Il y a des décisions qui disent tout de l’état d’une société, de ses angles morts, de ses impensés. A l’été 2022, Catherine Guillouard, qui dirigeait depuis cinq ans la RATP, annonce sa démission. Quelques semaines plus tôt, sa mère a été victime d’un très grave accident et la dirigeante décide de devenir aidante. Une décision rare à ce niveau de responsabilités.
Comme elle, 11 millions de personnes sont aujourd’hui qualifiées d’aidants en France. Au plus près chaque jour, chaque instant, d’un père, d’une mère, d’un conjoint ou d’un enfant. Tous ensemble, ils forment le pilier informel et invisible d’un système de santé au bord de la rupture. D’après une étude du ministère de la Santé, 58 % sont des femmes et seulement 32 % bénéficient d’un soutien extérieur, qu’il soit financier, logistique ou psychologique. Epuisement, isolement et souvent désinsertion professionnelle, le sujet est majeur et il est tabou.
Catherine Guillouard n’avait jamais raconté son histoire. Pour L’Express, elle a accepté de nous parler d’une invisibilité du monde du travail – le statut des aidants – alors que le texte de loi relatif à la fin de vie est de nouveau discuté à l’Assemblée nationale.
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L’Express : Nous sommes le 28 juillet 2022. Ce jour-là, vous avez rendez-vous avec Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, et vous lui présentez votre démission. Quelques semaines plus tôt, votre mère a été victime d’un très grave accident vasculaire cérébral. Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce choix et qu’avez-vous dit au bras droit d’Emmanuel Macron ?
Catherine Guillouard : La vérité. J’ai fait toute la transparence sur ma décision. Quand vous êtes nommé PDG du groupe RATP, vous l’êtes selon la Constitution et son article 13 par le président de la République, en conseil des ministres et après audition au Parlement. C’est un poste très important pour l’Etat, avec des responsabilités politiques multiples. Vous êtes en relation avec la mairie de Paris, la Région Ile-de-France, les ministres de l’Economie, des Finances et des Transports. Je dois reconnaître qu’Alexis Kohler a fait preuve d’une très grande humanité. J’étais extrêmement émue et il a reporté son rendez-vous suivant parce qu’il a vu qu’il fallait du temps pour qu’on se parle. Je lui en serai éternellement reconnaissante.
J’avais les tripes à l’air, mais je n’avais pas le choix
Durant cette conversation, il m’a proposé de nommer un numéro 2, chose que j’ai écartée immédiatement. En fait, mes parents vivaient à 800 kilomètres, je suis fille unique et ma « petite famille » avait éclaté. Je savais bien que cette solution n’aurait été tenable que quelques semaines, voire quelques mois. Quand vous êtes PDG du groupe RATP, vous ne pouvez pas l’être à moitié.
Vous quittez la présidence de la RATP quelques semaines plus tard, en septembre. Vous envoyez alors une lettre à tous les salariés de l’entreprise, dans laquelle vous écrivez : « J’estime que l’investissement total et H24 que réclame la direction de cette belle entreprise n’est plus compatible avec le poids des obligations familiales qui sont devenues les miennes ces derniers mois ». Malgré ces mots, les rumeurs courent. On dit que vous avez été remerciée par le gouvernement, que vous êtes malade. Comme si cette décision était incompréhensible.
En fait, j’ai été obligée d’en dévoiler bien davantage. Au départ, j’avais juste mentionné les raisons familiales personnelles liées à mon départ. Puis, j’ai décidé de faire toute la transparence en interne aussi, en espérant que ce serait utile à d’autres. Parce que, ne nous mentons pas, le monde de l’entreprise n’est pas un monde de bienveillance. Les réactions ont varié de l’incompréhension – « Mais comment peut-elle quitter un job pareil pour ses parents ? » – à une forme d’admiration sur ma liberté.
Quatre ans après, beaucoup de personnes m’en parlent encore et je crois que cela a été un marqueur. J’ai reçu des mails spontanés de salariés qui avaient été particulièrement touchés par ma décision parce qu’ils étaient eux-mêmes dans une situation identique. Et je dois dire que la RATP est l’une des rares entreprises à avoir un dispositif d’accompagnement des aidants.
