Le régime veut en faire une véritable démonstration de force. Entre 15 et 20 millions de personnes sont attendues dans les rues de Téhéran pour les funérailles d’Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique pendant trente-sept ans et tué dans une frappe israélienne le 28 février dernier. Une cérémonie hors-norme à plusieurs titres qui intervient plus de quatre mois après la mort du plus haut dignitaire iranien, dans un pays exsangue au sortir d’une guerre avec Israël et les Etats-Unis, et alors même que Téhéran vient de signer un protocole d’accord avec Washington.
Cortèges à Qom – ville sainte du chiisme -, Téhéran puis Mashhad – ville où est né Ali Khamenei -, délégations étrangères, ouverture inhabituelle d’Internet pour l’occasion… Chaque détail de la mise en scène a été pensé pour en faire un puissant outil de propagande. Pour décrypter les messages que le régime cherche à envoyer à sa population, à ses alliés transnationaux mais aussi à ses ennemis américain et israélien, L’Express a interrogé le grand spécialiste de l’Iran, Clément Therme, chercheur à l’institut international d’études iraniennes (Rasanah) et auteur de Iran-Israël, la guerre idéologique, de 1979 à nos jours (Tallandier, 2026).
L’Express : Quel message le régime iranien veut-il envoyer avec ces funérailles très cadrées ?
Clément Therme : Le message est d’abord destiné à l’opinion iranienne. La République islamique vient de signer un accord avec l’ennemi américain, désigné comme responsable de la mort du Guide suprême. Elle doit donc rééquilibrer cet acte de pragmatisme, nécessaire à la survie du régime, en réaffirmant l’idéologie fondamentale et transnationale de la République islamique. Il s’agit aussi de sortir d’un moment d’affaiblissement. On présente partout le régime comme renforcé, mais ce n’est pas exact : il n’a même pas été capable, depuis la mort du Guide, d’organiser ses funérailles plus tôt.
Des polémiques ont même commencé à circuler sur le lieu où se trouvait le corps. Dans l’islam, un défunt doit en principe être enterré rapidement, et ce délai était extraordinaire. Certaines rumeurs évoquaient un enterrement temporaire à Qom. En organisant enfin ces obsèques, le régime montre qu’il honore l’ancien Guide, chef de l’Etat ayant régné trente-sept ans de façon absolue sur l’Iran. Il s’agit donc, d’abord, d’une sortie de crise interne – car ne pas enterrer le défunt heurte les normes islamiques – et d’une sortie de crise liée à la signature d’un accord avec l’assassin désigné du Guide.
Ces funérailles s’accompagnent d’appels à la vengeance très divers. Quelles lignes de fracture cela révèle-t-il au sein du régime ?
Pour contrebalancer l’accord de principe passé avec Washington, les médias et télévisions du régime profitent de ce moment pour débattre publiquement de ce que serait la meilleure vengeance possible pour honorer la mémoire du Guide. Trois courants s’expriment. Les modérés et pragmatiques estiment que la véritable vengeance consiste à récupérer des milliards de dollars, à pouvoir de nouveau exporter du pétrole, à obtenir par la diplomatie ce que les armes n’ont pas permis d’obtenir – au Liban par exemple, un cessez-le-feu. Ils présentent donc le compromis lui-même comme un acte de vengeance, une position qui reste minoritaire dans le système.
Les plus conservateurs, autour de Mohammad Bagher Ghalibaf – président du Parlement et chef des négociateurs -, occupent une position plus ambiguë : ils considèrent eux aussi que le compromis permet d’atteindre certains objectifs, mais plaident pour reporter la vengeance à plus tard, le temps de redevenir suffisamment puissants. Pour bien se venger, disent-ils, il faut d’abord rétablir les finances du pays, obtenir de nouveaux équipements militaires et reconstruire ce qui a été détruit en matière de missiles, de drones et d’infrastructures. Un troisième courant, enfin, défend une lecture radicale de la « loi du talion », également structurante dans l’idéologie de l’ayatollah Khomeini : pour ces partisans de la ligne dure, la seule vengeance légitime serait d’éliminer le Premier ministre israélien et le président américain. Ces appels au meurtre se multiplient et devraient encore se multiplier dans les prochains jours.
Ces funérailles s’inscrivent-elles dans une continuité historique propre à la République islamique ?
Oui, c’est le troisième grand événement funéraire de ce type dans l’histoire de la République islamique, et il faut le comprendre dans cette profondeur historique : les funérailles du premier Guide, Rouhollah Khomeini, en 1989, déjà massives ; celles du général Qassem Soleimani [NDLR : commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution] en 2020 ; et aujourd’hui celles d’Ali Khamenei. Il existe donc un véritable savoir-faire. L’iconographie déployée – drapeaux, symboles, slogans appelant au soulèvement – inscrit cette disparition dans la continuité des martyrs précédents. Ce qui est spécifique cette fois, c’est la dimension transnationale de l’événement, même si elle existait déjà , dans une moindre mesure, pour Soleimani.
