Jean-Luc Mélenchon le sait depuis qu’il côtoie Antonio Gramsci, sur la tombe duquel il s’est recueilli lors d’un voyage à Rome en 2022 : la conquête du pouvoir passe en partie par celle de la culture. Et sur ce point, ses sympathisants le suivent. Alors qu’une large majorité de Français considèrent que la politique ne devrait pas s’immiscer dans la culture, 62 % des sympathisants insoumis pensent le contraire, d’après un rapport de l’Ifop dont L’Express a eu la primeur. Rien d’étonnant dès lors à voir La France insoumise vendre des maillots de football, lancer un jeu invitant à créer des Å“uvres d’art, transformer la Fête de la musique en grand concert antiraciste place de la République, ou encore convier à ses meetings des artistes comme Annie Ernaux ou Eric Vuillard.
Boycott d’artistes pro-israéliens
Le patriarche insoumis n’est toutefois pas de ceux qui lisent en diagonale. Après plus d’un demi-siècle de compagnonnage avec les grands auteurs communistes, Jean-Luc Mélenchon a bien à l’esprit que, chez Gramsci, l’hégémonie culturelle ne se résume pas seulement à aligner quelques artistes derrière soi. Il faut, pour la conquérir, réussir à s’imposer comme l’autorité diffuse. Cela passe notamment par le fait de fixer les frontières du fréquentable et de l’infréquentable. Ainsi les Insoumis applaudissent la chanteuse Theodora, nouvelle égérie d’une pop militante, tout en appelant régulièrement au boycott d’artistes israéliens, ou français réputés soutenir l’Etat hébreu.
A Grenoble, Barbara Butch a par exemple été visée par un appel au « boycott culturel » de la section locale de LFI, au motif que la DJ avait signé une tribune de soutien à la proposition de loi Yadan sur les nouvelles formes d’antisémitisme. A Brest, Amir a fait l’objet d’une demande de déprogrammation portée par la candidate LFI Cécile Beaudouin, qui reprochait au chanteur franco-israélien sa participation à un événement organisé à Hébron, en Cisjordanie, et un supposé soutien à l’armée israélienne. Des initiatives approuvées par une partie non négligeable de la gauche mélenchoniste.
Si plus de trois quarts des Français considèrent que ces appels au boycott alimentent l’antisémitisme, près d’un sympathisant de LFI sur deux estime qu’ils contribuent à faire… progresser la paix au Proche-Orient. Autrement plus inquiétant, 31 % d’entre eux trouvent même justifié de s’en prendre physiquement à des artistes israéliens ou réputés soutiens d’Israël pour les empêcher de se produire ; c’est deux fois plus que les sympathisants du Rassemblement national. « Il y a une radicalité chez les proches de LFI qui ne se retrouve nulle part ailleurs », concède Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop. Yonathan Arfi, président du Crif, y voit le symptôme d’une dérive plus profonde : celle d’un mouvement qui entend soumettre l’art, la culture ou le sport à ses propres agendas politiques. « Une ambition » qui, selon lui porte des « germes totalitaires ».
Une bataille culturelle qui tourne en rond
Bruyante, parfois spectaculaire et plébiscitée dans son camp, cette stratégie de mainmise sur la culture fonctionne-t-elle pour autant ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la réponse semble plutôt tendre vers le non. Si l’on prend les appels au boycott d’artistes israéliens par exemple, le rapport de l’Ifop révèle que plus de sept Français sur dix les rejettent. Plus largement, les écarts d’opinion mis en lumière par l’étude entre les sympathisants insoumis et le reste de la population dessinent les limites de cette tentative d’hégémonie culturelle.
Certes, Jean-Luc Mélenchon et ses ouailles réussissent, comme aucun autre parti, à mobiliser leur camp ; reste qu’ils peinent à en franchir les murs pour toucher plus largement, un peu à la manière du Parti communiste des années 1950-1970. Entouré d’Aragon, d’Eluard, de Picasso, de Fernand Léger, de Joliot-Curie et consorts, l’appareil sociopolitique de Thorez avait su bâtir en France une puissante contre-culture, sans pour autant parvenir à en faire le sens commun majoritaire.
A ce jeu, la droite et l’extrême droite semblent autrement plus habiles : « En se présentant sous leur meilleur jour, elles ont fait émerger des figures intellectuelles et ont imposé leurs thèmes dans le débat public ; tandis que la gauche mélenchoniste, elle, a réussi la prouesse inverse de se mettre à dos des milieux qui, au départ, ne lui étaient pas hostiles, comme les médias du service public », analyse un observateur avisé de la vie politique. Cruelle ironie, ceux qui ont le mieux retenu les leçons de Gramsci sont, in fine, ceux qui ne l’ont probablement jamais lu.
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Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-07-01 15:00:00
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