Le 30 juin a été l’échéance fixée aux immigrés illégaux pour quitter l’Afrique du Sud, avec de lourds sous-entendus sur le « sinon ». Ce jour-là , des milliers de manifestants ont marché dans les rues de Johannesburg, du Cap et de Durban, parfois en brandissant des gourdins ou sagaies plus ou moins traditionnels pour appuyer leur demande — « Abahambe ! », « qu’ils partent ! » en zoulou, la langue la plus parlée dans le pays. Ce n’est pas le gouvernement qui avait fixé cette date butoir, mais il a mis à profit la peur suscitée par une galaxie d’organisations « citoyennes » pour faire partir quelque 25 000 étrangers chassés de chez eux et réfugiés sur la place publique. Il a été aidé en cela — le rêve des polices européennes, en mal d’obtenir la réadmission de migrants expulsables — par les autorités d’une dizaine de pays africains, qui ont envoyé des cars ou des avions pour rapatrier leurs ressortissants.
L’alerte a été chaude, une fois de plus. Depuis vingt ans, l’hostilité aux immigrés couve et érupte régulièrement au « pays de Mandela ». Pourquoi ?
Impéritie du gouvernement
La première raison est l’impéritie du gouvernement. En trente ans au pouvoir, l’ANC, l’ex-mouvement de libération, a gangrené l’appareil de l’État et ruiné les services publics. Vu la lutte acharnée pour un lit d’hôpital et la fréquence des coupures d’eau et d’électricité, la présence d’étrangers, promptement suspectés d’avoir obtenu leurs papiers grâce à la corruption, est devenue un abcès de fixation dans le partage quotidien de la pénurie. Qui plus est, comme ailleurs, les fantasmes sur le nombre poussent telles les fleurs du mal. Officiellement, 5 % des habitants en Afrique du Sud sont nés à l’étranger, soit deux fois moins qu’en France. Mais à ces 3 millions de personnes, au sein d’une population de 63 millions, s’ajouteraient dix et, pourquoi pas, vingt millions d’illégaux… C’est insensé, mais comment le prouver quand la faillite de l’État est attestée tous les jours par un robinet sec ou une prise sans courant ? Autrement plus maître de son territoire, le gouvernement espagnol vient de se rendre compte qu’un million d’immigrés sans papiers se sont portés candidats à la régularisation promise, là où il n’en attendait que 500 000.
En Afrique du Sud, comme ailleurs, colère populaire et instrumentalisation politique font bon ménage pour transformer l’immigré en bouc émissaire. Cependant, s’il est indispensable d’établir qui finance et manipule des organisations telles que l’Opération Dudula — « repousser », en zoulou — ou March and March, son pendant issu de Soweto, le grand township près de Johannesburg, il est aberrant d’assimiler la distinction en droit entre nationaux et immigrés à l’ancien apartheid, comme vient de le faire, entre autres, Ela Gandhi, la petite fille du Mahatma, « la grande âme ». Les Sud-Africains, pas plus que d’autres, ne peuvent accepter une fraternité sans frontières qui commence, chez eux, par un délit d’effraction.
Chômage à 60 % pour les jeunes
Du reste, ils n’en ont pas les moyens. Car la principale raison de l’hostilité aux clandestins est la situation socio-économique de leur pays. Le chômage y dépasse 30 %, voire se situe à 60 % pour la cohorte des 15 à 24 ans, à l’entrée au marché du travail. L’économie s’est « tertiarisée », pour ce qui est des services de base en employant des étrangers dans la précarité. En combinant recours aux saisonniers et forte mécanisation, l’agriculture commerciale a mis sur le carreau 480 000 travailleurs — 40 % de sa force de travail — au cours des trente dernières années. Or, les Sud-Africains ne trouvent pas non plus d’emploi dans l’industrie, dont la contribution au PNB a été coupée par deux. L’exemple extrême est le secteur minier et, en particulier, la production d’or, qui a chuté de 1 000 à 100 tonnes. À la place de près d’un demi-million de mineurs syndiqués, il y a aujourd’hui une armée clandestine de gratteurs de fonds de mine souvent venus des pays voisins, des zama zamas, « ceux qui tentent et tentent encore ». Comme les Somaliens et Éthiopiens, repreneurs des boutiques informelles dans les townships, ils sont en première ligne face aux ressentiments.
Il n’est pas certain que « xénophobie » soit le meilleur résumé d’un état des lieux propice aux conflagrations. À quoi rassemblerait le débat sur l’immigration en France, si le chômage y était aussi endémique qu’en Afrique du Sud, si le nombre des vols à main armée et d’homicides y était, respectivement, vingt-cinq et trente fois plus élevé ? Probablement, aussi, plus du tout à un débat.
Stephen Smith est professeur émérite d’études africaines à l’université de Duke (Etats-Unis), essayiste et ancien journaliste.
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Author : Stephen Smith
Publish date : 2026-07-12 14:00:00
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