Qui sont, précisément, les participants à ces cortèges ?
Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un mouvement national. Sur des lieux de culte comme Jamkaran, près de Qom – où l’imam caché, le « Mahdi », est censé réapparaître, et où les fidèles déposent un mot dans un puits pour formuler un vÅ“u, avec un accès séparé pour les hommes et pour les femmes -, on trouvera peu d’Iraniens, mais une majorité de participants venus d’Asie centrale, du Pakistan, d’Inde, ainsi que des chiites arabes. C’est une dimension transnationale assumée : ce sont à la fois les obsèques politiques d’un chef d’Etat et celles d’une personnalité cléricale transnationale. C’est une force de la République islamique que de pouvoir mobiliser ainsi des soutiens à l’extérieur de ses frontières. Toute une logistique de bus et de transports a d’ailleurs été mise en place depuis plusieurs semaines, preuve qu’il ne s’agit en rien d’un mouvement spontané.
Le régime iranien a une capacité éprouvée à fabriquer des foules
La présence d’une délégation religieuse russe a été particulièrement commentée. Que dit-elle des liens entre Moscou et Téhéran ?
C’est un point intéressant. Une délégation de l’Eglise orthodoxe russe est présente, ainsi qu’un mufti sunnite représentant les musulmans de Russie – preuve que le régime mobilise des acteurs religieux diversifiés, à l’image du double statut, politique et religieux, du défunt Guide. Cette présence orthodoxe n’est pas anodine : elle illustre à la fois l’influence de la diplomatie russe et une dimension sécuritaire, l’Eglise orthodoxe russe jouant un rôle reconnu au sein de l’Etat profond russe. Il existe, de façon documentée, un dialogue interreligieux structuré entre l’Eglise orthodoxe russe et le clergé officiel iranien, qui est ici mobilisé.
Une trentaine de pays seulement ont envoyé des représentants, sans les chefs d’Etat chinois ou russe. Que révèle cette liste, et son absence, de la place de l’Iran sur la scène internationale ?
Cela marque un isolement certain. Les délégations les plus notables viennent de petits pays voisins comme la Géorgie ou l’Arménie ; ni le président chinois ni le président russe ne se sont déplacés. Le régime a lui-même restreint les invitations, en écartant tous les pays n’ayant pas exprimé une position claire contre ce qu’il qualifie d' »agression israélo-américaine ». On répète beaucoup que l’Iran serait sorti renforcé de cette guerre, mais l’isolement diplomatique à l’issue du conflit est en réalité plus marqué qu’auparavant.
Il suffit de regarder, à l’inverse, la liste des voisins sur lesquels la République islamique n’a pas tiré durant la guerre : elle est très courte. L’Iran compte quinze voisins terrestres et maritimes ; parmi eux, seuls l’Arménie, le Turkménistan, la Russie et le Kazakhstan par la mer Caspienne, l’Afghanistan et le Pakistan ont été épargnés. Le régime a en revanche frappé le Bahreïn, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Irak, la Turquie et l’Azerbaïdjan, notamment l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan. Cela ne crée pas exactement des liens de confiance avec le voisinage.
Le régime craint-il que ce moment de deuil collectif se transforme en occasion de contestation ?
C’est une question centrale. Le dernier acte d’Ali Khamenei restera un crime contre l’humanité : la répression de janvier a fait des dizaines de milliers de morts, lors des manifestations anti-régime les plus massives de l’histoire de la République islamique. De nombreuses familles de victimes ne partagent évidemment pas ce deuil officiel – une partie de la population a même accueilli la disparition du Guide avec soulagement, dans la sphère privée. Mais la République islamique dispose, depuis la guerre, d’une capacité renforcée à quadriller l’espace public : un état d’urgence est en vigueur, la loi martiale s’applique, et des forces de sécurité sont déployées dans tout le pays. La vraie question est de savoir si, en mobilisant des masses étrangères aussi importantes – Irakiens, Libanais du Hezbollah, Yéménites, Afghans, Pakistanais, Indiens -, le régime parvient à noyer toute velléité de contestation interne sous une démonstration de ferveur.
Comment le régime parvient-il, très concrètement, à mobiliser une telle masse de participants venus de l’étranger ?