Avec mes équipes les plus proches, ce fut très compliqué. Nous avions traversé, en cinq ans, énormément de choses : le Covid, cinquante jours de grève sur les retraites, le déraillement du RER B à Gif-sur-Yvette, l’effondrement du tunnel du RER A… Quand je suis arrivée, j’avais une vision stratégique très claire. J’avais mis en place un plan de transformation structuré. Un mois avant l’AVC de ma mère, j’avais même tenu un comité exécutif dédié à notre développement international. Et puis, il y avait le dossier de l’ouverture à la concurrence et celui des Jeux olympiques de Paris 2024. Enormément de chantiers, donc, et je me suis dit : « Mon Dieu, je vais leur annoncer mon départ alors que tous ces dossiers sont sur la table ? ». Franchement, j’avais les « tripes à l’air » pour dire les choses sincèrement, mais je n’avais pas le choix. Après la surprise et une forme de déception, je crois que mes proches collaborateurs ont compris, parce qu’après tous ces mois et années passés ensemble, ils savaient qui j’étais et connaissaient mes valeurs.
Pensez-vous que le regard du monde de l’entreprise sur vous a changé ?
Oui, je le pense. La gouvernance d’une entreprise comme la RATP est très complexe car vous avez une multiplicité de partenaires, d’intervenants, des collectivités, l’Etat, les syndicats… Comme je vous l’ai dit, je m’étais fixé une ligne directrice, un objectif stratégique ambitieux et – je l’avoue aujourd’hui – j’ai peut-être une personnalité forte… Venant de moi, cette décision a surpris les gens. Par rapport aux images de fermeté et de performance véhiculées dans l’entreprise, j’entrais dans un monde complètement différent, celui de l’aide. C’est quelque chose qui n’a strictement rien à voir avec la direction d’une entreprise ou d’un conseil d’administration. Les gens ont eu du mal à m’imaginer dans ce nouveau monde, je pense. Ils ont fini par l’accepter.
Comment fait-on pour mettre entre parenthèses sa carrière professionnelle et d’ailleurs, l’avez-vous vécu ainsi ?
Je n’ai pas parlé pendant quatre ans parce que, face à ce drame, je considère que je suis privilégiée. Pourquoi ? Parce que depuis 2010, j’avais une double carrière : j’exerçais des fonctions exécutives, mais je siégeais aussi dans de nombreux conseils d’administration, Technicolor, Aéroports de Paris, ou encore celui d’Airbus où je suis toujours. Dans ma tête, les choses étaient très claires : si j’abandonnais toutes mes fonctions exécutives, je souhaitais conserver mes autres responsabilités. J’ai donc eu beaucoup de chance car j’avais un deuxième bateau dans lequel sauter professionnellement, ce qui est loin d’être le cas pour de nombreux salariés.
A la vérité, lorsque je me suis retrouvée le premier matin après mon départ dans ma cuisine avec mes deux chats et que je leur ai dit « Maintenant, les gars, c’est vous le comité exécutif « , ce fut difficile à vivre ! J’ai vécu comme un deuil d’avoir quitté le management. Maintenant, j’ai franchi le cap, mais les deux premières années ont été très dures. Conseiller, ce n’est pas la même chose que diriger.
Comment expliquez-vous que le sujet des aidants soit aussi tabou en France ?
J’ai du mal à me le figurer, parce que le nombre de personnes concernées est incroyablement élevé. Pour moi, la dépendance et la fin de vie devraient être tout en haut de l’agenda social de n’importe quel aspirant à la présidentielle. J’ai accompagné mon père jusqu’à son décès en décembre 2024. Je peux vous dire que c’est très important d’avoir un contexte juridique qui cadre les choses. L’unicité de la vie et de la personne, c’est quelque chose de formidable. Ma mère m’a donné une leçon incroyable. Elle est encore là aujourd’hui, alors que les médecins ne lui donnaient pas plus de 72 heures à vivre. Qui l’aurait cru ? Des expériences comme celles-là vous rendent très humble. L’essentiel est ailleurs.
Quatre ans vous séparent aujourd’hui de cette décision. Que feriez-vous différemment ?
Je n’ai aucun regret. Sauf une chose : au moment de mon départ, je ne me suis pas tournée vers les journalistes pour défendre mon bilan. J’avais deux parents en déshérence totale à l’autre bout de la France, je n’avais pas le temps. C’est la seule chose que je regrette : ne pas avoir assuré le service après-vente de mes cinq ans et 3trois mois de PDG de la RATP.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-06-29 09:45:00
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