratiques apportent des réponses là où les femmes n’en trouvent toujours pas. D’autres sont, au pire, des placebos : boire de l’eau de lune pour favoriser sa fertilité ou tirer les cartes reste sans danger. Pour autant, le féminin sacré peut verser dans un amateurisme parfois désastreux, que nourrit le rejet de la rationalité et des sciences. Un cortège de faits divers sinistres en témoigne (abandon de traitement médicaux, accumulation de décès liés à la « free birth », accouchements non médicalisés, supervisés par des doulas ou « gardienne de naissance » non certifiées, phénomène d’emprise, abus, dérives sectaires…).
C’est donc moins l’irrationalité qui explique le féminin sacré, que la volonté persistante de mieux se comprendre ; en tant que femme, et dans une société donnée. Cette sororité alternative fait du bien, mais attention aux dérives. Alors que Betty Friedan et Simone de Beauvoir s’employaient à casser les mythes qui justifiaient des rôles genrés, le féminin sacré nous y replonge la tête la première, laissant toujours plus les sciences dures et la rationalité aux hommes.
* Philosophe de formation, l’essayiste française Mathilde Berger-Perrin est l’auteure de Ayn Rand – L’égoïsme comme héroïsme (Michalon, 2023)
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Publish date : 2026-07-26 10:30:00
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