Il n’y a pour le moment pas grand-chose sur ce terrain appartenant à la mairie de Béziers, coincé entre les stades de football et l’un des principaux boulevards de la ville. Des pelouses et quelques feuillus bordent le Conservatoire, élégante bâtisse du XIXe siècle aux balustrades en pierre de taille et au toit particulièrement pentu. Les quelques visiteurs du jour profitent des derniers moments de tranquillité dans les jardins, avant que, bientôt, une armée d’artisans ne vienne perforer le sol et faire vrombir leurs engins.
Le 5 juin dernier, la municipalité a officiellement donné son feu vert pour la vente de ce demi-hectare de terre à un ostéopathe et entrepreneur local, passionné de sciences occultes. Le praticien, Yves Le Gourières, convaincu des bienfaits des « méthodes douces » et des « champs de vitalité », compte bien donner naissance en lisière de ville au tout premier campus de « médecine traditionnelle chinoise » en Europe. Un très ambitieux projet de 22 000 mètres carrés d’amphithéâtres et de salles d’examens, décoré de petits lampions et agrémenté d’espaces dédiés à la pratique du taï-chi, cet art martial venu de Chine.
A en croire les prospectus, une école du supérieur (« EsMTC Med »), une maison de santé, un centre d’accueil pour le trouble du spectre de l’autisme et une maison de répit pour les seniors pourraient sortir de terre dès la rentrée 2027. Des établissements tout ou partie régis par les principes non reconnus de la médecine alternative asiatique. Les organisateurs prévoient plus de 500 élèves et au moins autant de visiteurs la première année, pour des cursus prévus pour aller jusqu’à onze ans d’études, soit des milliers de personnes, qui, après avoir été formées, pourront perpétuer à leur tour les préceptes de cette discipline ésotérique dans le viseur de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).
Les contours nous semblent susceptibles de dérives et d’exercice illégal de la médecine
Philippe Cathala, président du conseil départemental de l’Ordre des médecins
Faire circuler les énergies
Le bac en poche, les étudiants inscrits s’exerceront à faire circuler les « énergies vitales » via les « méridiens », ces canaux invisibles jamais référencés dans la médecine scientifique. Puis ils se formeront à l’influence du « Yin » et du « Yang », à la « symbolique des organes », à leur couleur, leur saison, leur lien avec les cinq éléments, le bois, le feu, la terre, le métal, l’eau, avant de s’entraîner à lire les déséquilibres rénaux en examinant les « fissures de la langue ». Le campus prévoit toutes les commodités, y compris des logements pour les intervenants, comme dans un quartier universitaire conventionnel.
Malgré l’absence de fondement scientifique de ces techniques et le risque de dégrader l’état de santé des « patients » qui délaissent trop souvent les véritables soins pour ces miroirs aux alouettes, les élus de la ville n’ont, semble-t-il, rien trouvé à redire : la vente du terrain a été approuvée à l’unanimité en conseil municipal. Seule une voix s’est abstenue, un élu de formation scientifique quelque peu gêné que Béziers devienne la capitale européenne des sciences occultes. Le frondeur n’a pas pipé mot en public, mais, selon nos informations, il aurait tenté de dissuader le très médiatique édile de la ville, Robert Ménard.
Comment se fait-il que la puissance publique soutienne un tel projet, alors qu’une fois formé, les étudiants ne pourront pas pratiquer, au risque de tomber dans l’exercice illégal de la médecine ? Au téléphone, Robert Ménard défend une initiative « sérieuse d’un point de vue médical et financier », et souligne les retombées potentielles : « Je trouve que c’est un projet formidable. Je ne suis pas médecin, je ne pense pas que la médecine alternative guérisse, et quand j’ai un problème de santé, je vais voir un médecin scientifique, mais tout autour de moi, beaucoup de monde consomme de façon complémentaire ces pratiques. Cela participe à développer de l’emploi, et à faire une présence d’étudiants dans la ville ».
Des cours validés par l’université chinoise
Le porteur de projet Yves Le Gourières, amoureux de médecine chinoise depuis un voyage dans le pays il y a vingt ans, kinésithérapeute et patron d’une entreprise de consulting, estime à 200 le nombre d’emplois supplémentaires créés à cette occasion. Contacté par L’Express, il explique avoir fait « valider » les cours avec une université chinoise, la Shanghai University of Traditional Chinese Medicine, un des principaux diffuseurs de ces pratiques dans le monde. L’école de Béziers a été pensée comme une « antenne locale » de la structure chinoise, au même titre que les établissements existants en République tchèque, au Maroc et à Malte.
Une copie conforme chargée de reproduire « à l’identique » les programmes chinois. En octobre 2024, une délégation s’est même rendue sur place, à Béziers, pour constater l’environnement estudiantin local, achevant de convaincre l’édile. « Ceci pose les premiers jalons pour la coopération sino-française en matière d’enseignement de la MTC… » s’est réjoui, Ji Guang, le président de l’université MTC. « Depuis vingt ans, on accueille des élèves français qui viennent suivre des cours de médecine traditionnelle chinoise », a abondé Han Chouping, la doyenne de l’université, visiblement satisfaite du paysage.
Une partie du cursus pourrait même se faire à Shanghai, dans un effort de « coopération académique internationale » promettent les petites fiches jointes au conseil municipal. Tout juste de retour du pays, où il a rencontré une nouvelle fois les représentants de ce courant et de l’Etat, Yves Le Gourières assure que ce n’est pas la Chine qui l’a aidé à réunir les 630 000 euros nécessaires pour acquérir le terrain et le reste à charge pour le faire construire. Sans révéler l’identité de ses financeurs. Qu’importe. De fait, l’initiative sera en partie gérée par les disciples asiatiques, nombreux à figurer au comité de direction.
Une Internationale des sciences occultes
Les autorités françaises accepteront-elles cette Internationale des sciences occultes ? Contacté, Philippe Cathala, le président du conseil départemental de l’Ordre des médecins, ne cache pas son malaise : « Le conseil a été très surpris de voir le soutien de la municipalité. Les contours nous semblent susceptibles de dérives et d’exercice illégal de la médecine. Nous n’autoriserons pas les médecins à pratiquer dans ce cadre, et nous dénoncerons les thérapeutes revendiquant un quelconque apport thérapeutique. La médecine traditionnelle chinoise n’est reconnue ni par la médecine fondée par les preuves ni par l’ordre, ni par la médecine chinoise scientifique », indique-t-il, inquiet de l’avènement d’une « usine de fabrication de médecines alternatives ».
Selon nos informations, une première alerte avait été envoyée par le conseil national de l’Ordre au ministère de l’Enseignement supérieur, en février 2025, avant de rester lettre morte. L’Agence régionale de santé a également été sollicitée par des médecins locaux, inquiets pour leur département. Et le conseil départemental de l’Ordre s’apprête à écrire directement à Robert Ménard, faute d’action politique pour le moment. De quoi faire changer d’avis le maire d’étiquette divers droite, un temps proche du Front national ? « Je ne vais pas vous faire de réponse à une lettre que je n’ai pas encore reçue », a simplement commenté l’édile.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sante/a-beziers-le-projet-controverse-du-premier-campus-de-medecine-chinoise-en-europe-MWBZIYCYAJATVI4RW477L22CG4/
Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-07-23 15:00:00
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