Rien ne semble pouvoir altérer le sourire confiant de Veronica Squinzi. Mi-juin, sous la somptueuse fresque du réfectoire, au musée des sciences et technologies milanais Léonard de Vinci, la patronne de Mapei, vêtue d’un élégant ensemble vert fougère, jubile. Son entreprise vient de recevoir le prix Léonard de Vinci – remis chaque année par l’association des Hénokiens, regroupant des entreprises familiales bicentenaires, et par le Château du Clos Lucé, dernière demeure du peintre. Un mois plus tard, c’est la douche froide. Alors qu’il s’apprête à dévoiler ses résultats annuels, Mapei se fait épingler, aux côtés d’une poignée de concurrents, dans un communiqué de la Commission européenne. En cause, une suspicion d’entente sur les prix de produits chimiques pour le ciment, le béton et le mortier dans trois pays européens. L’allégation a été immédiatement démentie par le groupe italien. Mais elle écorne l’image qu’il cultive depuis ses débuts.
Son histoire commence en 1937, lorsque Rodolfo Squinzi, peintre en bâtiment, fonde Mapei – acronyme italien de « matériaux auxiliaires pour le bâtiment et l’industrie ». Avec ses sept employés, l’entreprise se spécialise d’abord dans la fabrication de peinture, mais ne tarde pas à élargir son horizon. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Milan, défigurée par les bombardements, doit panser ses plaies. Les besoins en reconstruction sont immenses. Chez Mapei, les commandes explosent.
Trois décennies plus tard, son fils Giorgio, tout juste diplômé en chimie, devient capitaine du groupe industriel. Epaulé par son épouse, en charge du marketing, il orchestre le déploiement de la marque à l’international, avec un premier projet au Canada : ses adhésifs sont utilisés pour la piste d’athlétisme des Jeux olympiques de Montréal, en 1976. Une passion pour le sport que la marque porte dans ses gênes : le groupe de Rodolfo Squinzi, ancien coureur cycliste, a longtemps été sponsor d’une équipe de cyclisme mais aussi propriétaire d’un club de football et partenaire du skipper italien Ambrogio Beccaria.
Des mines aux data centers
Au décès de Giorgio, en 2019, la troisième génération reprend le flambeau. Ses enfants, Veronica et Marco Squinzi, se partagent la direction sous la forme d’un tandem : elle mène l’internationalisation, tandis que lui, chimiste de formation, supervise la recherche et développement. Avec un chiffre d’affaires de 4,4 milliards d’euros en 2025, resté stable sur l’année, le groupe réalise aujourd’hui plus de la moitié de ses ventes en Europe, tirées par l’Italie, suivie par l’Amérique du Nord. Le musée Guggenheim, le Colisée romain, et même Notre-Dame de Paris font partie des monuments rénovés grâce à ses produits. Leur point commun ? Améliorer les propriétés des bâtiments. En clair, diminuer la perméabilité des toitures, augmenter l’adhérence des sols…
Parmi ses sites industriels répartis à travers le monde, c’est Mediglia, en périphérie de Milan, qui abrite sa plus grande usine. De ses immenses entrepôts, 30 000 camions sortent chaque année. Entre les lignes de production, les porte palettes se livrent à une valse effrénée. Avec pour musique de fond, le bruit sourd de l’air comprimé qui fait circuler les matériaux vers les silos. Sur le drapeau bleu qui flotte au-dessus du site, on distingue un curieux logo : des blocs de construction imbriqués dans un erlenmeyer, symboles de l’activité du groupe.
La formule de Mapei tient en un mot : la diversification. Ses solutions trouvent leur place aussi bien dans les stades que dans les mines ou les data centers, en plein boom… « Entre les projets d’extension des infrastructures, les nouvelles constructions et le fait que chaque logement nécessite des travaux d’entretien au moins tous les vingt ans, notre secteur a un potentiel de croissance à long terme », assure Veronica Squinzi.
Une filière qui séduit
Pour autant, la dirigeante n’ignore pas les maux qui touchent l’industrie chimique sur le Vieux Continent. « La période actuelle est éprouvante, confie la dirigeante. Notre message à Bruxelles est simple : par pitié, faites tout votre possible pour préserver la compétitivité européenne ». Ces dernières années, le poids lourd allemand BASF a accusé des pertes, le belge Solvay a réduit la voilure sur certains sites… La faute à la flambée des prix de l’énergie depuis 2022 et à la concurrence chinoise, qui ont érodé sa compétitivité. Et la perspective de baisse des quotas carbone gratuits nourrit des craintes pour l’avenir.
Peu connue du grand public, la chimie de la construction, elle, traverse une phase de consolidation. En témoigne le rapprochement entre le cimentier tricolore Vicat et le chimiste belge Koramic en 2024. Si la tentative de prise de contrôle par Saint-Gobain du géant Sika, rival suisse de Mapei, a échoué il y a quelques années, le groupe fondé par Colbert n’en tente pas moins d’étendre son emprise sur cette discrète filière à coups de rachats : il s’est emparé de son compatriote Chryso en 2021 et de l’américain GCP en 2022 – deux spécialistes de la chimie de construction. Mapei n’échappe pas à la tendance, ayant mis la main sur le français Resipoly en 2021.
Cet engouement ne doit rien au hasard. D’abord, car la filière est relativement protégée de la concurrence chinoise. « La construction reste un marché fondamentalement local : la proximité des fournisseurs est un facteur clé, car le coût du transport peut vite devenir prohibitif au regard de la valeur de certains matériaux », note Francesc Roca, directeur associé chez McKinsey. Aussi, les produits techniques répondent aux impératifs de productivité. « Après le coût des matériaux, le temps est devenu un enjeu essentiel sur les chantiers, précise Alexander Keller, directeur exécutif chez FTI consulting et fin connaisseur du sujet. Ainsi, les additifs qui accélèrent les cycles de production sont devenus un véritable argument de vente ».
Miser sur la décarbonation
Certes, le secteur fait face à quelques défis liés à la conjoncture. « La construction neuve est en berne en Europe et aux Etats-Unis du fait de la hausse des taux et des coûts de construction – matériaux, main-d’œuvre, logistique – après la pandémie de Covid, souligne Yassine Touahri, fondateur du cabinet de conseil britannique On Field Research. Mais l’industrie peut compter sur deux avenues de croissance déconnectées des cycles économiques : la rénovation énergétique des bâtiments et la décarbonation du ciment ».
Alors que le secteur du bâtiment pèse à lui seul pour un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre, la course aux solutions bas-carbone est lancée. En particulier, « les additifs mis au point par les chimistes de la construction qui permettent de remplacer le ciment par d’autres matériaux, réduisant ainsi son empreinte carbone », souligne Alexander Keller. Mapei l’a bien compris : additifs et adjuvants pour béton figurent au sein de son catalogue. Autre axe de développement : l’UE s’est fixée pour objectif de rénover 35 millions de bâtiments d’ici 2030. « Avec la transposition de la directive révisée sur la Performance énergétique des bâtiments (EPBD), la demande pour les solutions d’étanchéité et d’isolation – déjà offertes par les acteurs du marché – est susceptible d’augmenter », souligne Yassine Touahri. Une opportunité dont la filière de la chimie de construction compte bien profiter. Un peu trop ? L’enquête antitrust menée par Bruxelles le dira bientôt. L’éventuelle amende pourrait aller jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise. Un argument de dissuasion en béton.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-08-10 06:45:00
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