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    L’Express

    Jérôme France : « Jules César est une figure disruptive pour les gourous de la Silicon Valley »

    IntelliNewsBy IntelliNewsjuillet 29, 2026Aucun commentaire17 Mins Read
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    « Tsar », « Kaiser », « franchir le Rubicon », « césarisme »… On ne compte plus les mots et les expressions liés à son nom. Caïus Julius César (100-44 av. J.-C.) demeure une référence politique. Professeur émérite à l’université Bordeaux-Montaigne, Jérôme France déchiffre sa philosophie du pouvoir et de la conquête dans cet épisode de notre série de podcasts sur les grands stratèges de l’Histoire. On doit à cet historien une passionnante histoire fiscale de la conquête romaine, Tribut (Les Belles Lettres). Il publiera le 4 septembre, toujours aux Belles Lettres, Résister à César, une enquête sur la révolte gauloise de 21 montrant les limites de la « paix romaine ».

    Un épisode à écouter en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.

    L’Express : Quelle est, selon vous, la leçon la plus actuelle que l’on puisse tirer de César ?

    Jérôme France : Je crois que César nous enseigne d’abord la nécessité de bien identifier ses ennemis. C’est une leçon qui me paraît particulièrement précieuse pour nos démocraties. Ses actes nous montrent également qu’une véritable stratégie ne doit pas être guidée par la passion, mais par une vision rationnelle déterminée par l’appréciation des réalités politiques, et géopolitiques. Cette exigence me semble tout aussi actuelle.

    Peut-on parler de géopolitique à propos de César ou s’agit-il d’une notion trop moderne ?

    Le mot est moderne, mais les Romains auraient parfaitement compris ce dont il s’agit. Ils avaient une conscience très nette des rapports de puissance et des enjeux stratégiques.

    Donald Trump et Vladimir Poutine sont-ils de nouveaux Césars ?

    La comparaison trouve vite ses limites. Je ferai d’abord remarquer que César connaissait la réalité de la guerre et du combat, où il avait fait preuve, d’ailleurs, d’un réel courage physique ; dans sa jeunesse, il avait reçu la « couronne civique », une distinction décernée à celui qui avait sauvé un citoyen au combat.

    Retrouvez ici l’épisode 1 de cette série > Ce que Churchill aurait pensé de Trump, de Poutine et du Brexit

    L’épisode 2 > Ce que De Gaulle aurait pensé du monde en 2026

    L’épisode 3 > Catherine II, le rêve impérial qui inspire Poutine

    L’épisode 4 > Les grandes leçons géopolitiques de Napoléon

    Plus largement, et dans la tradition romaine, il connaissait parfaitement l’importance d’avoir des alliés solides. Il savait combien ceux-ci étaient indispensables à la puissance romaine, qui utilisait largement leur potentiel humain. En effet, une armée « romaine » intégrait toujours une large part de contingents alliés. Il savait aussi que la domination du peuple romain impliquait de conserver sur eux un ascendant politique et militaire. Sur ces deux points, Vladimir Poutine comme Donald Trump me semblent s’éloigner du modèle césarien.

    Pourquoi César fascine-t-il autant les gourous de la Silicon Valley ?

    Parce qu’il apparaît comme une figure disruptive, capable de dépasser les cadres mentaux et institutionnels de son époque pour imaginer un nouvel ordre politique. Les dirigeants de la Silicon Valley, comme Peter Thiel en particulier, assimilent volontiers la République romaine à un système démocratique – sur la réalité duquel il y aurait cependant beaucoup à dire – devenu incapable de maintenir un ordre cohérent. A leurs yeux, César aurait su surmonter ces blocages en instaurant un pouvoir fondé sur l’autorité personnelle.

    Venons-en à Jules César lui-même. Quel est son caractère ? On l’a dépeint tantôt comme un dandy, tantôt comme un homme couvert de dettes.

    Les deux portraits sont exacts. Nous connaissons assez bien son apparence grâce aux monnaies, aux portraits antiques et notamment le célèbre buste de Tusculum, probablement réalisé de son vivant. Grand, bien bâti, il avait un visage assez plein mais souffrait de sa calvitie. Suétone raconte d’ailleurs, non sans malice, qu’il appréciait particulièrement le privilège accordé par le Sénat de porter en permanence une couronne de laurier, car elle lui permettait de dissimuler cette calvitie.

