Plus de 1 600 jours après le début de la guerre en Ukraine, Poutine n’a peut-être jamais été aussi dangereux. En l’absence de victoire claire sur le champ de bataille, nombre d’experts et d’agences de renseignement préviennent qu’il pourrait attaquer de nouvelles cibles en Europe d’ici la fin de la décennie. D’autant qu’une sortie négociée du conflit ou un simple gel des combats lui donneraient le temps de reconstituer ses forces.
Attaque amphibie contre l’île suédoise de Gotland, incursion militaire en Pologne pour tester la résolution de l’Otan… Voici les scénarios les plus probables des spécialistes interrogés par L’Express.
Scénario 1 – Gotland, 3 septembre 2029 : ils débarquent
Dans le petit village de pêcheurs de Ljugarn, sur la côte est de l’île suédoise de Gotland, la matinée s’annonce paisible, alors que percent les premiers rayons du soleil en ce 3 septembre 2029. Soudain, à quelques kilomètres au large, surgissent de multiples corvettes et navires de débarquement de la flotte russe de la Baltique. Revanchard après les déboires de son armée en Ukraine, Vladimir Poutine vient d’ouvrir un nouveau front. La Suède, qui a rejoint l’Otan en 2024, en est la première victime. La petite île de Gotland, cruciale pour le contrôle de la mer Baltique, devient le théâtre d’un nouvel affrontement. Les drones et missiles russes saturent l’espace aérien tandis que des forces spéciales débarquent en hélicoptères pour s’emparer de l’aéroport de Visby – le seul de l’île. Dans le même temps, Moscou lance une opération amphibie afin de déployer au plus vite troupes et matériel sur l’île…
Ce scénario est l’un de ceux auxquels se prépare Stockholm. Au point d’avoir accéléré depuis 2018 le renforcement des défenses de cette île qui, du temps de la guerre froide, accueillait jusqu’à 25 000 soldats. « Des équipements lourds tels que des chars et des blindés y sont désormais positionnés, détaille Tomas Ries, professeur à l’Ecole supérieure de la défense nationale de Stockholm. La présence permanente d’une force militaire doit permettre de réagir rapidement en cas d’agression. » La Suède a également multiplié les manœuvres dans la zone. Organisé avec les forces de l’Otan en avril et mai derniers, l’exercice Aurora 26 a réuni 18 000 participants de 13 pays.
« Si la Russie parvenait à s’emparer de Gotland, elle pourrait rapidement y déployer des missiles à longue portée et des systèmes de défense aérienne, note le général Ben Hodges, qui a commandé l’armée américaine en Europe de 2014 à 2017. Cela transformerait l’île en bastion capable d’entraver la liberté de mouvement dans les airs et sur l’eau dans une grande partie de la Baltique. » Une telle escalade ne resterait pas sans réponse. « Même si les Russes parvenaient à mettre le pied sur l’île, la tenir dans la durée serait très difficile, souligne une source militaire. Les forces de l’Otan sont en mesure de prendre pour cible tout avion ou navire qui chercherait à les ravitailler. » De quoi mettre en doute la pérennité de l’opération.
Au-delà de Gotland, d’autres îles scandinaves pourraient aiguiser l’appétit du Kremlin : Aland, située en Finlande, à l’extrémité sud du golfe de Botnie, ou l’archipel du Svalbard, au nord de la Norvège et véritable porte d’entrée vers l’Arctique. « Cet archipel est crucial pour le contrôle des mouvements dans l’Atlantique nord, pointe le général Hodges. Et son éloignement se traduirait par un délai de réponse plus lent de la part de l’Otan. » Une cible éminemment stratégique.
Scénario 2 – Des « petits hommes verts » à l’assaut des pays Baltes
Alors que se font sentir les prémices de l’hiver ce 4 décembre 2028, dans la petite ville de Narva, au nord-est de l’Estonie, de mystérieux « hommes verts » franchissent le « pont de l’Amitié » qui abrite le plus célèbre poste-frontière du pays avec la Russie. Comme dans le Donbass ukrainien, en 2014, ces troupes n’arborent aucun insigne. Nul doute pourtant sur leur provenance : avide de reprendre la main sur cette ancienne république soviétique, Poutine vient d’ordonner la prise de cette ville au prétexte d’une protection de la minorité russophone qui y serait « persécutée ». L’argument, déjà employé en Ukraine, ne convainc guère. Tallinn invoque l’article 5 auprès de ses alliés de l’Otan – le monde retient son souffle. Dans les capitales européennes se pose une question qui rappelle le tristement célèbre « mourir pour Dantzig » de 1939 : faut-il, cette fois, « mourir pour Narva » ?
