Le 10 juin, Pedro Sanchez a assisté à la messe. C’était la première fois, en huit ans de présidence du gouvernement espagnol. Si cet anticlérical militant s’est aventuré dans la Sagrada Familia à Barcelone, à l’occasion de l’inauguration par le pape Léon XIV de la plus haute tour de la basilique d’Antoni Gaudi, ce n’est pas qu’il s’est découvert, à 54 ans, une soudaine attirance pour la religion. Plus prosaïquement, sa démarche visait à sauver le peu qu’il lui reste de popularité, dans un pays encore marqué par le catholicisme. Car il est embourbé jusqu’au cou dans des affaires de corruption. La spirale du scandale compromet son ambition de conquérir un troisième mandat lors des élections générales, qui doivent se tenir l’an prochain au plus tard.
C’est pourtant ce même Pedro Sanchez qui est admiré comme un modèle à suivre par toute la social-démocratie européenne. Celle-ci sait gré au chef du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) d’avoir tourné la page de l’austérité qui a suivi la crise financière, d’avoir impulsé une politique sociale généreuse, d’avoir mené une diplomatie combative et, sur le plan tactique, d’avoir bloqué l’essor de la gauche radicale. Tout cela, en évitant de remettre en question le relèvement par son prédécesseur conservateur de l’âge de la retraite à 67 ans et en maîtrisant les finances publiques. Seul socialiste à diriger encore un grand pays de l’Union européenne, Sanchez incarne une gauche pragmatique, sociale et pacifiste, en perte de vitesse dans le reste du continent.
Dans la tête de beaucoup d’Espagnols, cependant, le soupçon d’hypocrisie s’impose. Et cela, d’autant plus fortement que le président du gouvernement ne perd jamais une occasion de s’ériger en parangon de vertu. Tout lui permet d’afficher sa prétendue pureté morale, que ce soit le combat contre l’extrême droite – il dit être le seul à pouvoir faire rempart aux populistes du parti Vox -, l’accueil des immigrés, même illégaux – il est en train d’en régulariser plusieurs centaines de milliers -, le refus de la guerre – il se veut pacifiste et fier de l’être -, le soutien à la Palestine – il traite Israël « d’Etat génocidaire » – ou encore son opposition à Donald Trump – il a interdit aux avions américains d’utiliser les bases de l’Otan en Espagne pour bombarder l’Iran.
Son image de chevalier blanc l’accompagne depuis ses débuts en politique ; elle s’est accentuée lorsqu’il est arrivé au pouvoir, en 2018, à la faveur d’une affaire de malversation qui balaya le gouvernement conservateur. Et pourtant, ce scandale-là , qui est bien oublié aujourd’hui, n’était qu’une peccadille, comparé à ses ennuis du moment. Qu’on en juge. Son ex-bras droit à la tête du PSOE, l’ancien ministre José Luis Abalos, a été condamné le 21 juin à vingt-quatre ans de prison pour appartenance à une organisation criminelle, corruption, détournement de fonds publics et trafic d’influence. Un autre hiérarque socialiste, Koldo Garcia, a écopé de dix-neuf ans de prison. Des marchés publics, notamment des achats de masques pendant l’épidémie de Covid, étaient attribués par les accusés en échange de financements pour le Parti socialiste mais aussi pour eux-mêmes (vacances, prostituées, etc.).
Sanchez dément avoir eu connaissance des malversations de ses amis. Il a pourtant été nommément mis en cause pendant le procès par le principal témoin de l’accusation, l’homme d’affaires Victor de Aldama, qui l’a présenté comme le chef de file de la « bande organisée ». Aldama, qui a été exempté de purger sa condamnation à quatre ans de prison en raison de sa collaboration avec les procureurs, a affirmé que le PSOE avait aussi touché de l’argent du régime dictatorial vénézuélien. Celle qui se chargeait des fonds, d’après lui, était Delcy Rodriguez, celle-là même qui s’est installée au pouvoir à Caracas en janvier, après que Donald Trump a envoyé les forces spéciales américaines kidnapper le président Nicolas Maduro. Côté espagnol, le témoignage du repenti met aussi en cause le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, chef du gouvernement de 2004 à 2011 et qui fut le mentor de Sanchez. Zapatero est désormais, lui aussi, poursuivi pour trafic d’influence et blanchiment de capitaux.