    César accordait un soin extrême à son apparence : il était rasé de près, épilé et particulièrement élégant. C’était aussi un séducteur notoire. Enfin, il vivait largement au-dessus de ses moyens, ce qui explique l’importance de ses dettes. Il faut dire aussi qu’une carrière politique à Rome coûtait très cher.

    On sait que la famille de Jules César appartient à la strate la plus ancienne de la noblesse romaine. Toutefois, elle demeure à la périphérie du pouvoir. Est-ce là, selon vous, l’explication du mépris de César pour les règles et de son irrespect envers le régime républicain ? N’est-il pas, d’une certaine manière, un outsider ?

    Sa famille appartenait au patriciat, c’est-à-dire au cercle le plus ancien de l’aristocratie romaine, les familles qui descendaient selon la tradition des premiers sénateurs de Rome. Elle fait également partie de la nobilitas, cette noblesse de fonction qui regroupait les familles dont des membres avaient exercé les magistratures supérieures, la préture et surtout le consulat.

    Cependant les Julii ne comptaient pas parmi les toutes premières familles de la noblesse romaine. Le père de César avait été préteur en 92 mais mourut prématurément, ce qui limita son ascension politique. Un de ses parents, L. Julius Caesar, avait été consul en 90 et joua un rôle politique important. C’était donc une famille pleinement intégrée aux élites dirigeantes, mais pas au premier rang. On ne peut pas parler, par conséquent, d’un véritable outsider.

    Quelle a été sa formation intellectuelle ?

    C’est celle d’un jeune aristocrate romain. Il maîtrise parfaitement le grec et reçoit l’enseignement des meilleurs lettrés de son temps, notamment dans la tradition grecque. Mais il faut surtout rappeler le contexte dans lequel grandit sa génération. César naît en 100 avant J.-C., à une époque où la République traverse une profonde crise institutionnelle et politique. Sur le plan géopolitique, trois événements marquent particulièrement cette génération, qui est aussi celle de Cicéron.

    Le premier est l’invasion des Cimbres et des Teutons, entre 115 et 101. C’étaient des populations germaniques venus du Jutland. Après avoir traversé la Gaule, ils atteignent les portes de l’Italie et infligent plusieurs défaites aux armées romaines. C’est Caius Marius, oncle par alliance de César, qui parvient à les arrêter.

    Le deuxième est la « guerre sociale », entre 90 et 88, c’est-à-dire la révolte contre Rome d’une partie de ses alliés italiens – en latin allié se dit socius – qui réclament l’accès à la citoyenneté romaine. Rome remporte difficilement cette guerre très dure, mais accorde néanmoins la citoyenneté à ses alliés italiens.

    Enfin, la guerre contre Mithridate, le roi du Pont, qui soulève la province d’Asie en 89-88, provoquant le massacre de milliers de Romains installés sur place, montre que les provinces elles-mêmes peuvent se soulever et mettre en péril la domination romaine.

    Ces trois crises obligent les élites romaines à réfléchir aux conditions d’exercice de leur puissance. La génération de César est profondément façonnée par cette interrogation.

    A 30 ans, il entre véritablement en politique. Devant une statue d’Alexandre le Grand, il aurait éclaté en sanglots en déclarant qu’à son âge Alexandre avait déjà conquis le monde, tandis que lui n’avait encore rien accompli. Avait-il véritablement l’âme d’un conquérant ?

    L’anecdote vient encore de Plutarque. Elle révèle que César avait compris que dans le système politique romain, aucune grande carrière n’était possible sans prestige militaire. Pour s’imposer dans la compétition féroce qui régnait entre les aristocrates, il devait remporter des victoires, forger un instrument militaire et accumuler un immense capital de gloire, comme Pompée l’avait fait avant lui contre les pirates puis surtout en Orient.

    A quel moment forme-t-il le projet d’une conquête comparable à celle d’Alexandre ou de son allié et rival Pompée, avec lequel il constitue, aux côtés de Crassus, le premier triumvirat ?

    Il y pensait depuis longtemps, mais les choses se précisent quand il accède au consulat, en 59 avant J.-C. A Rome, cette magistrature ouvre véritablement le champ des possibles. C’est alors que César doit choisir le théâtre de ses futures opérations militaires.

    La question est débattue par les historiens. Le Sénat hésitait à lui confier un commandement important. Il reçoit finalement l’Illyrie, c’est-à-dire la façade orientale de l’Adriatique, où les Daces entretenaient l’agitation. Mais la situation évolue rapidement avec la résurgence de la menace germanique à l’est de la Gaule.