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ce sombre cas de figure donne des sueurs froides aux pays Baltes. D’autant que Narva n’est pas la seule cible potentielle. En Lettonie, les villes moins connues de Daugavpils et Zilupe, qui abritent également de fortes communautés russophones, pourraient, elles aussi, servir de prétexte à une agression russe. « Moscou pourrait s’emparer de l’une de ces localités et observer la réaction de l’Otan », pointe Olevs Nikers, président de la Baltic Security Foundation, à Riga. L’objectif ? Miser sur les divisions entre alliés pour les placer devant le fait accompli. Et tenter de briser l’Alliance atlantique en démontrant son incapacité à réagir.
Plus au sud, en Lituanie, le corridor de Suwalki inquiète également les états-majors baltes. Une invasion de cette mince bande de terre, à cheval entre la Biélorussie et l’exclave russe de Kaliningrad, couperait la seule liaison terrestre existant entre les Baltes et leurs alliés de l’Otan. « A court terme, cet axe primordial n’a pas d’alternative crédible par la mer ou dans les airs », reconnaît une source militaire. Pour la Russie, un tel projet, qui ne pourrait s’envisager qu’après l’arrêt des combats en Ukraine, mobiliserait néanmoins des moyens considérables. Il exposerait en outre Moscou à une réponse féroce de l’Otan, dont les têtes pensantes ont de longue date préparé des plans de riposte en cas de velléité russe dans la zone.
Scénario 3 – Et soudain, Minsk entre en guerre
Les avertissements répétés de Volodymyr Zelensky n’y auront rien changé. Sous la pression écrasante d’un Vladimir Poutine aux abois après des années de guerre, c’est d’un ton martial que le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, annonce, le 1er septembre 2027, depuis son palais de l’Indépendance, l’entrée en guerre de son pays contre Kiev. Pour la première fois depuis le 24 février 2022, des soldats biélorusses foulent le sol ukrainien pour prêter main-forte à une armée russe exsangue. Leur cible ? Les grandes villes du nord-ouest de l’Ukraine : Rivne, Tchernihiv, voire Kiev. Pour les contenir, l’état-major ukrainien redéploie en urgence des troupes à la frontière nord. Dans le ciel, des milliers de drones vrombissent à l’unisson, prêts à fondre sur ces nouveaux envahisseurs…
Depuis le premier jour de l’invasion russe, ce scénario occupe les pensées de l’état-major ukrainien. « La Russie pourrait une nouvelle fois tenter d’entraîner la Biélorussie dans son conflit », alertait encore en avril dernier le président ukrainien, mettant en garde contre la « construction de positions d’artillerie » à la frontière biélorusse. « Ce territoire est déjà utilisé par les Russes, confirme un officier supérieur français. Poutine y a installé des missiles Orechnik et utilise de plus en plus l’espace aérien biélorusse pour attaquer l’Ukraine. » Ce qui a conduit Zelensky à donner un ultimatum au dirigeant biélorusse fin juin, pour qu’il désactive des tours de guidage installées sur son territoire par les Russes afin de bombarder l’Ukraine. Loukachenko a obtempéré cinq jours plus tard.
Dans les chancelleries occidentales, le risque d’un basculement de Minsk dans le conflit est pris très au sérieux. « Cette option fait clairement partie des possibilités d’escalade horizontale de Poutine », abonde une source diplomatique. Un engagement des troupes biélorusses pourrait-il changer la donne ? « Leur armée n’a aucune expérience du combat, balaye le général Ben Hodges. Mais les Russes pourraient les utiliser pour fixer une partie des forces ukrainiennes à la frontière. » Ce nouveau front obligerait en effet Kiev à transférer une partie de ses moyens de l’est vers le nord – dans un contexte où le manque de soldats se fait déjà ressentir. Le but de l’opération : faciliter la progression des forces russes dans le Donbass.
Cette manœuvre ne serait pas sans risque pour Alexandre Loukachenko. « La société biélorusse est une cocotte-minute maintenue sous pression par la répression du régime, pointe une source militaire. La perte de milliers de soldats en Ukraine pourrait coûter sa tête à Loukachenko. » Car elle mettrait à mal l’appareil sécuritaire qui lui avait permis d’étouffer la révolution naissante de 2020.
