Ces dernières semaines, les ministres de l’Économie et du Budget, Roland Lescure et David Amiel, ont vu déferler sur leurs bureaux plusieurs rapports évaluant la trajectoire des finances publiques de la France. Qu’ils émanent du Fonds monétaire international (FMI), de la Commission européenne, de l’OCDE ou encore de la Cour des comptes, le constat est sans appel : la dette tricolore – 3 536,1 milliards d’euros au dernier comptage – suit une pente dangereuse. Le dernier en date, rédigé par quatre économistes aux sensibilités différentes et missionnés par Bercy, n’y fait pas exception : Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla préconisent même un effort de 125 milliards d’euros d’ici à 2032, soit la fin du prochain quinquennat, pour stabiliser le niveau d’endettement public.
De quoi clore le débat ? Pas selon Matthieu Pigasse. Invité du média Legend, chaîne YouTube aux millions d’abonnés où se pressent responsables politiques, chefs d’entreprise et personnalités publiques, l’homme d’affaires, un temps évoqué comme potentiel candidat à l’élection présidentielle de 2027, affirme qu’il n’existe « aucun risque de liquidité sur la dette française ». Selon le propriétaire des Inrockuptibles et de Radio Nova, qui n’a pas répondu à nos questions, l’indicateur habituellement utilisé pour mesurer l’endettement d’un pays est trompeur : il compare un stock – la dette accumulée – à un flux – la richesse produite chaque année. D’après lui, il faudrait plutôt rapporter la dette au patrimoine national. Avec cette approche, l’endettement de la France ne représenterait plus que 15 à 20 % de celui-ci, contre 115 % du PIB selon la formule traditionnellement retenue. Le banquier soutient par ailleurs que la Banque centrale européenne (BCE) pourrait aisément financer de nouveaux emprunts, comme au moment du Covid. Autrement dit, circulez, il n’y a rien à voir.
Un discours relativiste que l’on retrouve chez Jean-Luc Mélenchon qui compare le stock de la dette à la maturité des titres pour en amoindrir la portée immédiate ou bien chez Jordan Bardella, qui appelait, en décembre dernier, à ouvrir une discussion avec la BCE afin qu’elle rachète une partie de la dette française. En réalité, la méthode de calcul importe peu : le problème est ailleurs. Matthieu Pigasse évite soigneusement de répondre au véritable enjeu : celui du rétablissement de la crédibilité budgétaire de la France, alors que la dynamique de la dette est plus que jamais préoccupante. « La BCE n’est pas là pour se substituer à des responsables politiques qui, gauche et droite confondues, ont laissé les finances publiques se dégrader depuis des décennies », fustige Bruno Cavalier, chef économiste chez ODDO BHF. « L’idée de dire : ‘Ce n’est pas grave, on peut faire n’importe quoi, la BCE sera toujours là pour racheter notre dette, voire l’annuler’, relève davantage, selon moi, de la fiction politique, avance un ancien haut responsable de Bercy. C’est un discours dangereux, car il laisse entendre qu’il n’est pas nécessaire de réduire la dépense publique ou les déficits. »
Plus de 1 000 milliards de dette en sept ans
Le problème ne date, certes, pas d’hier. « Il revient périodiquement, et pas seulement l’été : cela fait vraiment quarante ans qu’on tient ce discours, au moins depuis le plan Juppé de 1995 pour préparer l’euro, et plus largement depuis la ratification du traité de Maastricht. Je pense que le problème est aujourd’hui moins réel qu’on ne le dit, surtout si l’on regarde le déficit extérieur », considère François Geerolf, économiste à l’OFCE et ancien professeur assistant à UCLA.
Sauf que depuis 2019, la dette publique a augmenté de plus de 1 000 milliards d’euros et ne montre aucun signe de stabilisation. Une telle progression, qui réduit considérablement les marges de manœuvre de l’État et accroît sa dépendance aux marchés. « Le niveau de la dette, s’il est stable, n’est pas en soi un problème majeur. Ce qui inquiète, c’est son explosion : elle préoccupe les investisseurs, fait monter les taux d’intérêt et alimente une spirale dangereuse », assure Olivier Blanchard, ancien chef économiste en chef du FMI. Depuis plusieurs jours, le rendement de l’emprunt français à dix ans flirte avec la barre des 4 %. « Cela pèse de plus en plus sur les finances publiques, s’inquiète Eric Dor, directeur des études économiques à l’IÉSEG School of Management. Bien sûr, ce taux ne concerne que les nouveaux emprunts : heureusement, l’ensemble de la dette française n’est pas refinancé à près de 4 % du jour au lendemain. Mais, à mesure que les anciennes obligations arrivent à échéance, elles sont remplacées par de nouvelles émissions à des taux plus élevés. »
Un scénario à la grecque serait-il envisageable ? « Ce n’est pas le bon référentiel, estime Bruno Cavalier. La France n’a pas de déficit extérieur considérable. La vraie référence serait plutôt le précédent britannique du mini-budget de Liz Truss : un pays développé, très endetté, qui annonce brutalement une politique budgétaire jugée non crédible, combinée à des facteurs techniques. » Le sujet risque en tout cas de prendre une place importante dans les débats les prochains mois. Jusqu’à présent, les marchés, malgré les crises successives – de la dissolution à la chute de deux Premiers ministres – se sont montrés plutôt patients. « L’idée assez générale est d’attendre l’élection présidentielle pour voir qui l’emporte et sur quelle orientation économique et budgétaire, prédit Bruno Cavalier. Quel que soit le prochain président, le dossier budgétaire sur le bureau sera le même : personne n’arrive avec une baguette magique, ni avec un boulet au pied. La séquence sera compliquée, et le rôle du marché est de mettre un prix sur le risque. » Fin juin, le ministre David Amiel tirait la sonnette d’alarme en déclarant que la France était assise sur « un baril de poudre ». La mèche n’est pas encore allumée, mais une étincelle pourrait suffire à transformer le problème de la dette, quoi qu’en dise Matthieu Pigasse, en véritable crise.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/dette-francaise-entre-matthieu-pigasse-et-le-fmi-qui-faut-il-croire-K4QJGJSFAJCXHF2ZOPAUQ2WQWU/
Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-08-02 06:45:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.