Au nom de la sécurité nationale, le gouvernement américain a décidé de restreindre le déploiement à l’étranger des modèles d’intelligence artificielle les plus performants élaborés par Anthropic (Mythos 5 et Fable 5) et OpenAI (GPT-5.6). L’Europe découvre, effarée, que les Etats-Unis peuvent fermer comme bon leur semble le robinet technologique. Les déclarations alarmistes, à Bruxelles, Paris ou Berlin, se multiplient. Mais seules les entreprises sont capables de répondre concrètement au défi du « kill switch », analysent Augustin Landier, professeur à HEC, et David Thesmar, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT).
L’Express : La décision de l’administration Trump d’interdire à Anthropic d’exporter ses IA les plus puissantes a relancé la question de la souveraineté européenne. Le « kill switch », c’est-à -dire le fait de couper à distance une technologie vitale, menace-t-il le Vieux Continent ?
Augustin Landier : En tout cas, cela a ravivé le débat sur notre dépendance aux technologies américaines. Elles sont nombreuses: dans le digital bien sûr, mais aussi dans le militaire – les mises à jour logicielles sur les F35 – ou dans les systèmes de paiement – SWIFT, Visa et Mastercard. Il devient nécessaire pour l’Europe de développer des plans B si le ton monte avec les Chinois ou les Américains.
Ces solutions de secours – disons, par exemple, un système de paiement ou un opérateur de cloud basé en Europe – peuvent être moins efficaces. Mais montrer qu’on en dispose est la condition de notre indépendance. C’est en étant moins vulnérables au chantage que nous renforcerons notre capacité à négocier avec les États-Unis.
David Thesmar : Depuis sa deuxième investiture, Trump rend un immense service à l’Europe. À mon sens, c’est même très contre-productif pour les États-Unis, parce que jusqu’en janvier 2025, le scénario d’une confrontation économique avec les États-Unis n’était pas vraiment pris au sérieux en Europe. Les Américains risquent de payer très cher la réaction européenne… en espérant que celle-ci prenne forme dans de bonnes conditions.
Que devrait faire la Commission européenne face à ces menaces ? Les États-nations doivent-ils aussi intervenir ?
A.L. Avant même de parler d’États ou d’Europe, la souveraineté est devenue un enjeu de gestion du risque pour les grandes entreprises. Elles doivent réfléchir concrètement à leur réaction si les Américains s’avisaient de faire du chantage via leur dépendance numérique. Cela incite nos entreprises à ouvrir des relations avec des fournisseurs non-américains, notamment dans les modèles IA et le cloud. Dans le numérique comme ailleurs, les plans de résilience supposent d’avoir plusieurs fournisseurs, pour pouvoir retomber sur ses pieds en cas de rupture avec l’un d’entre eux, même si la solution de secours est moins bonne. Éviter la vassalisation, c’est s’assurer de pouvoir fonctionner en cas de clash avec l’administration américaine. Donc c’est une opportunité pour le secteur numérique en Europe, notamment pour des entreprises comme Mistral, qui l’a d’ailleurs bien compris.
D.T. Exactement. Une politique souveraine efficace doit s’appuyer sur les entreprises plus que sur les décrets et les subventions. Imaginons, par exemple, que le développement d’une filière européenne de l’IA soit stratégiquement nécessaire. Une option consiste à subventionner et protéger les entreprises de ce secteur de la concurrence internationale. Mais la longue histoire de la politique industrielle nous enseigne que l’État n’est pas doué pour identifier les technologies gagnantes, les entreprises les mieux gérées. Bref, les politiques de filière sont souvent coûteuses et ont des résultats incertains – par exemple, le plan calcul ou le Minitel n’ont pas libéré la France de la domination américaine dans l’informatique. L’option alternative, c’est de déléguer ces tâches aux grandes entreprises. Même sans incitation publique, celles-ci sont déjà expertes dans la gestion du risque politique. Face à l’aléa de perdre un accès à la technologie américaine, elles vont spontanément aider à développer une filière européenne de l’IA aussi performante que possible. Dans ce contexte, le job principal de l’Etat n’est pas de subventionner ou de protéger Mistral, mais de clarifier auprès des entreprises que le risque de débranchage est réel et que les négociations sont tendues. Les entreprises feront une grande partie du chemin restant, en choisissant de bons prestataires, en co-investissant avec eux, etc.
Quels sont les autres outils à disposition des États et de l’Europe ?
