Qui connaît mieux la France que lui ? Directeur du Tour depuis 2007, l’ancien journaliste Christian Prudhomme passe son temps à parcourir le pays, à la rencontre des élus locaux et à la recherche de routes méconnues. Il a réussi à moderniser la course centenaire (en musclant les étapes de transition) tout en la gardant ancrée dans la tradition (en la faisant dialoguer avec l’Histoire). Contrairement à ce que croient ceux qui trouvent le cyclisme ennuyeux, les audiences sont au beau fixe.
Dans le livre collectif dirigé par Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, l’historien Georges Vigarello signait le chapitre consacré à la Grande Boucle. Il y écrivait que « la France traversée est une France magnifiée ». Chaque été, en effet, les coureurs traversent un cadre splendide. Mais la compétition n’est pas hors sol : elle met en avant des régions parfois délaissées et peut être le théâtre de certaines revendications politiques. Christian Prudhomme gère tout cela avec inventivité, flegme et humanisme. Rencontre à Boulogne-Billancourt, au siège d’Amaury Sport Organisation (ASO), avec quelqu’un qui, toute sa vie, s’est fait une certaine idée du Tour de France.
L’Express : Le Tour de France a été créé en 1903 par Henri Desgrange, patron de L’Auto-Vélo. Cette course est-elle une pure invention journalistique ?
Christian Prudhomme : Oui, sans le moindre doute. C’est ce qui a fait son mythe et sa légende, car il faut une partie de rêve – et tout journaliste rêve un peu. Cela fait vingt ans que je suis directeur du Tour. Si je n’avais pas connu le monde de la communication, au-delà des médias, ça aurait été compliqué… Le Tour a été créé par la presse écrite, puis popularisé par la radio. Je suis né en 1960. Quand j’étais jeune, il y avait encore peu de choses à la télévision. Avec mon frère, nous achetions L’Equipe. Je lisais chaque matin le papier de Pierre Chany, et chaque après-midi celui d’Antoine Blondin – il fallait étaler la lecture du journal sur toute la journée. On avait quelques infos sur RTL ou RMC, via la transistor de notre père. Puis nous écoutions les 100 derniers kilomètres sur France Inter. Plus tard, il y a eu les 15 derniers kilomètres en direct à la télé. J’ai voulu devenir journaliste pour être reporter, témoin, je voulais commenter la course. J’ai eu la chance de le faire à Europe 1 puis sur France Télévisions. La suite n’était pas prévue…
A quoi pensez-vous quand vous tracez un parcours du Tour ?
Il y a l’aspect sportif qui est déterminant, mais on va chercher autre chose : la beauté des paysages et la grande Histoire. En 2013, pour la 100e édition, je voulais un départ spectaculaire – ça avait été la Corse. Et je tenais absolument à ce que nous passions au Mont-Saint-Michel et au château de Versailles, les deux premiers sites français classés au patrimoine mondial de l’humanité. En 2014, on avait passé une bonne partie de la course sur la ligne de front de la Première Guerre mondiale. La 5e étape était partie d’Ypres, pour l’ypérite, en souvenir des premiers gaz. En 2027, on sera sur le millénaire de la naissance de Guillaume le Conquérant. Je ne peux pas tout vous révéler, mais vous verrez que ce sera fêté. Cette dimension-là m’importe : le Tour, c’est tellement plus que du sport…
Le côté historique peut prendre une connotation politique. En 2024, la 8e étape arrivait à Colombey les Deux Eglises. Certains vous l’avaient reproché ?
Je suis fort heureux que personne n’y ait trouvé à redire… Comme on partait de Florence cette année-là , je savais que nous ne pourrions pas nous rendre jusqu’en Normandie – nous ne nous autorisons plus les trop longs transferts. Nous ne pouvions pas célébrer sur place les 80 ans du Débarquement. Alors nous nous étions arrêtés devant la Croix de Lorraine, grâce à Nicolas Lacroix, président du Conseil départemental de la Haute-Marne. Le seul véritable problème était logistique : c’est plus simple d’organiser une arrivée au sommet (avec des grappes de coureurs) qu’au sprint (avec tout un peloton). Stéphane Boury, responsable des arrivées chez ASO, m’avait dit : « Pour le général de Gaulle je trouverai une arrivée ! »
Il faut avoir la foi et le foie, façon Jacques Chirac
La société dans son ensemble est atteinte d’une diminution de l’attention. En tennis, Patrick Mouratoglou propose de changer les règles pour attirer le jeune public. Le cyclisme semble être un anachronisme absolu, et pourtant les audiences sont très bonnes. Comment l’expliquer ?