Scénario 4 – Des drones déferlent sur la Pologne
En juillet 2026, le Premier ministre polonais Donald Tusk avait annoncé « se préparer activement » à tous les scénarios, avertissant que les mois à venir « pourraient être critiques » pour la sécurité de son pays. La presse polonaise avait révélé quelques jours plus tôt un avertissement des renseignements américains quant au risque d’une « provocation » russe. Moscou ne leur a pas donné tort. Un millier de soldats russes font, le 24 mai 2027, une incursion dans la région polonaise de Varmie-Mazurie, frontalière avec l’exclave russe de Kaliningrad. Dans le même temps, des drones s’abattent sur les infrastructures polonaises. « Le but ultime de ces actions serait d’effrayer les populations afin qu’elles fassent pression sur leur gouvernement pour qu’il cesse de soutenir l’Ukraine », jauge le général Hodges.
Pour Moscou, ce serait aussi l’occasion d’opérer un précieux coup de sonde. « A ce stade, l’objectif ne serait pas d’entrer dans une guerre totale, mais plutôt de tester les réactions et la capacité de l’armée polonaise à faire face à une attaque, détaille Olevs Nikers, de la Baltic Security Foundation. Il s’agirait d’une étape préparatoire en vue d’une action de plus grande ampleur à l’avenir. » L’adversaire serait coriace. La Pologne a considérablement accru ses capacités ces dernières années. Avec ses 4,5 % du PIB consacré à la défense en 2025, elle ambitionne de devenir l’une des forces terrestres les plus puissantes du continent.
A l’horizon 2035, le pays entend ainsi porter les effectifs de son armée à 300 000 soldats, et disposer de 1 600 chars – soit plus de blindés que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis. « L’armée de terre polonaise est un adversaire formidable, résume une source militaire. Et à l’inverse des pays Baltes, sa liaison directe avec l’Allemagne et le reste de l’Otan faciliterait les opérations de renfort. » Assurément pas l’adversaire le plus simple pour Moscou.
Scénario 5 – Le retour du fantôme de Salisbury
Il n’a jamais couru aussi vite de sa vie. Ce 15 avril 2027, le conseiller sécurité de la délégation britannique de l’Otan file dans les couloirs du siège de l’Alliance, à Bruxelles. Une réunion d’urgence a été convoquée et il vient d’obtenir la confirmation qu’il attendait. Le Royaume-Uni a été la cible d’un attentat. Trois semaines plus tôt, sept décès suspects ont été découverts à Cambridge. « Pas un hasard », vient d’indiquer le MI6, le renseignement britannique. Les victimes, des chercheurs en biologie moléculaire, ont été piquées en boîte de nuit et empoisonnées à la ricine. L’attaque a un commanditaire : la Russie.
Le contexte ne laisse guère de doute. Depuis le cessez-le-feu en Ukraine et l’arrivée d’une force de réassurance européenne, Londres et Paris subissent une vague d’attaques hybrides. Survols de drones sur les aéroports et les bases militaires, sabotage du câble électrique North Sea Network entre Norvège et Grande-Bretagne… La liste s’allonge et le Royaume-Uni se découvre vulnérable. « La Russie choisirait un endroit où le retour sur investissement est plus grand que le risque pris. Or, Londres a des services publics très vulnérables, pas de défense civile, des moyens réduits de se protéger », estime Keir Giles, chercheur britannique à la Chatham House. « Moscou pourrait tenter de ranimer de vieux fantômes, comme l’IRA en Irlande du Nord », pointe Guillaume Lasconjarias, directeur des études et de la recherche à l’IHEDN.
Jusqu’ici, Downing Street a appelé au calme, mais les événements de Cambridge font tout basculer. Neuf ans après l’attaque de Sergeï Skripal à Salisbury, Moscou a une nouvelle fois déployé un poison létal sur le sol britannique. Mais cette inoculation par piqûre fait-elle de la ricine une arme de destruction massive ? Est-elle simplement suffisante pour prendre le risque d’un conflit ? « Le dilemme stratégique ne serait pas tant l’annonce tonitruante par Londres de déclencher l’article 5 de l’Otan, la clause de défense mutuelle, que leur hésitation. S’ils lancent un conflit avec Moscou, seront-ils seuls ? », imagine Thibault Fouillet, directeur scientifique de l’Institut d’études de stratégie et de défense.
A Bruxelles, le scepticisme est général. « Etes-vous sûrs de l’attribution ? », questionnent les Allemands. « Vous rejouez l’Irak », grincent les Danois. Paralysé par sa présidentielle, Paris hésite. Le coup de grâce vient des Etats-Unis. « Hors de question », assène l’ambassadeur américain. Les Boys ne mourront pas pour Cambridge. Les Britanniques rentrent piteusement chez eux. La Russie n’a pas déclenché de nouvelle guerre. Mais elle a réussi un coup plus ambitieux : isoler un membre central de l’Otan sans un coup de feu. Juste avec des aiguilles.
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Author : Paul Véronique, Alexandra Saviana
Publish date : 2026-07-22 16:00:00
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