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    Crise des migrants à Ceuta : « Le Maroc envoie un signal à l’Espagne »

    IntelliNewsBy IntelliNewsjuillet 31, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Les images ont fait le tour du monde : des milliers de migrants massés face aux clôtures de Ceuta, des silhouettes nageant vers l’enclave espagnole, des forces de sécurité dépassées par l’ampleur du mouvement. Depuis le 30 juillet, la petite ville est au cœur d’une crise migratoire sans précédent. Selon le gouvernement espagnol, près de 50 000 personnes sont entrées illégalement en quelques heures à Ceuta. Le bilan humain est très lourd : 57 migrants ont déjà trouvé la mort en tentant de rejoindre ses côtes à la nage, d’après les informations du quotidien espagnol El País. Cette crise migratoire a suscité de nombreuses réactions en Europe, jusqu’aux Etats-Unis. La France a annoncé un renforcement des contrôles à sa frontière avec l’Espagne, tandis que l’Italie a menacé de suspendre Madrid du système de libre circulation interne de l’UE.

    Pour L’Express, Haizam Amirah Fernandez, directeur du Centre d’études arabes contemporaines (CEARC) de Madrid décortique les ressorts de cette crise qui va bien au-delà du problème migratoire. Selon cet expert, il ne fait aucun doute que le Maroc a « ouvert sa frontière pour envoyer un signal à l’Espagne ». Entretien.

    L’Express : Comment expliquer l’ampleur du drame qui vient de se produire à Ceuta ?

    Haizam Amirah Fernandez : Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ceuta compte environ 84 000 habitants. Si 60 000 personnes sont arrivées en quelques heures, cela représente près de 70 % de population supplémentaire d’un coup. Imaginez une ville européenne frontalière absorbant un tel afflux en quelques heures. C’est ce qui s’est produit. Et c’est arrivé pour une raison simple : en temps normal, une frontière entre deux Etats existe pour préserver leur souveraineté respective, or celle-ci n’a pas joué son rôle. Elle a laissé sortir massivement une population d’un Etat vers un autre.

    Pourtant, par le passé, le Maroc a déjà montré sa capacité à fermer ou à durcir le contrôle de sa frontière avec Ceuta et Melilla. Cela s’est produit notamment en 2018, avec la suspension des passages de travailleurs transfrontaliers, puis pendant la crise du Covid-19, lorsque la frontière a été totalement fermée pendant plus de deux ans.

    Beaucoup d’observateurs accusent le Maroc d’avoir volontairement laissé passer ces migrants, en représailles après la visite de Pedro Sanchez en Algérie le 20 juillet…

    Les informations manquent encore pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Ce type de message envoyé par un Etat comporte toujours une part d’ambiguïté calculée. Mais un précédent existe : en 2021, une arrivée massive de migrants s’était déjà produite à Ceuta, dans un contexte où Rabat exprimait son mécontentement envers Madrid. Le schéma se répète, mais à une échelle bien plus grande cette fois. C’est une manière, pour les autorités marocaines, d’adresser un signal au gouvernement espagnol et à la société civile.

    Et l’un des motifs possibles, c’est précisément que Madrid tente de renouer avec Alger – ce qui déplaît fortement à Rabat. Le Maghreb fonctionne aujourd’hui selon une logique de « jeu à somme nulle » : tout rapprochement hispano-algérien y est perçu, côté marocain, comme un coup porté à ses intérêts. Cette logique s’est durcie depuis que Donald Trump a reconnu, en décembre 2020, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange d’une normalisation avec Israël. Depuis, la tension n’a cessé de croître dans tout le Maghreb et jusqu’en Méditerranée occidentale – l’Espagne comprise.

    Comment la précédente crise s’était résolue ?

    Après la crise de Ceuta en 2021 (entre 8 000 et 10 000 migrants étaient arrivés), Madrid a profondément réorienté sa politique sur le Sahara occidental. Dès 2022, Pedro Sanchez a rompu, unilatéralement et sans consensus interne, la neutralité historique espagnole sur ce dossier, en se ralliant à la solution d’autonomie marocaine – celle-là même que ni le Front Polisario ni l’Algérie ne défendent. Cette évolution n’a toutefois pas empêché de nouvelles tensions migratoires aux frontières espagnoles, ce qui alimente le débat sur l’efficacité de cette stratégie.

    Pedro Sanchez a évoqué vendredi une interprétation « erronée et malveillante » par des mafias d’une récente décision judiciaire sur le retour des migrants arrivés par mer. Que pensez-vous de cette explication ?

    Mais qui sont exactement ces « mafias » ? Le chef du gouvernement, la ministre de la Défense et d’autres responsables reprennent tous cet argument, mais sans jamais expliquer de qui ils parlent ni quel serait leur intérêt. Je comprends parfaitement le modèle économique des réseaux de passeurs qui organisent des traversées vers les Canaries ou à travers le détroit de Gibraltar : ils font payer très cher un voyage clandestin, en contrepartie du risque qu’ils prennent. Mais dans ce qui s’est passé à Ceuta, où est le bénéfice financier ? Où est le business ? C’est une question à laquelle les autorités espagnoles devraient répondre.

    L’argument des mafias est avancé de manière répétée, sans que l’on précise jamais quelle est leur motivation concrète dans cette affaire. Or invoquer ces réseaux permet aussi de déplacer le débat et d’éluder la responsabilité des États chargés du contrôle de leurs frontières.

