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    « La peur d’une bombe saoudienne est largement exagérée » : les ambitions de MBS décryptées par l’ex-ambassadeur Michael Ratney

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 3, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    En décembre dernier, Michael Ratney, ex-ambassadeur américain en Arabie saoudite, décrivait dans nos colonnes un Mohammed ben Salmane concentré sur la modernisation interne de son pays, au détriment d’une implication dans les conflits du Moyen-Orient. Alors que les frappes aériennes menées avec Washington contre des milices pro iraniennes en Irak semblent contredire cette analyse, L’Express a de nouveau sollicité le diplomate, désormais conseiller principal au Center for Strategic and International Studies. Loin de changer son fusil d’épaule, Michael Ratney juge au contraire MBS en cohérence avec ses ambitions. Le spécialiste revient également sur l’accord sur le nucléaire civil conclu avec Washington, qui pourrait déboucher, selon certains analystes, sur le développement d’armes nucléaires sur le sol saoudien. Une peur qu’il juge largement exagérée. Entretien.

    L’Express : Lors de notre dernier échange, vous décriviez un Mohammed ben Salmane désormais concentré presque exclusivement sur la transformation économique et sociale de son pays, cherchant à se tenir à l’écart des conflits régionaux. Les récentes frappes menées conjointement avec Washington contre des milices pro iraniennes en Irak ne vous donnent-elles pas tort ?

    Michael Ratney : Non, à mes yeux, sa logique reste cohérente. Comme depuis le début, MBS ne souhaite pas que la guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran s’intensifie, car il craint d’en subir les conséquences. Il sait également que s’il adopte une posture de belligérant assumée, cela risque d’affecter la réputation de son pays en tant que destination pour les investisseurs et le tourisme. D’ailleurs, des informations ont récemment fait état de démarches entamées par celui-ci auprès de Donald Trump pour le convaincre de renoncer à ses menaces de relancer des opérations aériennes de grande envergure contre l’Iran, et il semble que le président américain l’a écouté.

    Mais MBS cherche un équilibre. Car dans le même temps, l’Arabie saoudite a directement été attaquée à deux reprises : par des milices soutenues par l’Iran en Irak, et par les Houthis au Yémen, avec des indices d’une coordination entre les deux. Pour MBS, c’était une ligne rouge. Par ailleurs, plusieurs développements ont rendu nécessaire de s’impliquer davantage ; à commencer par la fermeture du détroit d’Ormuz.

    Pour le prince saoudien, il est primordial que l’Iran ne garde pas la main sur cette zone stratégique. Or le mémorandum en quatorze points signé à Versailles, censé permettre à Trump de sortir du conflit, s’est rapidement effondré sur cette même question du détroit. Il était donc important de trouver un moyen d’empêcher Téhéran de se retrouver en contrôle effectif de la zone ; l’Arabie saoudite ayant besoin de faire circuler à nouveau son pétrole. Elle avait l’avantage de pouvoir exporter via la mer Rouge en acheminant 80 % de son pétrole par pipeline jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb, en direction de marchés asiatiques. Mais les Houthis sont entrés dans le conflit en attaquant des pétroliers saoudiens, et en menaçant de fermer la zone.

    Avec l’attaque menée par des milices soutenues par l’Iran en Irak, un nouveau cap a été franchi. Pour MBS, il fallait donc démontrer sa capacité à réagir lorsque les intérêts vitaux de son pays sont attaqués. En un sens, cette opération se révèle payante sur au moins un point. Au début de la guerre, les pays du Golfe partenaires des Etats-Unis se demandaient si ces derniers les protégeraient en cas d’impact direct de la guerre sur eux. Dans ce cas précis au moins, ils ont désormais une réponse. Cela étant, oui, cette période est très incertaine pour l’Arabie saoudite. Mais je pense que MBS restera concentré sur la transformation interne du pays.

    Concrètement, que peut faire MBS dans les prochains mois pour ne compromettre ni sa sécurité, ni son projet de transformation interne ?

    C’est effectivement son défi central. Pour l’instant, sa priorité est de ne pas s’impliquer militairement et d’éviter de s’enliser dans les conflits de la région telle la guerre au Soudan, à Gaza, au Yémen et bien sûr celle avec l’Iran. A la place, MBS va plutôt mobiliser diplomatiquement ses relations, et s’impliquera en priorité sur ce plan. Riyad essaie par exemple de constituer une coalition de forces navales pour patrouiller en mer Rouge depuis que la menace houthiste s’est accrue. C’est un outil imparfait, de forces étrangères majeures étant impliquées dans cette initiative, mais cela illustre bien où MBS concentre ses efforts.

