Certaines personnes sont fascinées par la vision d’Elon Musk : construire une colonie permanente sur la Lune au cours de la prochaine décennie, puis établir une ville autonome d’un million d’habitants sur Mars. Jeff Bezos a évoqué le transfert progressif de l’industrie lourde de la Terre vers l’espace. Plusieurs entreprises travaillent déjà sur des data centers spatiaux. D’autres rejettent ces idées, les qualifiant de pure science-fiction. Je comprends ce scepticisme. Mais l’histoire nous enseigne qu’il faut se garder de déclarer impossibles des visions audacieuses.
Les rêves peuvent sembler lointains, mais ils sont parfois bien plus proches que nous ne le pensons. Le 7 octobre 1903, Samuel P. Langley tenta de faire décoller son avion Great Aerodrome depuis une rampe de catapulte installée sur un bateau sur le fleuve Potomac. L’appareil s’inclina immédiatement après le décollage, son nez piqua brusquement vers le bas et il s’écrasa dans l’eau, subissant d’importants dégâts. Dans un éditorial moqueur publié le 9 octobre, le New York Times qualifia cette tentative de vol ratée de « fiasco ridicule » et fit une prédiction pessimiste : « [On] pourrait supposer que la machine volante qui volera réellement pourrait voir le jour grâce aux efforts conjoints et continus de mathématiciens et de mécaniciens dans un délai compris entre un million et dix millions d’années… »
Moins de 1 000 dollars
À peine deux mois plus tard, le 17 décembre 1903, les frères Wright réussissaient le premier vol motorisé à Kitty Hawk, en Caroline du Nord. Dans un premier temps, le New York Times ne fit pas état de cette avancée majeure ; ce n’est qu’en 1906 que le journal publia un article détaillé sur l’exploit des frères Wright.
En tant que particuliers, les frères Wright disposaient de moins de 1 000 dollars — soit l’équivalent d’environ 38 000 dollars aujourd’hui —, tandis que le professeur d’université Langley disposait de 73 000 dollars, soit environ 2,8 millions de dollars actuels, dont plus des deux tiers provenaient de l’armée américaine. Les frères Wright ont eu la chance qu’il n’existât à l’époque aucune agence gouvernementale pour leur imposer des règles et des réglementations strictes sur la manière exacte dont ils devaient construire et faire voler leur aéronef. George Nield, qui a été pendant de nombreuses années chargé de réglementer les activités spatiales commerciales au sein de l’Administration fédérale de l’aviation, a un jour fait remarquer : « Je pense que la différence réside dans le fait que ce n’est pas le gouvernement qui a conçu, construit, possédé et exploité l’aéronef des frères Wright. Imaginez comment l’aviation se serait développée si tel avait été le cas ! C’est exactement ce à quoi nous avons été confrontés dans le domaine spatial à ses débuts. »
Le visionnaire Robert Goddard
L’Américain Robert Goddard, souvent considéré comme le père de la fuséologie moderne, fut le premier à lancer avec succès une fusée à propergol liquide. Il introduisit de nombreuses innovations techniques, notamment les fusées à étages et les systèmes de guidage. Grâce à ses travaux théoriques et à ses expériences pratiques menées dans les années 1920 et 1930, il posa les fondements essentiels de l’astronautique moderne.
Goddard était un visionnaire, tout comme l’est aujourd’hui Elon Musk. À l’âge de seize ans, il s’est plongé dans La Guerre des mondes de H. G. Wells et dans la suite écrite par Garrett P. Serviss, Edison à la conquête de Mars. À vingt-trois ans, il écrivait : « Tout comme en sciences, nous avons appris que notre ignorance est trop grande pour que nous puissions affirmer en toute sécurité que quelque chose est impossible… le rêve d’hier est l’espoir d’aujourd’hui et la réalité de demain. » À trente et un ans, il exposa ses idées sur les vols spatiaux dans un essai intitulé « La navigation dans l’espace interplanétaire ». Il proposa que la Lune devienne un site de production d’hydrogène et d’oxygène pour les missions vers d’autres planètes, et il décrivit l’énergie solaire comme une future source d’énergie pour les voyages interplanétaires.
Il affirmait : « D’un point de vue économique, la navigation dans l’espace interplanétaire doit être mise en œuvre pour assurer la pérennité de l’espèce… » Sa motivation ressemble étroitement à l’argument avancé aujourd’hui par Elon Musk : l’humanité devrait devenir une espèce multiplanétaire pour assurer sa survie à long terme. Goddard envisageait un avenir dans lequel les hommes voyageraient de planète en planète, produisant du carburant pour fusées à partir des ressources lunaires et utilisant les métaux trouvés sur les corps célestes pour construire de nouveaux engins spatiaux.
Risée du New York Times
Mais Goddard était plus qu’un visionnaire. C’était aussi un ingénieur et un scientifique. En 1919, il publia Method of Reaching Extreme Altitudes (Méthode pour atteindre des altitudes extrêmes), devenant ainsi le premier scientifique à démontrer mathématiquement qu’une fusée pouvait surmonter la gravité terrestre. Il apporta également la première preuve scientifique que les fusées pouvaient fonctionner dans le vide spatial. Pourtant, il devint la risée du public. En janvier 1920, le New York Times se moqua de lui : « Ce professeur Goddard ne connaît pas la relation entre l’action et la réaction… Il semble manquer des connaissances dispensées quotidiennement dans les lycées. »
Il fallut près d’un demi-siècle pour que le journal reconnaisse son erreur. Le 17 juillet 1969, un jour après le lancement de la première mission habitée vers la Lune, le New York Times publia discrètement un rectificatif : « Des recherches et des expériences plus approfondies ont confirmé les découvertes d’Isaac Newton au XVIIe siècle, et il est désormais définitivement établi qu’une fusée peut fonctionner aussi bien dans le vide que dans une atmosphère. » Le quotidien conclut simplement : « Le Times regrette cette erreur. »
L’histoire montre également que le grand public sous-estime systématiquement le progrès technologique. En 1950, l’Institut Allensbach a demandé à un échantillon représentatif d’Allemands de l’Ouest s’ils pensaient que l’homme atteindrait un autre corps céleste, tel que la Lune, au cours des cinquante prochaines années. Seul un sur quatre y croyait. Même en 1965, à peine quatre ans avant que Neil Armstrong ne marche sur la Lune, seule une faible majorité — 53 % — pensait qu’un tel voyage était possible.
À maintes reprises, les plus grandes avancées sont survenues bien plus tôt que ce que les experts, les journalistes et le grand public ne croyaient possible. L’avenir a l’habitude de nous surprendre.
*Essayiste et historien allemand, Rainer Zitelmann vient de publier New Space Capitalism.
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Publish date : 2026-06-30 05:00:00
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