Tout commence sur un coin de table, au cours d’une conversation téléphonique. Une enveloppe oubliée, un carnet froissé, un programme de spectacle, un post-it sauvé de la corbeille. Là où d’autres ne voient qu’un morceau de papier, Christian Lacroix aperçoit un territoire à conquérir. Depuis plus de soixante ans, il dessine partout, tout le temps, comme on respire. Bien avant les collections de mode qui l’ont rendu célèbre à partir des années 1980, il y a ce geste : une ligne qui cherche sa forme, une silhouette qui apparaît, un visage qui surgit au détour d’un « gribouillage », comme il appelle sa production graphique.
« Enfant, je parlais peu, tout passait par le crayon », nous raconte-t-il, lové dans un fauteuil, à l’étage du Musée Réattu d’Arles qui consacre une exposition à cette facette méconnue de son parcours. Au début des années 1960, le petit Arlésien, né six ans après la fin de la guerre, nourrit une fascination pour le passé. Un jour, il découvre dans le grenier de ses grands-parents la collection reliée de la mode illustrée de 1860, alors que sur les écrans sort Le Guépard de Visconti. « Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire : reconstituer non seulement les costumes mais aussi les décors d’une époque ». « Vous êtes fait pour le théâtre », assurera d’ailleurs Karl Lagerfeld au jeune homme venu lui présenter ses croquis.
« Croquis de mode », 1977-1978, crayon et gouache sur papier.
Cahiers d’écolier, esquisses de vêtements, études pour l’opéra ou le ballet, illustrations de livres ou de magazines aux techniques diverses, du crayon au collage, en passant par le feutre, l’encre, la gouache, l’acrylique ou la palette graphique : les centaines d’œuvres réunies ici, parmi lesquelles des feuilles inédites conservées par l’association Archives et Patrimoine Monsieur Christian Lacroix, racontent une pratique quotidienne qui relèvent d’un besoin vital de fixer les images qui habitent le créateur. A la fois journal de bord, laboratoire d’idées et autobiographie en fragments, ses dessins ressemblent aux pages d’un diariste, à des rêveries visuelles où se mêlent références artistiques, mémoire personnelle et inventions spontanées. « C’est le trait, instinctif, qui décide de tout, de la forme globale, le détail vient ensuite pour structurer », revendique-t-il. On y retrouve, omniprésent, l’attachement viscéral à la ville natale, à travers les Arlésiennes, les fêtes provençales, la Camargue, les taureaux, les couleurs du Sud, les souvenirs familiaux revenant comme des « totems » obsessionnels.
« Autoportrait », vers 2020, dessin à la palette graphique.
Après avoir célébré le couturier puis le scénographe, le musée Réattu, qui entretient depuis longtemps un dialogue privilégié avec lui, et même avant puisque c’est entre ces murs qu’à 6 ans, le jeune Christian voit sa première exposition (dédiée à Picasso), revient donc aux sources : le dessin comme impulsion originelle. Le troisième volet, en quelque sorte, de ce qui forme une trilogie aux allures de rétrospective très fouillée, à laquelle on pourrait ajouter un quatrième tome : le Lacroix collectionneur de photographies abordé en parallèle. Dessins. Gribouillages & Graffitis rappelle ainsi la puissance d’une simple ligne tracée sur le papier, hésitante parfois, exubérante souvent, mais toujours vivante. Et c’est peut-être là que réside le véritable luxe selon Christian Lacroix : garder intacte la capacité d’émerveillement qui le pousse encore aujourd’hui à griffonner dans les marges.
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Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-07-11 08:30:00
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