A.L. Il faut changer de modèle. Jusqu’à présent, la doctrine européenne consistait à surveiller l’accès au marché européen par l’antitrust et la réglementation, en s’assurant que la compétition soit équitable et que le consommateur soit protégé. Cela ne suffit plus à gérer la question de la souveraineté numérique. L’Europe le sait, en affichant de nombreuses initiatives pour que nous ayons un minimum critique de data centers sur le sol européen. Mais elle n’assume pas sa part de responsabilité : c’est la surréglementation de l’UE qui a favorisé les géants du numérique américains. Les coûts fixes pour s’adapter aux textes européens leur sont légers alors qu’ils constituent une barrière à l’entrée souvent mortelle pour les plus petits acteurs. La première chose à faire pour l’UE, c’est de réduire ces barrières pour que des challengers puissent se développer et expérimenter, mais c’est très contraire à son ADN.
D.T. Oui, c’est pour cela qu’il n’y a pas grand-chose à attendre des institutions européennes, qui pensaient créer un grand marché en homogénéisant les réglementations. Résultat : on a des normes ultra-invasives mais toujours pas de marché unique. Les réglementations sont d’une complexité que seules les grandes entreprises peuvent gérer. Le RGPD est un cas d’école de norme qui, en voulant protéger le consommateur, a rendu la vie très difficile aux start-up sans empêcher que les géants du Web collectent nos données.
Malgré cet acharnement réglementaire, le marché européen reste fragmenté, comme l’indiquait le rapport Draghi. Passer du marché français au marché européen implique toujours de redémarrer à zéro dans chaque pays. Comme Augustin, je crois que c’est un excès de réglementation qui tue les start-up et ralentit nos champions du numérique. Mais le retour en arrière ne viendra pas de la Commission, qui, au contraire, a ajouté une couche avec l’AI Act en 2024. À mon avis, seuls les États membres peuvent prendre des initiatives utiles, de manière décentralisée, par exemple permettre des procédures accélérées pour installer des data centers.
Faut-il aller jusqu’à un « Buy European Act » dans le secteur numérique ?
D.T. Oui, mais il ne faut pas oublier que ce genre de politique de souveraineté a un coût. Par exemple, le programme de développement du Rafale, c’est à peu près 30 milliards d’euros à la charge du contribuable français (3 % du PIB de 1990). Cette dépense s’est bien sûr étalée sur de nombreuses années et, en définitive, la France dispose d’un avion performant au même prix que le F-35, sans le « kill switch » américain. Mais l’indépendance n’est pas gratuite.
Dans le domaine industriel, on peut aussi envisager, de manière ciblée, de contraindre les entreprises à se fournir en Europe. Pour autant, il est important de distinguer les secteurs sous concurrence internationale de ceux qui en sont abrités. Par exemple, on peut assez facilement contraindre les opérateurs télécoms français à utiliser une solution de cloud européenne, même si celle-ci est plus coûteuse que l’option américaine. Qui paiera ? Très probablement le consommateur français, car le secteur des télécoms est concurrentiel en France – donc les entreprises transfèrent les chocs de coûts aux clients. Mais c’est peut-être le prix à payer pour s’assurer que nos communications sont protégées des intrusions étrangères.
A.L. Certaines administrations publiques et entreprises de l’armement doivent bien sûr garantir l’étanchéité et le contrôle complet de leur technologie. Cela suppose l’existence d’un savoir-faire européen. Inciter la commande publique à se porter vers des acteurs européens pourrait aider cet écosystème à atteindre une masse critique, mais il faut être conscient que ce seront, pour certains usages, des solutions « inférieures » technologiquement – sinon, on n’aurait pas besoin d’imposer le « Buy European Act » aux administrations. Il faut donc identifier les situations où travailler avec des outils moins puissants n’est pas un problème, par rapport à celles où posséder la technologie dernier cri est essentiel.
Enfin, un « Buy European Act » ne devrait pas nécessairement exclure tous les acteurs étrangers. Des entreprises non européennes pourraient être éligibles si elles opèrent en partenariat avec des acteurs européens, par exemple via des joint-ventures, et si une part significative de leur R&D est localisée en Europe – en suivant, en quelque sorte, le modèle de développement de la Chine dans les années 1990. Au fond, l’un des critères de succès d’une telle politique serait précisément de faire en sorte qu’une part importante de la R&D du numérique soit localisée sur le sol européen.
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Author : Arnaud Bouillin, Thomas Mahler
Publish date : 2026-07-01 09:30:00
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