Dans le monde impitoyable de l’automobile, le paysage peut changer à toute vitesse. Entre 2018 et 2021, Volkswagen occupait la prestigieuse place de premier constructeur mondial, après avoir dominé le marché européen pendant trois décennies. L’euphorie des sommets a aujourd’hui laissé la place à une crise majeure, à l’image de celle que traverse tout le secteur en Allemagne. Le géant de Wolfsburg pourrait supprimer jusqu’à 100 000 emplois d’ici 2030, soit 15 % de ses effectifs dans le monde, selon des informations du mensuel économique Manager Magazin. « Volkswagen a fait un mauvais choix en abandonnant quasiment le moteur à combustion pour miser entièrement sur l’électrique, constate, amer, un grand industriel allemand. L’entreprise se redressera car elle dispose d’un savoir-faire exceptionnel et de solides réseaux de distribution, mais elle ne sera plus un moteur de croissance. »
Un séisme sans précédent qui ne fait que confirmer une tendance profonde dans l’industrie au sens large. Le coupable ne fait aucun doute, pour Dalia Marin, professeure d’économie internationale à l’Université technique de Munich. « L’Allemagne n’a pas connu de croissance ces sept dernières années, principalement en raison du choc chinois. Celui-ci a frappé les industries les plus intensives en R&D. Or, lorsqu’elles déclinent, c’est la croissance économique qui s’essouffle, car ce sont elles qui portent l’innovation du pays. »
La première puissance économique européenne entretient une relation contrastée avec Pékin. Lors de l’entrée de la Chine dans l’OMC, en 2001, l’Allemagne accède à un marché immense avide d’équipements et de biens industriels. Les planètes s’alignent. « D’un côté, les réformes menées par Gerhard Schröder permettent de maîtriser les coûts salariaux. De l’autre, Berlin profite d’un gaz russe bon marché fourni par Vladimir Poutine. Ajoutez à cela une Chine qui veut acheter tout ce que l’industrie allemande produit, et vous obtenez une combinaison presque parfaite », résume Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo BHF.
Mais 25 ans plus tard, le tableau a radicalement changé. « La Chine est devenue une puissance industrielle sans équivalent, avec des capacités de production considérables et une position de leader dans de nombreux secteurs, poursuit l’expert. Parallèlement, elle participe, comme d’autres grandes nations, au mouvement de repli protectionniste et ferme davantage son marché intérieur. » D’autant que les groupes chinois ne se contentent plus de défendre leur territoire : ils viennent concurrencer directement les entreprises occidentales partout dans le monde. En Allemagne, la prise de conscience de ce changement d’ère n’est que très récente. « Le problème s’impose de plus en plus dans le débat allemand alors qu’il y a un an encore, il n’était pas à l’agenda, note Maximilian Paleschke, directeur chargé du suivi de l’industrie au sein du think tank Dezernat Zukunft. De plus en plus d’entreprises ont du mal à écouler leurs produits car elles sont concurrencées par la production chinoise, moins chère ».
Le gouvernement allemand a déjà réagi en mettant fin au frein à l’endettement pour relancer le secteur de la défense, tout en débloquant une enveloppe massive de 500 milliards d’euros pour les infrastructures. Suffisant ? « À court terme, les mesures de relance budgétaire devraient soutenir l’activité, veut croire Bruno Cavalier. En revanche, à plus long terme, les transformations structurelles liées au deuxième choc chinois constituent un défi beaucoup plus profond pour l’industrie allemande. »
Pour autant, les Allemands n’ont pas dit leur dernier mot. Ils ont déjà démontré, par le passé, leur capacité à rebondir. Dans les années 1980, la montée en puissance du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan dans les industries à plus forte valeur ajoutée avait provoqué une désindustrialisation massive. « À l’époque, beaucoup annonçaient la fin de l’industrie allemande », rappelle le spécialiste Martin Gornig, de l’Institut allemand pour la recherche économique. Si des fleurons de l’électronique grand public comme Grundig, Telefunken ou Nixdorf ont disparu, entraînant la perte de près d’un million d’emplois, ce déclin a été compensé par l’essor d’autres secteurs, notamment la construction mécanique, l’automobile et par la réussite de groupes comme Siemens.
« Peut-être que toutes les grandes entreprises que nous connaissons aujourd’hui ne seront plus là demain… », anticipe l’économiste. Pour Peter Leibinger, néanmoins, le modèle allemand n’est pas mort. Au contraire. « Notre industrie possède encore une capacité unique à développer et fabriquer des produits de haute qualité et de haute technologie en volumes intermédiaires, et ces produits sont demandés dans le monde entier », promet le président de la puissante fédération des industries allemandes. Martin Gornig ne baisse pas les bras non plus. « Nous avons le potentiel pour devenir un leader dans les nouvelles technologies industrielles, en nous appuyant sur notre vaste vivier d’ingénieurs et des entreprises disposant d’importants flux de trésorerie à investir ».
Parmi les domaines d’avenir, la défense. Sa part dans le PIB national, jusqu’ici infime, est amenée à croître fortement dans les prochaines années. « C’est un secteur très innovant, fort d’une longue tradition, qui est resté pendant une quinzaine d’années à l’écart du débat public. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse : nous en sommes fiers », s’enthousiasme Michael Hüther, directeur de l’Institut der Deutschen Wirtschaft. Les équipementiers automobiles, aujourd’hui en grande difficulté, pourraient même en profiter – certains d’entre eux ont déjà converti une partie de leurs usines à la fabrication d’armes. La stratégie a toutefois ses limites. « Le secteur de la défense est très particulier, souligne Manuel Kallweit, chef économiste de l’Association de l’industrie automobile allemande. Certaines entreprises y sont déjà présentes et peuvent étendre leurs activités, mais il n’est pas facile, pour une société qui n’a jamais eu affaire à cette industrie, de s’y faire une place. Quoi qu’il en soit, ce facteur ne sera pas déterminant pour la restructuration du secteur auto. »
À plus long terme, d’autres technologies, comme le quantique ou la fusion nucléaire, pourraient offrir de nouveaux relais de croissance à l’industrie allemande. Pour l’heure, tous les acteurs industriels interrogés le confirment, le renouveau devra aussi passer par l’intelligence artificielle. « L’application de l’IA générative dans le secteur manufacturier traditionnel sera essentielle. Les procédés pourront être simplifiés et menés à moindre coût », insiste Michael Hüther, qui voit des entreprises comme Bayer ou Siemens proposer à chacun de leur collaborateur de travailler avec un agent IA en soutien des tâches. « L’Allemagne dispose d’un atout majeur avec son Mittelstand, ces PME qui résolvent efficacement des problèmes très spécifiques. C’est historiquement notre force, et c’est le cas d’usage idéal pour l’IA, complète Maximilian Paleschke. L’Allemagne devrait se concentrer sur l’implémentation de l’IA à tous les niveaux, pour être à la pointe. » De quoi nourrir l’espoir d’ouvrir un nouveau chapitre prometteur pour l’industrie allemande.
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-07-03 06:00:00
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