    L’accord sur le nucléaire civil conclu avec Washington est un peu l’arbre qui cache la forêt.

    Il alloue d’ailleurs déjà ses moyens diplomatiques à la guerre à Gaza, notamment aux côtés d’Européens, autour d’une solution à deux Etats. Sans toutefois, à nouveau, s’impliquer pleinement : pas de financement de la reconstruction de Gaza, un engagement limité dans le Conseil de la paix… En clair : MBS adopte la stratégie du service minimum.

    L’autre sujet brûlant, c’est l’accord sur le nucléaire civil conclu avec Washington, qui fait craindre à certains experts un possible enrichissement d’uranium sur le sol saoudien… N’est-ce pas contradictoire avec l’image d’un prince exclusivement tourné vers l’économie et le tourisme ?

    Le moment est trompeur : les discussions concernant cet accord remontent à l’administration Obama. L’Arabie saoudite, qui dispose d’importants gisements d’uranium, souhaite depuis longtemps construire des centrales nucléaires. En réalité, cet accord est un peu l’arbre qui cache la forêt. Car malgré les craintes qui affleurent quant à un possible enrichissement en uranium, celui-ci s’inscrit pleinement dans les préoccupations nationales de MBS. Je m’explique : pour l’heure, les Saoudiens ont certes d’importantes réserves de pétrole, mais celles-ci leur servent en bonne partie à produire leur propre électricité. Or un baril vendu sur le marché mondial génère des revenus, contrairement à un baril brûlé localement, qui ne rapporte rien.

    Par ailleurs, ils savent que dans le futur, il y a de fortes chances que la demande internationale en pétrole décline, si bien que cet actif perdra de sa valeur. Il devient donc urgent pour MBS de vendre son pétrole maintenant, tant qu’il vaut cher, plutôt que de le garder pour le brûler à l’échelle nationale. C’est là que le nucléaire entre en jeu comme solution de remplacement pour produire de l’électricité autrement – en plus du solaire et de l’éolien, dans lequel l’Arabie saoudite investit massivement. C’est donc l’objet fondamental de cet accord : leur donner la possibilité de développer des centrales nucléaires avec la technologie américaine.

    L’Arabie saoudite a tout de même prévenu que si l’Iran se dotait de l’arme nucléaire, elle en ferait de même…

    A mon sens, on en fait trop sur cet accord : la peur concernant une bombe saoudienne est largement exagérée. Il faut savoir que ce pacte comprend deux volets : l’accord bilatéral de base, et un protocole de garanties de non-prolifération. Pour l’heure, aucun des documents relatifs à ces deux aspects n’a été rendu public mais cela ne saurait tarder car ils doivent être transmis au Congrès américain. Il est cependant vrai que cet accord laisse entrevoir la possibilité d’un enrichissement en uranium, ce qui est inhabituel. Mais pas étonnant, car la position saoudienne est de pouvoir tout faire : extraire l’uranium, l’enrichir, produire du combustible nucléaire et produire de l’électricité. J’entends aussi que l’uranium enrichi peut servir à fabriquer une bombe atomique. Nous en sommes cependant loin.

    Pourquoi cela ?

    Il semble que Washington et Riyad se soient mis d’accord sur une période de consultation de deux ans concernant la possibilité d’un enrichissement, dans le but d’en faire une entreprise commercialement viable. Mais même cela prendrait des années à développer. En Russie, les installations à visée commerciale ont été développées à l’époque soviétique ! Pour l’Arabie saoudite, partir de zéro et développer une industrie d’enrichissement d’uranium commercialement viable est donc peu probable. D’autant plus que cela demanderait de s’accorder avec plusieurs administrations américaines après le mandat de Donald Trump.

    Le pays est donc très loin du stade de l’enrichissement. Et même si j’entends l’idée selon laquelle les Etats-Unis prennent le risque de répéter l’erreur commise avec l’Iran il y a quinze ans, il vaut mieux que ce soient eux qui soient aux commandes que la Chine ou la Russie, qui n’exigeraient probablement aucune garantie de non-prolifération.