Le Tour a beaucoup évolué, et on a réussi à retrouver les jeunes. La part de marché du Tour 2025, c’était 42,6 %, et 39,6 % pour les 15-34 ans. On le voit sur les études, et je le ressens dans la vraie vie. Chaque année, pour rencontrer les élus, je me rends au Salon des maires, aux Assises des départements de France et surtout au Salon de l’agriculture, où il y a tout le monde – c’est l’endroit où il faut être. Il y a dix ans, on me demandait des autographes pour les grands-pères ; maintenant, on me demande des selfies. On a en ce moment une génération exceptionnelle de champions (Tadej Pogacar, Mathieu van der Poel, Remco Evenepoel) et notre directeur technique Thierry Gouvenou renouvelle les tracés en trouvant des difficultés inédites.
Faut-il avoir une fibre de diplomate ou de haut fonctionnaire pour diriger le Tour ?
Il faut avoir la foi et le foie, façon Jacques Chirac. Quand on se rend quelque part, on est invité à déjeuner ou à dîner. Longtemps, j’ai fait premier avion/dernier avion ou premier train/dernier train. Mais on est décalé avec tout le monde, aussi bien avec sa famille qu’avec les gens sur place. Depuis des années, je prends une nuit d’hôtel pour avoir plus de temps lors de mes déplacements. Quand on est directeur du Tour, il faut donner, être disponible. Je me souviens d’un petit-déjeuner à Maurs, dans le Cantal. Au menu : tripou, tête de veau, omelette aux cèpes. Au bout de 45 minutes, je me lève en disant que je dois y aller. Le maire se lève aussi… et me ressers. C’est la France !
Le patron du Tour de France, Christian Prudhomme, avec Tadej Pogacar lors de l’édition 2023.
Qu’avez-vous vu de l’évolution du pays depuis deux décennies ?
Il y a une plus grande fierté qu’avant à accueillir le Tour. Au bord de certaines routes, ce sont les gilets jaunes en creux. Je me souviens d’une étape du Tour Auvergne-Rhône-Alpes (anciennement Critérium du Dauphiné), autre course organisée par ASO, où j’avais vu cette pancarte : « Gilets jaunes et maillot jaune = même combat. » Un journaliste de l’hebdo belge Knack m’a dit un jour que le Tour traversait la diagonale du vide. Cela s’explique pour deux raisons : on va chercher les cinq massifs montagneux, et on part à la rencontre des Français. Vous connaissez le dicton : « Baisse la tête, tu auras l’air d’un coureur. » Ça marche dans l’autre sens : dans des zones où les gens se sentent déclassés, ils relèvent la tête quand on les valorise. Le Tour veut relier les gens, les rapprocher, faire en sorte que l’ouvrier parle au PDG. Un jour, des élus creusois sont venus me trouver pour me dire que ça faisait quinze ans qu’on n’était plus passés chez eux. Ça m’avait touché. J’étais allé à Guéret. J’essaie de rester attentif à toutes les régions.
Alors que la Ligue des champions passe sur Canal + et les meilleurs matchs de Roland-Garros sur Amazon Prime, le Tour reste diffusé sur France Télévisions. C’est une volonté de votre part ?
Quand je fais des « face aux lecteurs » pour la presse régionale, on me pose systématiquement cette question : le Tour de France sera-t-il toujours gratuit à la télévision ? La famille Amaury nous demande de trouver des chaînes généralistes gratuites, si possible le service public. Nous devons toucher un maximum de gens. Bernard Hinault, qui est un grand penseur, disait : » Si tu veux gagner de l’argent, tu ne gagneras pas de courses ; si tu gagnes des courses, tu gagneras de l’argent. » En ce qui nous concerne, plus on atteint beaucoup de monde, mieux ça marchera.
C’est Nicolas Sarkozy qui a lancé la tradition du déplacement du président sur la course
Craignez-vous l’intrusion grandissante du militantisme politique qui perturbe certaines épreuves, comme sur la Vuelta l’année dernière du fait de militants pro-palestiniens ?
