Aurions-nous pu éviter pareille gêne ? Le 23 juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon. Johann Chapoutot n’aurait manqué cela pour rien au monde. L’historien du nazisme, auteur de la préface de la dernière édition de L’étrange défaite, est là. Sitôt dans le monument, il se joint aux universitaires déjà arrivés. Un entremetteur présente alors Johann Chapoutot à Christophe Prochasson, ancien président de l’EHESS et ex-conseiller culture de François Hollande. « J’ignore si vous vous connaissez », demande benoîtement le médiateur. « Oui, nous nous connaissons, et nous ne nous aimons pas, répond sans faux-semblant Christophe Prochasson. D’ailleurs je refuse de vous serrer la main. » « Il faudrait alors que l’on se retrouve sur le pré ! », rit Chapoutot. Et ainsi solder quelques querelles.
Vite, quittons ces tristes confrères. La cérémonie terminée, l’historien rejoint Jean-Luc Mélenchon et les siens, « comme intégré à la bande », narre un témoin. Une photo du mouvement politique, entourant les descendants de Marc Bloch, immortalise la connivence. Lui est juste là, derrière le quadruple candidat à l’élection présidentielle, reconnaissable à ses lunettes rondes, houppette dégarnie. Griffé par ses pairs, adoubé par la gauche : Johann Chapoutot, l’homme aux deux réputations. L’historien à double face.
L’Histoire bégaie, Johann Chapoutot le subodore. Son dernier best-seller, Les Irresponsables (Gallimard), a projeté l’universitaire dans le feu de l’actualité. L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933, analyse-t-il, résulte moins d’une envolée électorale que du choix d’élites patrimoniales, conservatrices et libérales, convaincues de pouvoir instrumentaliser les nazis pour préserver leurs intérêts – un écho à nos jours, explique-t-il. Johann Chapoutot navigue entre les deux époques. L’historien du monde d’hier nourrit les analyses de l’intellectuel médiatique, qui établit un quasi-continuum idéologique entre la macronie et le Rassemblement national. Sa thèse séduit une partie de la gauche, qui brandit son dernier ouvrage avec autorité.
François Hollande l’a lu, l’hiver dernier. « Un excellent travail historique, juge l’ancien président de la République. La comparaison avec la situation d’aujourd’hui est un peu forcée mais l’irresponsabilité n’en est pas moins présent ». Le bouquin a mué en objet politique. « Lisez ça », enjoint Antoine Léaument. Et tant pis si le député LFI de l’Essonne ne l’a « pas lu en entier ». Il a « compris l’idée », c’est bien là l’essentiel. Cette année, l’écologiste Marine Tondelier est même venue au raout du Medef lestée de neuf exemplaires du best-seller, un « cadeau » pour la direction du mouvement des patrons. La veille du joli coup, elle a prévenu l’intéressé ; le lendemain, elle a aussi informé quelques médias. Irresponsables. Le mot, entré dans le Larousse militant, sert à dénoncer les marchepieds réels ou supposés du Rassemblement national. Ses succès éditoriaux détonnent. 70 000 ventes en un an pour le dernier ouvrage de l’historien, dont les conférences et interventions médiatiques dépassent souvent la centaine de milliers de vues sur YouTube. Johann Chapoutot a acquis sa statue du commandeur.
« Obséquiosité »
Sa tête aurait-elle tourné avec le succès ? Il ne se contente pas d’étriller les choix politiques du pouvoir. Il en dissèque sa « médiocrité intellectuelle » pour mieux le disqualifier politiquement. Ses mots orduriers contre la macronie, « gibiers de BDE », à l’encontre du « petit imbécile » Emmanuel Macron – « une serpillière » qui se serait couchée devant Donald Trump « comme, dans les années 1930, il se serait couché devant Hitler » – ont fini par décontenancer jusqu’à L’Élysée. Ses raisonnements ont aussi lassé le quotidien Libération, où il tenait sa chronique jusqu’à la fin de l’année 2024. À force d’être répété en boucle papier après papier, le parallèle avec les années 1930 était, juge-t-on, devenu inopérant, exagéré, voire insignifiant. Exit Chapoutot. L’historien, à la très haute estime personnelle, n’a guère apprécié.
D’où parle Johann Chapoutot ? Le natif de Martigues n’a pas donné suite aux sollicitations de L’Express. Il sait pourtant se raconter. « Je viens d’une région et d’un milieu où le FN est très présent”, affirme-t-il dans une interview à Libé en 2017, en guise de justification à sa vocation d’historien de l’Allemagne nazie. Il l’a confié à plusieurs responsables de gauche, et autres collègues historiens. « Il nous expliquait que ses parents l’emmenaient aux fêtes des Bleu-Blanc-Rouge, que l’un d’eux était encarté au Front national », se remémore l’un de ses interlocuteurs. De sa vie, il assure n’avoir signé qu’un seul texte politique appelant à voter Martine Aubry à la primaire des socialistes de 2011. François Ruffin, Clémentine Autain, Matthieu Pigasse…: le quadragénaire se plaît à discuter, et réciproquement, avec tout ce que cette sphère compte de plus influents. Échange de bons procédés : à la gauche ce sérieux universitaire, à Chapoutot la considération de ceux qu’il admire.