    MBS veut à tout prix éviter un scénario à la Zelensky avec Donald Trump

    Certains estiment que MBS ressort grand gagnant de cet accord. A raison ?

    Toutes les parties peuvent revendiquer une forme de victoire. Mais le grand gagnant est probablement l’industrie américaine, qui aura désormais la possibilité de répondre à des appels d’offres de plusieurs milliards de dollars. Ensuite, oui, l’Arabie saoudite peut commencer à bâtir une industrie nucléaire, avec la possibilité d’un programme d’enrichissement – même si, à nouveau, nous ignorons encore les détails de tout cela. Cela étant, gardons à l’esprit que lorsque les Saoudiens ont commencé à négocier l’accord, celui-ci n’incluait pas certaines conditions formulées Trump. A commencer par le fait de rejoindre les accords d’Abraham, c’est-à-dire normaliser les relations avec Israël. Cela a introduit une importante incertitude dans ce dossier. Quand le Congrès américain va étudier le texte de cet accord, il se demandera ce qu’il a sous les yeux. Or, point important, le texte en tant que tel ne mentionne rien de cette normalisation avec Israël. C’est Trump qui a déclaré que celui-ci ne saurait être mis en œuvre sans cette condition. Il n’est donc pas certain que le Congrès accepte cet accord sans davantage de clarté.

    L’imprévisibilité de Donald Trump – qui a donc conditionné cet accord à une normalisation avec Israël dès le lendemain de sa signature – pèse-t-elle aussi sur la confiance de Riyad envers Washington comme garant de sa sécurité ?

    Les Etats-Unis sont parfois un partenaire frustrant. Mais les frappes conjointes menées en Irak sont un bon indicateur du fait que les relations sont encore bonnes. Cela dit, on pourrait effectivement craindre qu’à l’avenir, les Saoudiens cherchent d’autres partenaires de sécurité, mais je ne vois pas qui. Ni la Chine, ni le Pakistan n’accepteraient de mener des frappes aériennes conjointes contre des cibles iraniennes. Les Etats-Unis sont donc des alliés imparfaits, mais il n’existe pas vraiment d’alternative.

    Pour autant, il est probable que Riyad cherchera à se prémunir en maintenant des relations et des engagements diplomatiques avec d’autres pays, à commencer par le Pakistan. La Chine aussi pourrait jouer un rôle majeur à l’avenir. Autrement dit : l’Arabie saoudite ne peut se passer des Etats-Unis, mais elle fera tout son possible pour compenser ce qu’elle ne peut obtenir de cette relation. Mais une chose est sûre : MBS veut à tout prix éviter de se retrouver dans une situation hostile avec Donald Trump, qu’il sait très imprévisible. Il a vu, comme tout le monde, ce qui peut arriver à certains dirigeants mondiaux dans ce genre de cas de figure. L’enjeu est donc d’éviter un scénario à la Zelensky, et de naviguer tant bien que mal entre les sautes erratiques et la volatilité de Trump.

    Tout de même, avec les dizaines de milliards de dollars d’accords entre la Chine et l’Arabie saoudite dans les énergies vertes, n’assiste-t-on pas à un véritable rééquilibrage stratégique susceptible d’éclipser les Etats-Unis ?

    Non. La Chine a certes été le principal concurrent des Etats-Unis dans la région. Et MBS a besoin de maintenir des relations avec Pékin sur le plan commercial – la Chine étant le plus grand acheteur de pétrole saoudien, et un potentiel investisseur majeur. Mais les Saoudiens utilisent surtout la Chine comme caution et outil de levier : s’ils en venaient à être frustrés, par exemple, par la capacité des Américains à leur vendre des technologies avancées, ils pourraient agiter le drapeau chinois pour rappeler que Pékin leur vendra peut-être. C’est une façon de faire pression. Au fond, MBS voit l’avenir, sur le plan sécuritaire comme commercial, aux côtés des Américains. Et il ne lâchera rien. MBS est absolument déterminé à transformer son pays. C’est, je crois, une des raisons pour lesquelles la population saoudienne est derrière lui.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-peur-dune-bombe-saoudienne-est-largement-exageree-les-ambitions-de-mbs-decryptees-par-lex-AWXAIDIXCFANTO2DUJIROG5RRY/

    Author : Alix L’Hospital

    Publish date : 2026-08-03 16:00:00

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