    Sous la conduite d’Arioviste, en effet, plusieurs peuples germaniques faisaient peser une pression croissante sur les cités gauloises, notamment les Helvètes, dont le projet de migration menaçait les Éduens, alliés de Rome. Cette menace affecte aussi la province romaine de Transalpine, dans le sud de la Gaule, et la sécurité de l’Italie elle-même. Les ambitions personnelles de César rejoignent alors les préoccupations stratégiques de Rome, et le Sénat ajoute au dernier moment la province de Transalpine à son commandement.

    Avant d’entreprendre cette conquête de dix années, de 58 à 50 avant J.-C., quelle représentation César se fait-il de la Gaule ?

    Il possède d’abord une connaissance géographique et ethnographique tirée des auteurs grecs, notamment Posidonios, qui avait lui-même voyagé dans le Midi de la Gaule.

    Mais sa vision est aussi politique. César ne considère pas la Gaule comme un monde uniformément barbare. Dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules, il désigne les principaux peuples gaulois comme des civitates, c’est-à-dire de véritables cités. Selon lui, nombre d’entre elles disposent d’institutions comparables à celles du monde méditerranéen : un sénat, des assemblées et des magistrats.

    En revanche, il établit une distinction avec les peuples germaniques, qu’il juge encore étrangers à ce degré d’organisation politique, menant une vie plus rude, moins ouverts à la richesse que les Gaulois, et d’une plus grande valeur militaire.

    En quoi César s’est-il révélé un grand général lors de la conquête de la Gaule ?

    On lui reconnaît généralement deux qualités militaires majeures : l’audace et la rapidité. Elles apparaissent dès le début de la guerre des Gaules.

    Informé de la migration des Helvètes, qui menace l’ensemble de la région, César organise en quelques semaines la défense de la province, rassemble son armée, franchit de nouveau les Alpes et bat les Helvètes près de Besançon. Cette capacité à prendre très vite l’initiative constitue l’un de ses principaux atouts militaires.

    Cette conquête n’est-elle pas aussi, pour César, une vaste campagne de communication destinée à frapper l’imagination des Romains ?

    Evidemment. César doit d’abord justifier son intervention. A Rome, ses adversaires l’accusent d’avoir outrepassé les intentions du Sénat et de mener une guerre disproportionnée. Les rapports qu’il adresse régulièrement au Sénat répondent donc à cette critique.

    Mais il poursuit aussi un objectif politique beaucoup plus ambitieux. En mettant en récit ses campagnes, il valorise ses qualités de chef de guerre et montre jusqu’où il a porté la puissance romaine, notamment par ses expéditions au-delà du Rhin et en Bretagne, c’est-à-dire l’Angleterre actuelle.

    Son calcul est clair : accomplir à l’ouest ce que Pompée avait réalisé à l’est. Les campagnes de Syrie avaient assuré à ce dernier un immense prestige ; César entend obtenir une gloire comparable en repoussant les limites de l’empire, et du monde connu, vers l’Occident.

    César s’est fait l’historien de lui-même dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Ces textes peuvent-ils être considérés comme un instrument de communication politique ?

    Sans aucun doute. Les Commentaires sur la Guerre des Gaules, puis ceux consacrés à la guerre civile, sont des œuvres littéraires de premier ordre, mais leur analyse critique révèle des procédés narratifs par lesquels César, en racontant sa guerre, construit son image, justifie ses décisions et façonne sa propre légende.

    Comment César prend-il ses décisions ? S’entoure-t-il de conseillers ?

    Comme tout grand aristocrate romain, César disposait d’un vaste réseau de proches, de clients et d’alliés. Il était également entouré d’esclaves et d’affranchis hautement qualifiés qui administraient ses affaires, sa correspondance et l’ensemble de son secrétariat.

    Sur le plan militaire, il s’appuie sur la hiérarchie de son armée, notamment sur les centurions, véritables chevilles ouvrières des légions. On sait qu’il pouvait appeler chacun d’entre eux par son nom, ce qui témoigne de son implication dans le commandement.

    Enfin, il bénéficie des conseils des chefs des peuples alliés de Rome. Ceux-ci lui fournissent des renseignements, des contingents militaires, des ressources logistiques et une connaissance précieuse du terrain.

    La guerre d’Alexandrie fait ensuite de César le maître de l’Egypte. Que peut-on dire, d’un point de vue géopolitique, de sa relation avec Cléopâtre ?