Il capitalise sur une expertise du tourisme religieux vieille de plus de quatre décennies. Des lieux comme Jamkaran ou Mashhad – ville de naissance du Guide, où réside la plus importante communauté afghane d’Iran – accueillent traditionnellement des pèlerins venus de loin. Et le régime transforme ce tourisme religieux classique en instrument de mobilisation de masse. C’est une véritable ingénierie sociale, une capacité éprouvée à fabriquer des foules pour ses Guides : je parlerais davantage de « participants » que de citoyens venus rendre spontanément hommage à un défunt. Toute une logistique matérielle a été déployée – tentes dans les parcs de Téhéran, distribution de nourriture – pour que les images soient présentables à la télévision et que les journalistes occidentaux conviés puissent témoigner de la ferveur populaire.
Signe de cette fabrication d’images : le régime a exceptionnellement rouvert une partie de la fibre optique et des télécommunications sur le tracé des cortèges, alors qu’il pratique d’ordinaire des coupures ciblées d’Internet lors des manifestations anti-régime. Cette gestion très stricte du flux d’informations montre en creux à quel point il doit cadrer l’événement pour éviter que le récit officiel ne soit perturbé par la contestation interne.
Mojtaba Khamenei, désigné Guide suprême après la mort de son père, se fait toujours discret. Il ne devrait pas apparaître lors des funérailles. Cela risque-t-il de poser problème à plus long terme ?
On ne peut pas savoir si Mojtaba Khamenei apparaîtra, éventuellement à Mashhad, à la fin du parcours ; cela dépendra aussi de son état physique, et de sa capacité à se montrer présentable. Le régime joue sur cette incertitude : il peut s’en servir, le moment venu, pour produire un effet médiatique plus fort, en jouant sur l’attente qu’elle crée, mais aussi sur la confusion qu’elle sème dans la guerre informationnelle. Tant que le pays reste en état de guerre, l’argument avancé est que des dirigeants exposés se sont vus, par le passé, éliminés après être sortis publiquement : il faut donc parfois braver le danger en s’exposant, mais pour un Guide, l’essentiel est de rester vivant, même caché. C’est une ambiguïté assumée, une présence dans l’absence.
Le chef des Gardiens de la révolution est lui déjà réapparu. Que signifie sa présence ?
Elle montre que les Gardiens conservent un rôle déterminant, pour signifier que la vengeance pourra avoir lieu, que la décapitation du régime n’a pas été complète et que ceux qui restent sont prêts à venger la mort du Guide. Cela envoie aussi un message clair : l’accord passé avec les Etats-Unis n’est qu’une pause temporaire, non un règlement du différend irano-américain. C’est une suspension provisoire des hostilités, destinée à reconstituer les forces, à rendre hommage au Guide et à préparer la prochaine phase de confrontation militaire.
Mais faut-il vraiment espérer quelque chose de ces négociations en cours entre Téhéran et Washington ?
La prochaine échéance évoquée par les parties se situe autour du 18 juillet – sachant que la finale de la Coupe du monde a lieu le lendemain, ce qui incite aussi les Américains à gagner du temps jusqu’à cette date, puis jusqu’aux élections de mi-mandat. Reste à savoir si les deux parties sont réellement engagées dans une désescalade durable, ou si elles ménagent simplement une pause. Cela déterminera la réalité des appels à la vengeance : il y a l’intention, et il y a la capacité à la mettre en Å“uvre.
Les autorités iraniennes considéraient les funérailles comme un moment à haut risque et craignaient une possible attaque ou opération hostile. Ce scénario est-il crédible ?
Le régime l’a manifestement envisagé : les Gardiens de la révolution ont menacé, de façon préventive, les Etats-Unis de ne pas profiter de ce moment pour tenter de décapiter le régime – l’axe de la résistance étant lui aussi présent lors de la cérémonie. Mais la présence de dignitaires étrangers, notamment de Dmitri Medvedev, de représentants biélorusse, arménien et géorgien, sécurise en réalité l’événement. Les Américains, de leur côté, ne sont pas favorables aujourd’hui à une escalade militaire à court terme : s’ils restent vigilants, c’est avec la conviction qu’aucune décapitation massive du régime ou de ses alliés n’aura lieu pendant ces cérémonies.
Quel est, selon vous, le principal risque sécuritaire posé par un tel rassemblement ?
C’est moins la menace d’un attentat que le risque d’un mouvement de foule meurtrier. Lors des précédentes grandes funérailles – celles de Khomeini comme celles de Soleimani -, des problèmes de gestion des flux avaient déjà entraîné des drames, comparables à ceux que l’on observe parfois lors de grands pèlerinages, comme à La Mecque. Un incident mineur suffirait à provoquer ce type de catastrophe. Mais le régime sait faire : cela fait quarante-sept ans qu’il organise ce genre d’événements et il y consacre des ressources considérables. Pour ces funérailles, il a mobilisé l’ensemble des moyens du pays, fermé les lignes aériennes et décrété des jours de congé – la démonstration d’une capacité d’organisation que la République islamique continue, envers et contre tout, de maîtriser.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-07-03 14:30:00
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