Nous sommes dans la vie, sur les routes : on prend le pouls du pays et on en épouse les soubresauts. Ça a toujours existé : avant, c’était l’usine qui fermait dans le coin ; désormais, ce sont des causes plus lointaines. Le Tour a tellement d’imagination, vous savez… Une année, lors de la deuxième journée de repos, on a un rendez-vous avec la FNSEA. On nous parle de la dermatose nodulaire contagieuse. Je n’y prête pas attention. 48 heures après, boum, ça nous tombe dessus. On doit aller au col des Saisies, et ce n’est visiblement plus possible. Accompagné de la préfète, j’appelle l’éleveur concerné, qui venait d’abattre 100 bêtes : il me dit qu’on ne peut pas passer près de chez lui. Là , Thierry Gouvenou trouve une solution. Il faut connaître les gens et le terrain. En 2020, quand le Tour avait été décalé à cause du Covid, j’avais eu 24 heures pour obtenir 75 « oui » de la part de maires et de présidents de communautés de communes – Anne Hidalgo avait été la dernière à me répondre, à 22h45. Sans un carnet d’adresses constitué année après année, je n’aurais pas pu m’en sortir.
La pression des écologistes s’est-elle atténuée ?
Outre des questions environnementales, les écologistes nous reprochaient notre « machisme ». Le succès de la relance du Tour de France femmes nous a fait un bien fou. On y retrouve la même passion et les mêmes sourires. La notoriété de Pauline Ferrand-Prévot nous a beaucoup aidés. Parlons des audiences de l’année dernière. Le passage à Montmartre est le plus fort pic d’audience depuis vingt-cinq ans avec 8,7 millions de téléspectateurs. La deuxième meilleure audience, c’est la victoire de Pauline Ferrand-Prévot à Châtel : 7,7 millions de téléspectateurs. Troisième meilleure audience : la victoire de Valentin Paret-Peintre au sommet du Ventoux, mythe du Tour s’il en est, avec 6,5 millions de téléspectateurs. Cela montre bien que le Tour femmes a formidablement pris.
Mort de Tom Simpson au Ventoux en 1967, affaire Festina en 1998, suspicions depuis… Comment expliquer que le Tour demeure aussi magique et populaire malgré l’ombre du dopage ?
L’International Testing Agency (ITA) n’est peut-être pas parfaite, mais elle est indépendante. Il y a peut-être des choses qu’on ne trouve pas, mais je remarque que certaines disciplines sportives ne veulent pas de l’ITA, preuve qu’elle doit faire du bon travail…
On parle toujours de Blondin. Quand on aime à la fois la littérature et le vélo, qui d’autre faut-il lire ?
Dans L’Equipe aujourd’hui, Alexandre Roos est une vraie plume – et un très bon compagnon. Je lis une vingtaine de bouquins par an, surtout des romans policiers. J’apprécie Michel Bussi, qui cite dans ses livres aussi bien Joop Zoetemelk et Bernard Hinault que Thibaut Pinot. Côté cinéma, connaissez-vous le film Cinq Tulipes rouges ? Ça date de 1949. Il y a des meurtres sur le Tour. L’assassin est un ancien coureur devenu directeur sportif. Je vous recommande aussi les trois saisons de la série documentaire Netflix Tour de France : au cœur du peloton. C’est une écriture différente, romancée : entre la vérité et la légende, ils choisissent la légende. Ceci étant dit, ils font comprendre au grand public les stratégies de course, et font connaître des personnages, comme Jasper Philipsen.
Terminons avec les politiques : lequel vous a le plus marqué ?
On se souvient des coureurs s’arrêtant devant chez le général de Gaulle à Colombey les Deux Eglises en 1960, mais c’est Nicolas Sarkozy qui a lancé cette tradition du déplacement du président sur la course. En 2007, fraîchement élu, il était venu comme une rockstar. Il connaît très bien le vélo et est parfaitement conscient de ce que représente le Tour de France, mais Emmanuel Macron aussi. En 2016, alors ministre de l’Economie, il m’avait rendu visite dans les Pyrénées. Ce jour-là , Christopher Froome attaque dans la descente du col de Peyresourde et va gagner l’étape. Et là , au pied du podium, Emmanuel Macron me glisse cette confidence : « Moi aussi je vais la faire, mon échappée… »
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld, Thomas Mahler
Publish date : 2026-07-02 16:00:00
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