    César n’était pas indifférent au charme de la reine d’Egypte, une femme lettrée, d’une grande intelligence politique, mais leur relation amoureuse possède aussi une forte dimension politique. Dans la situation complexe qui régnait à Alexandrie, il l’avait rétablie sur le trône, puis s’empressa de lui faire un enfant, ce qui semble bien relever d’une visée dynastique et non d’une simple négligence.

    Pour César, l’alliance avec Cléopâtre présentait un intérêt politique considérable. Il s’agissait de la souveraine du royaume le plus riche de la Méditerranée orientale. Sans vouloir nécessairement transformer l’Egypte en province romaine, il cherchait sans doute à en faire un royaume étroitement lié à Rome, et à lui-même.

    La naissance de Césarion témoigne de cette proximité exceptionnelle. On peut s’interroger sur les projets que César nourrissait alors : envisageait-il une forme de dynastie romano-égyptienne ? Nous n’en savons rien. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le contrôle politique de l’Egypte représentait un enjeu majeur. Son blé était indispensable au ravitaillement de Rome et le port d’Alexandrie occupait une position stratégique de premier ordre.

    La notion de Pax Romana est encore très présente dans les débats géopolitiques. Quel lien peut-on établir entre notre époque et César ?

    Si l’on évoque la Pax Romana, c’est sans doute Auguste qui vient d’abord à l’esprit. Néanmoins, la pensée politique de César participe de cette évolution.

    Sa vision du monde est profondément hiérarchisée. Au centre se trouve Rome ; viennent ensuite l’Italie, les provinces, puis les royaumes clients. Pour César, comme pour les Romains de son époque, la paix romaine est indissociable d’un système de domination.

    C’est pourquoi, comme l’a dit Mary Beard, on devrait parler de « paix des Romains » plutôt que de « paix romaine ». Mais cette domination ne repose pas exclusivement sur la force. César, comme Cicéron, comprend qu’un empire durable suppose l’adhésion des populations et surtout des élites locales. Aujourd’hui, nous parlerions de soft power.

    Diriez-vous que César est l’un des pères du soft power ?

    Il n’en est certes pas l’inventeur, et il ne l’a pas théorisé, à la différence par exemple de Cicéron, mais il en est certainement l’un des principaux praticiens. Il comprend qu’un empire ne peut durer que s’il obtient le consentement des élites des territoires dominés.

    La force seule ne suffit pas ; il faut intégrer les notables locaux au fonctionnement de l’Empire, et par la romanisation juridique, mais aussi culturelle, les faire « devenir romain ». C’est ainsi que César distribua généreusement la citoyenneté romaine en Gaule, et que les notables qui en bénéficièrent reçurent son prénom et son nom, qui s’ajoutaient à leur nom indigène. Ils devenaient des Caii Julii, dont un exemple connu est Caius Julius Agedomopas chez les Santons, la région actuelle de Saintes en Charente-Maritime.

    Ses expéditions ont-elles contribué à redessiner la carte mentale des Romains ?

    Assurément. Grâce à César, des régions aussi lointaines que la Germanie ou la Bretagne entrent pleinement dans l’horizon géographique et stratégique de Rome.

    César a fixé sur le Rhin la limite de sa conquête de la Gaule. Il était soucieux de définir un cadre d’intervention précis et réaliste et ne voulait pas s’engager dans une guerre sans fin, car son objectif politique était de s’imposer à Rome. Mais avec cette limite, il a défini un « espace gaulois », qui apparaît bien dès les premières lignes de ses Commentaires.

    Or si cette limite définit durablement l’espace de la puissance romaine dans la région, elle ne règle toutefois pas la question germanique. C’est pourquoi Auguste tentera ensuite d’étendre la domination romaine jusqu’à l’Elbe, avant d’y renoncer après son échec. Quant à la conquête de la Bretagne, elle sera menée plus tard, sous l’empereur Claude.

    César a-t-il fait des émules ? Peut-on dire qu’il a inspiré certains dirigeants ?

    Assurément. César a laissé une œuvre qui a traversé les siècles. Les Commentaires sur la Guerre des Gaules, mais aussi ceux consacrés à la guerre civile, sont devenus des classiques de la culture européenne. Pendant des siècles, ils ont été lus dans les collèges et les universités. Ils ont servi à la fois de modèles littéraires, de manuels de stratégie et de réflexion politique.

    Napoléon les lisait ?

    Bien sûr. Comme beaucoup de chefs militaires et d’hommes d’Etat avant lui. Les Commentaires ont constitué une sorte de bréviaire. On y cherchait aussi bien des enseignements tactiques que des leçons de gouvernement. Et c’est encore le cas.

