Xi Jinping a fait de la lutte anticorruption l’une des grandes affaires de son règne. Certains fonctionnaires en ont fait une petite affaire commerciale. Selon le Wall Street Journal, des responsables chinois transmettent clandestinement des informations sur les prochaines victimes des purges anticorruption du gouvernement chinois. Les noms ne sont pas toujours écrits : une photo, un curriculum vitae, un homophone ou un emoji peuvent suffire. Celui qui sait avant les autres quel responsable va tomber peut vendre l’information, protéger un proche, déplacer de l’argent ou spéculer sur une entreprise exposée.
Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, en 2012, la Chine mène une campagne anticorruption d’une ampleur considérable : plus de sept millions de personnes ont été sanctionnées pour des manquements allant des pots-de-vin à la divulgation de secrets. L’an dernier, 983 000 personnes ont encore été disciplinées, un record, selon le Wall Street Journal. Ces enquêtes se déroulent dans un grand secret, mais leurs conséquences peuvent être immédiates. Un responsable averti peut faire disparaître des preuves, déplacer des fonds ou tenter de fuir. Des cadres peuvent se positionner sur un poste bientôt vacant. Des investisseurs, eux, peuvent vendre à découvert les actions d’une entreprise susceptible d’être touchée par l’arrestation d’un dirigeant.
Le renseignement à 100 euros
D’après Banyuetan, un magazine de l’agence officielle Chine nouvelle, cité par le Wall Street Journal, certaines informations partent de responsables du Parti puis passent entre plusieurs intermédiaires avant d’atterrir dans des groupes en ligne. L’accès peut coûter de quelques dizaines à plusieurs centaines de yuans, soit jusqu’à environ 100 euros. D’autres comptes préfèrent gagner de l’argent avec les vues, quitte parfois à gonfler les accusations ou à inventer des scandales. Reste à ne pas se faire prendre. Les auteurs évitent généralement d’écrire qu’un responsable va être inquiété. Un CV publié sans commentaire, une photo, un homophone ou une formule codée suffisent parfois.
L’exemple le plus parlant remonte à juillet 2025. Un compte WeChat publie la photo et le CV de Zhou Xianwang, ancien vice-gouverneur du Hubei et ex-maire de Wuhan. Deux jours plus tard, un autre utilisateur fait de même sur Douyin, l’équivalent chinois de TikTok. Le lendemain, l’organe disciplinaire du Parti annonce une enquête contre le politicien. Il sera ensuite exclu du Parti pour corruption présumée, puis visé par des poursuites pénales. Le même compte pousse ensuite l’exercice, une fois en novembre, où il publie la photo d’un ancien responsable du Hunan, accompagné d’un emoji de tasse de thé : dans ces réseaux, être « invité à prendre le thé » peut désigner un interrogatoire. Environ une semaine plus tard, une enquête est annoncée. Une autre fois encore, au printemps, le compte publie encore les noms et les photos de trois responsables ; tous seront ensuite ciblés. Les abonnés apprécient la précision, les autorités, moins.
Le CV avant le communiqué
Car connaître le prochain nom ne sert pas seulement à briller dans les conversations. Une personne prévenue peut tenter de faire disparaître des preuves, déplacer des fonds ou fuir. Des cadres du Parti peuvent commencer à se positionner sur un poste bientôt vacant. Des investisseurs peuvent, eux, vendre des actions avant qu’une enquête ne touche une entreprise liée au responsable visé. En 2022, l’action de China Merchants Bank avait fortement reculé après l’annonce d’une enquête contre son ancien président.
Le Parti tente donc de bloquer les fuites. Des médias officiels réclament davantage de contrôles, des algorithmes de censure plus efficaces et des sanctions plus lourdes. Pékin avait déjà réorganisé son appareil disciplinaire en 2018 afin d’éviter qu’un même inspecteur ne concentre trop de pouvoir. Cela n’a pas réglé le problème : plus de 7 800 agents chargés de surveiller les autres ont eux-mêmes été sanctionnés en 2023. Et lorsqu’un compte WeChat est fermé, ses opérateurs peuvent simplement réapparaître sur Douyin. La difficulté résume l’affolement : les enquêtes tirent une partie de leur efficacité de leur secret, mais ce secret rend précisément l’information très recherchée dès qu’elle fuit. Pékin doit donc trouver un moyen de préserver la confidentialité tout en empêchant certains de la monnayer, dans un contexte où même un CV peut finir par devenir une information privilégiée.
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Publish date : 2026-08-10 14:39:00
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