Le scandale éclabousse même la famille de Sanchez. Son épouse, Begona Gomez, affichait un large sourire à son bras lorsqu’il a fait son entrée dans la Sagrada Familia. Elle est pourtant devenue un boulet pour lui. Quelques jours après la visite du pape, un juge d’instruction a décidé de la renvoyer devant un jury populaire. Elle est soupçonnée d’avoir utilisé sa capacité d’épouse du Premier ministre pour obtenir des avantages professionnels dans sa carrière à l’université Complutense de Madrid. Elle aurait aussi exploité sa proximité avec Sanchez pour orienter des marchés publics vers les entreprises appartenant à un homme d’affaires de ses amis. Le juge l’a d’ores et déjà placée sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter l’Espagne ; son passeport lui a été retiré. Elle clame son innocence et dénonce une machination politique. Le frère du chef du gouvernement, David Sanchez, est lui aussi tombé dans les filets de la justice. Il aurait occupé un emploi fictif dans une administration provinciale dirigée par les socialistes.
Même si Pedro Sanchez lui-même n’est pas inquiété, à ce stade, par la justice, l’avalanche d’accusations a un impact politique dans l’opinion. Depuis décembre, les socialistes ont perdu quatre élections provinciales, notamment en Andalousie où ils ont enregistré leur pire résultat depuis la fin du franquisme il y a un demi-siècle. A Madrid, le gouvernement n’a déjà plus de majorité aux Cortes, le Parlement, après que les partis catalans lui ont retiré leur soutien. Les prochaines élections générales risquent d’être désastreuses pour le PSOE : la moyenne des derniers sondages place le Parti populaire de 4 à 5 points devant lui. Si ce dernier s’alliait avec les populistes de Vox, comme c’est déjà le cas dans plusieurs provinces, la droite frôlerait la majorité absolue.
Et pourtant, la position de Sanchez reste forte. En Espagne, le Parlement ne peut pas aisément renverser le gouvernement. Une motion de censure requiert la présentation d’un candidat au poste de président du gouvernement qui soit soutenu par une majorité de députés ; or, les indépendantistes catalans et basques, qui sont en position de faiseurs de rois, ne veulent à aucun prix préparer le terrain à un cabinet qui inclurait des représentants de Vox, un parti ultra-centralisateur. Même minoritaire, même incapable depuis trois ans maintenant de faire voter un budget par le Parlement – l’Espagne vit toujours avec la loi de finances de 2023, qui est reconduite telle quelle chaque année – Sanchez reste le maître des horloges. C’est lui qui décidera d’anticiper ou non les prochaines élections. Et son contrôle sur le Parti socialiste est intact.
Le chef du gouvernement peut en outre s’appuyer sur le dynamisme de l’économie espagnole. Sa croissance a été deux fois plus rapide que la moyenne de la zone euro en 2025 et la tendance se poursuit cette année. Les créations d’emplois, pour l’essentiel dans le secteur privé, atteignent un niveau record. Le chômage est revenu sous la barre des 10 % pour la première fois depuis la veille de la grande crise financière. La vigueur de l’économie est notamment portée par les réformes du marché du travail entreprises par son prédécesseur, le conservateur Mariano Rajoy, ainsi que par l’afflux de migrants venus ces dernières années, en majorité, d’Amérique latine. L’aide du plan de relance post-Covid de l’Union européenne n’y est pas non plus étrangère : l’Espagne en est la deuxième bénéficiaire, après l’Italie, avec un total prévu de 163 milliards d’euros. Cette manne a permis à Sanchez de relever le salaire minimum et de distribuer de nouvelles aides aux chômeurs et aux jeunes.
Sanchez et ses partisans attribuent la multiplication vertigineuse des affaires de corruption à une vaste manipulation judiciaire et médiatique orchestrée par la droite. Cette présentation colle de manière commode pour le président du gouvernement à sa posture de fer de lance du combat antifasciste. L’opposition, elle, dénonce l’appétit de pouvoir immodéré d’un dirigeant qui avait promis de nettoyer les écuries d’Augias de la politique et qui se retrouve avec des proches en prison et son parti dans le viseur des enquêteurs anticorruption. La scène de la campagne électorale est dressée et elle n’est pas favorable à Pedro Sanchez qui, pour l’emporter, aura bien besoin d’une intervention divine.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-07-01 14:30:00
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