    L’Espagne est en train de renvoyer les migrants vers le Maroc. Madrid porte-t-il, comme le Maroc, une part de responsabilité dans ce qui s’est passé ?

    Ce sont les autorités marocaines qui ont ouvert la porte. Mais ceux qui, côté espagnol, laissent des gens s’entasser et suffoquer contre le grillage, ou qui laissent partir des embarcations en sachant que certaines personnes vont mourir en mer, portent eux aussi une part de responsabilité.

    Comment jugez-vous la proposition de l’Italie, soutenue par le Danemark et la ministre de l’intérieur finlandaise, de suspendre l’Espagne de l’espace Schengen ?

    Giorgia Meloni et Antonio Tajani (NDLR : le ministre des Affaires étrangères) parlent avant tout à leur opinion publique, avec des positions politiques bien précises. Mais ils omettent un détail : si Ceuta et Melilla appartiennent à l’espace Schengen, elles bénéficient d’un régime dérogatoire en matière de contrôle des frontières.

    Il existe une double frontière et une autre étape de contrôle s’applique lorsqu’on rejoint la péninsule, les Baléares ou les Canaries. Donc soit Mme Meloni et M. Tajani l’ignorent – ce qui m’étonnerait car ce sont des personnes bien informées -, soit ils font preuve de déloyauté envers un Etat membre qui avait pourtant soutenu l’Italie lorsque des milliers de personnes arrivaient de Tunisie sur ses îles, sans que Madrid n’en tire jamais parti sur le plan de sa politique intérieure. C’est totalement déplacé.

    Donald Trump a déjà réagi, affirmant que les images « terribles » de milliers de migrants rejoignant l’enclave espagnole constituent un avertissement de ce qui pourrait arriver aux Etats-Unis si les démocrates revenaient au pouvoir. Craignez-vous une récupération politique par l’extrême droite ?

    Oui, c’est déjà une réalité. Cette situation révèle aussi une contradiction au sein de l’extrême droite espagnole. Celle-ci revendique une proximité idéologique avec Donald Trump et Benyamin Netanyahou, alors que certains courants nationalistes marocains et certains relais proches des milieux conservateurs américains ont, eux, qualifié la présence espagnole à Ceuta et Melilla de « coloniale » et défendu l’idée que ces territoires devraient revenir au Maroc. Or, l’extrême droite espagnole considère au contraire ces deux villes comme des composantes inaliénables de la souveraineté nationale. Elle se retrouve donc face à un dilemme : reprendre les images d’arrivées migratoires massives pour dénoncer une « invasion », tout en ménageant certains alliés internationaux qui soutiennent des positions incompatibles avec son propre discours territorial. Jusqu’à présent, personne n’a véritablement apporté de réponse claire à cette contradiction.

    Que répondre à la revendication territoriale marocaine sur ces deux villes ?

    Contrairement au Sahara occidental, Ceuta et Melilla n’ont jamais fait partie du protectorat espagnol au Maroc au XXe siècle. Leur lien avec l’Espagne remonte à plusieurs siècles : Melilla est rattachée à la Couronne espagnole depuis 1497 et Ceuta depuis 1580. Le droit international les considère aujourd’hui comme des territoires souverains espagnols.

    Cette situation comporte toutefois une particularité évidente : ces deux villes sont situées sur le continent africain. Elles possèdent également une réalité démographique et sociologique propre : la majorité de leurs habitants, toutes communautés et confessions confondues, se reconnaît comme citoyenne espagnole et européenne et souhaite conserver ce statut.

    Il existe enfin une réalité politique : depuis son indépendance en 1956, le Maroc revendique la souveraineté sur Ceuta et Melilla. Un accord entre Madrid et Rabat pourrait évidemment modifier la situation. Mais en l’absence d’un tel accord, la réalité juridique demeure : Ceuta et Melilla sont des territoires espagnols et européens, malgré leur localisation en Afrique – à l’image des îles Canaries, géographiquement africaines mais intégrées à l’Union européenne.

    Cette crise illustre-t-elle, une fois de plus, l’incapacité de l’Union européenne à parler d’une seule voix sur ce sujet ?

    Sans aucun doute, il existe un drame humanitaire. Mais le cœur du problème dans cette affaire n’est pas seulement migratoire : il relève aussi d’une logique de pression politique. Lorsqu’un Etat laisse soudainement passer un afflux massif de migrants à sa frontière, il ne s’agit pas uniquement d’une crise humanitaire ; cela peut aussi devenir un instrument de rapport de force. L’exemple de la Biélorussie face à la Pologne l’a montré : en 2021, Minsk a été accusé d’avoir organisé l’acheminement de milliers de migrants vers la frontière européenne afin d’exercer une pression politique sur l’UE. Beaucoup y ont vu une manœuvre politique plutôt qu’un simple phénomène migratoire.

    Ce qui est en jeu ici, c’est une question de cohérence. Les mêmes principes doivent s’appliquer à toutes les frontières européennes : un afflux massif de migrants peut avoir une dimension humanitaire, mais aussi devenir un outil de pression entre Etats. La manière d’y répondre ne peut donc pas être dissociée du contexte politique dans lequel il survient.



    Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/crise-des-migrants-a-ceuta-le-maroc-envoie-un-signal-a-lespagne-XXY2N5D4MRDR3G6QJUOI4KJVBI/

    Author : Charles Carrasco

    Publish date : 2026-07-31 16:44:00

    Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

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