    Au-delà de son œuvre, César laisse un héritage politique. Son projet demeure discuté. Il est clair qu’il voulait refonder Rome d’une manière ou d’une autre, en s’appuyant sur les origines mythiques de sa famille qui aurait remonté jusqu’à Enée et la déesse Vénus. Souhaitait-il restaurer la royauté ? Avait-il conçu une autre forme de régime ? Nous ne pouvons répondre avec certitude. En revanche, il est bien à l’origine de ce que l’on appellera plus tard le césarisme.

    Comment définir le césarisme ?

    Le césarisme est une forme de pouvoir personnel qui fonde sa légitimité sur le peuple. Le dirigeant concentre l’autorité entre ses mains tout en recherchant l’adhésion populaire. C’est cette combinaison entre un pouvoir personnel fort et une légitimation par le suffrage ou l’assentiment du peuple qui caractérise le césarisme.

    Voyez-vous aujourd’hui des formes de césarisme ?

    Les historiens ne sont pas forcément les mieux placés pour analyser leur propre époque, et encore moins pour en prédire l’évolution. Je me garderai donc d’établir des parallèles trop rapides.

    En revanche, on peut considérer que certains populismes entretiennent une parenté avec le césarisme. Ils prétendent rendre le pouvoir au peuple, mais cette volonté s’incarne presque toujours dans une personnalité qui concentre l’autorité.

    L’exemple de Louis-Napoléon Bonaparte, Napoléon III, est éclairant. Après son coup d’Etat, il étouffe le parlementarisme et restaure le régime impérial, mais il rétablit le suffrage universel, largement encadré il est vrai. On retrouve là un trait caractéristique du césarisme : un pouvoir autoritaire qui cherche sa légitimité dans l’assentiment populaire.

    Il ne faut pas oublier non plus que les mots kaiser et tsar dérivent tous deux du nom de César. Cette filiation rappelle combien sa figure est restée associée, dans l’histoire européenne, à l’idée de pouvoir impérial et d’autorité personnelle.

    Même si l’historien que vous êtes répugne à cet exercice, faisons un saut dans le temps. Si Jules César observait le monde actuel, quel aspect des relations internationales lui paraîtrait le plus familier ? Et lequel, au contraire, lui semblerait le plus étranger ?

    Le jeu des puissances lui serait immédiatement intelligible. Les élites romaines avaient une perception très fine des rapports de force entre Etats. Sur ce point, César retrouverait des mécanismes qu’il connaissait parfaitement.

    En revanche, l’existence d’une organisation internationale chargée de maintenir la paix entre les nations lui semblerait sans doute une incongruité. L’idée même qu’une institution puisse arbitrer les relations entre Etats lui serait profondément étrangère. Pour un Romain comme lui, seule Rome pouvait jouer ce rôle.

    Il serait également surpris par le rôle joué aujourd’hui par les opinions publiques. Il n’était pas indifférent, loin de là, à l’opinion, mais celle-ci se limitait pour lui aux élites, et le rôle des masses aujourd’hui l’étonnerait. Il serait évidemment plus surpris encore par l’influence des réseaux sociaux dans les relations internationales, mais il apprendrait vite à les utiliser à son profit.

    Lorsqu’un chef d’Etat décide aujourd’hui d’entrer en guerre, on dit encore qu’il « franchit le Rubicon ». Comment expliquez-vous la postérité de cette expression ?

    César lui-même a donné à cet épisode une portée symbolique exceptionnelle. Il avait parfaitement conscience que le franchissement du Rubicon constituait un acte irréversible. En pénétrant armé sur le sol italien sans l’autorisation du Sénat, il ouvrait la guerre contre Pompée et bravait les institutions républicaines.

    Il a lui-même construit la mise en scène de cet événement, notamment à travers la célèbre formule Alea jacta est — « le sort en est jeté » ou, plus prosaïquement, « les dés sont jetés ». Dès cet instant, le franchissement du Rubicon cesse d’être un simple épisode militaire pour devenir un symbole universel de la prise de risque, d’une décision irrévocable, et d’un saut dans l’inconnu.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/jerome-france-jules-cesar-est-une-figure-disruptive-pour-les-gourous-de-la-silicon-valley-PC5XN2GKONG6TIJDRNKD4CI5QM/

    Author : Sébastien Le Fol

    Publish date : 2026-07-28 15:00:00

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