Ses relais politiques rient de son « obséquiosité avec ceux qui tiennent des positions de pouvoir ». Parlez-en au Parti socialiste. Le téléphone d’Olivier Faure regorge de gentils messages, laudateurs, de « soutien », de « gratitude », ou autres compliments sur son dernier ouvrage autobiographique, en 2025. Ces révérences se conjuguent à une virulence théorique. Johann Chapoutot n’apprécie guère cette gauche sociale-démocrate – la considère-t-il vraiment comme de gauche ? « Une partie du PS semble actuellement faire tout ce que le SPD a fait en 1932-1933, et tout ce qu’il ne faut pas faire. En l’occurrence, il essaie de rentrer dans les bonnes grâces de la droite et de l’extrême droite en reprenant, sinon leurs thèses, du moins leurs thèmes et leurs termes », dit-il à Reporterre.
Ces attaques récurrentes ont agacé quelques élus unitaires, qui lui reprochent d’oublier le rôle néfaste des communistes allemands de l’époque. « C’est l’incapacité collective de la gauche à s’unir qui a conduit à la victoire nazie », lui a glissé Alexis Corbière. Mais Chapoutot a choisi sa gauche, qui décrit Mélenchon et ses troupes avec la piété d’un militant de base: « Les députés LFI jouent le jeu de la raison et de l’intelligence », disait-il dans l’émission Au Poste ; « On a tous pris des notes en écoutant des interviews et des discours » des élus insoumis, ajoutait-il, en 2024, aux universités d’été de LFI.
Le Professeur et le tribun
Depuis quand Johann Chapoutot connaît-il Jean-Luc Mélenchon ? La relation alimente les conversations autour du professeur. À plusieurs de ses collègues, il relaterait ce même épisode : « Il nous disait qu’il avait écrit à Mélenchon après la publication de son livre, Le hareng de Bismarck, car son propos lui semblait germanophobe », narre l’un de ses confrères. Mais au même moment, voilà qu’un autre dossier les rapproche. Alexis Corbière, alors lieutenant de Mélenchon, bataille au nom du Parti de Gauche contre la réédition critique de Mein Kampf chez Fayard. Il prend attache avec l’historien, tiraillé, puisqu’il fut un temps partie prenante du projet éditorial… avant d’étriller publiquement l’entreprise. « Jean-Luc Mélenchon a un argument qui est juste : il dit ‘éditer c’est diffuser’, eh bien oui, éditer c’est diffuser », affirme Chapoutot en 2015, au micro de France Culture. La prise de parole est repartagée par le patriarche.
Une décennie a passé, et la poutre a travaillé. « Il est devenu l’un des historiens organiques du mouvement, il met son travail au service de notre ligne », tranche un influent collaborateur LFI. Johann Chapoutot marche sur des œufs. Préfacier de l’ouvrage Extrême droite : la résistible ascension, publié par l’Institut La Boétie, il affirme à la Revue21 avoir décliné une chaire au sein du think tank des Insoumis. Signataire d’une tribune défendant LFI contre les accusations d’antisémitisme (Au Poste), il critiquait, quelques semaines plus tôt, « l’erreur » du mouvement d’avoir refusé de qualifier l’attaque du Hamas le 7 octobre de terroriste (L’Opinion).
Chapoutot donne de sa personne. « Je n’ai milité nulle part… Enfin je milite familialement et amicalement, j’essaye de faire mon travail de petite tortue sagace de mon côté », confiait-il, invité en majesté aux universités d’été de LFI en 2024, en reprenant la comparaison animalière qu’utilise souvent Jean-Luc Mélenchon. Mais ne l’imaginez pas à son service ! Qu’un éminent universitaire ose le qualifier de « militant » dans un tweet confidentiel, et le couperet de Johann Chapoutot tombe : la menace de recours judiciaire. On ne badine pas avec une réputation.
Sensibilité
Lorsqu’il juge un article malhonnête, erroné ou injuste, Chapoutot exerce, il l’appelle ainsi, « une saisine de la chefferie ». Le Monde des Livres et son collaborateur et historien André Loez s’en souviennent encore : ils ont eu le malheur de relever quelques erreurs factuelles dans l’ouvrage Hitler (PUF), cosigné Chapoutot. « Il a envoyé un mail aux hauts gradés du journal pour s’en plaindre », raconte un connaisseur du dossier, et quelques « messages insultants à l’égard des responsables de la rubrique ». En octobre 2024, Libé aussi est « saisi », car une critique nuancée du livre Le monde nazi 1919-1945 (Tallandier) vient de paraître. Dov Alfon et Alexandra Schwartzbrod reçoivent une missive en son nom et celui de ses coauteurs. « Nous demandons des correctifs pour les points suscités, en corrigeant le papier mis en ligne et en faisant un erratum détaillé qui sera ‘tweeté’, comme le papier fautif qui nous a valu tant d’insultes. » « Il est dans la toute-puissance », juge un ancien ami. Avec ses pairs, Je est parfois un autre, « mandarin » colérique, méprisant, insultant. « Il ne faut pas négliger la sensibilité de Johann, dit l’un de ses éditeurs. Quand il a, face à lui, quelqu’un qui n’a pas autant de bagages, ça l’agace… » Ce cas de figure semble assez répandu. Le critiquer garantit la réception de courriers courroucés, signés de sa « très exacte considération » – il faut le prendre au mot. Pourquoi débattre, lorsque l’on peut humblement renvoyer ses contempteurs à ses « distinctions, ses rééditions, ses traductions » ? Chapoutot tout-puissant.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-07-22 15:00:00
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