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    Détroit de Kertch : le point de passage que Poutine ne veut perdre à aucun prix

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 13, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    La crise d’Ormuz l’a bien montré, les détroits jouent un rôle vital dans le commerce mondial. De Malacca à Béring, en passant par le Bosphore, L’Express vous invite à un voyage dans ces lieux emblématiques, où se joue l’avenir du monde.

    EPISODE 1 – Détroit de Taïwan : le passage maritime qui pourrait faire vaciller le monde

    EPISODE 2 – Bosphore – Dardanelles : les détroits turcs, ce double verrou stratégique face à la Russie

    EPISODE 3 – Piraterie, contrebande et désastre écologique : le détroit de Malacca, talon d’Achille de l’ogre chinois

    EPISODE 4 – Bloquer le détroit de Bab-el-Mandeb ? Le scénario cauchemardesque pour l’économie mondiale

    Pour bien voir Kertch, il faut gravir la colline qui surplombe cette ville de Crimée. Un escalier monumental de 425 marches mène tout en haut. De là, comme l’on dit en russe, « on voit le monde entier dans la paume de sa main ». Devant, les eaux claires du détroit. La forêt de grues d’un premier port à gauche, un second à droite. Plus loin, les quartiers d’habitation soviétiques et leurs rues tracées à la règle, qui convergent vers le centre historique et ses cafés branchés. En contrebas, les ruines d’une villa grecque rappellent que la ville est ancienne, très ancienne. Et que chaque occupant y a laissé sa marque.

    La colline a été baptisée « Mont Mithridate », en hommage au roi Mithridate VI, dont l’ancienne cité grecque, fondée au VIIᵉ siècle avant J.-C., fut l’une des résidences. Le gigantesque monument aux morts soviétique qui se dresse à son sommet aujourd’hui rappelle autre chose : cette succession de visiteurs ne fut que rarement pacifique. On s’est beaucoup fait la guerre pour Kertch et son détroit. Et on continue de la faire.

    Le comptoir grec peuplé de Scythes, mis à feu et à sang par les Goths, puis par les Huns, fut capturé par les Tatars, rattaché à l’Empire Ottoman, conquis et colonisé par l’Empire russe, puis arraché aux armées blanches, dont il fut l’un des derniers bastions, par l’Armée Rouge. Il fut ensuite pris par l’Allemagne nazie après une bataille meurtrière – sa défense acharnée par des soldats soviétiques qui moururent jusqu’au dernier plutôt que de se rendre vaut à Kertch son titre de « Ville Héroïne » au même titre que Moscou, Kiev ou Stalingrad.

    Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les armes se taisent enfin. Ukraine et Russie sont deux républiques socialistes soviétiques, et la mer d’Azov, une mer intérieure de l’URSS. La dislocation de cette dernière en 1991 change tout. Deux nouveaux pays, l’Ukraine et la Fédération de Russie, doivent désormais se partager cet espace maritime et définir son statut. Qui peut y entrer et y naviguer ? A quelles conditions, et sous quel contrôle ? Des questions tout sauf anecdotiques. La mer d’Azov abrite en effet trois grands ports commerciaux : Taganrog, en Russie, Marioupol et Berdiansk en Ukraine, qui exportent les céréales des plaines fertiles des deux pays et le charbon du Donbass. Aujourd’hui encore, un quart des exportations russes de céréales transitent par le détroit de Kertch.

    La mer d’Azov est d’autant plus importante pour le commerce russe qu’elle n’est pas connectée qu’à la mer Noire. Le fleuve Don, qui s’y jette, est navigable. Et grâce à un monumental système de canaux construits à l’époque stalinienne par le labeur forcé des prisonniers du goulag, il est relié à la mer Caspienne, et même à la mer Blanche et à la mer Baltique. Un gigantesque système de transit maritime reliant les eaux du nord de l’Europe à celle du sud, le cercle polaire à la mer Noire… et dont le détroit de Kertch est la porte d’entrée.

    Moscou avance ses pions

    L’enjeu militaire est également considérable. Après l’effondrement de l’URSS, la Russie va tenter d’affermir son emprise sur cette zone, en recourant déjà à la force et à la politique du fait accompli. La première véritable alerte date de 2003. En septembre, sans que l’Ukraine ait été avertie, des pelleteuses commencent à construire une digue entre la rive russe du détroit et l’île de Touzla, qui se trouve en son centre. Pratiquement inhabitée, celle-ci est sous souveraineté ukrainienne, mais revendiquée par la Russie. Moscou multiplie les explications fantaisistes : travaux de protection contre les inondations, détournement des courants marins à visée écologique… La tension monte, à mesure que le chantier progresse. Si la digue atteint l’île, les Russes l’occuperont de facto. C’est « un test de la volonté ukrainienne de défendre son territoire » et « la première opération hybride russe contre l’Ukraine » [NDLR : en dessous du seuil d’une guerre ouverte] , considère Hanna Shelest, chercheuse ukrainienne au think tank américain Cepa, dans un article publié en 2023.

    Les négociations qui s’ensuivent constituent « une évidente victoire russe », juge cette spécialiste, car, aux termes du traité signé entre les deux pays, la mer d’Azov devient officiellement un espace maritime intérieur « partagé » entre la Russie et l’Ukraine. Plus question d’une mer séparée entre deux zones économiques exclusives et d’un détroit ouvert. Une telle solution, défendue par Kiev, aurait permis l’accès de navires de guerre étrangers (et notamment américains) au nom de la liberté de navigation. Moscou a réussi à imposer sa vision et à faire de la mer d’Azov un enjeu bilatéral. Un face-à-face foncièrement déséquilibré.

    Onze ans plus tard, en 2014, alors qu’à Kiev, les Ukrainiens se sont soulevés sur la place Maïdan contre le gouvernement corrompu du président prorusse Viktor Ianoukovitch, Moscou attise les flammes de la guerre civile. Les « petits hommes verts » de Poutine, ces soldats russes sans insignes, arrachent des pans entiers de territoire à l’Ukraine : au Donbass, dans les régions de Donetsk et de Lougansk, et la Crimée, annexée presque sans coup férir. Kertch devient une ville russe. Et le détroit tombe entièrement dans les mains de la Russie.

    Et pourtant… Alors même que les deux pays se déchirent, en mer d’Azov, contre toute attente, l’accord de 2003 tient tant bien que mal. L’Ukraine, qui y conserve un vaste littoral, y navigue toujours. Les ports ukrainiens de Berdiansk et Marioupol continuent de fonctionner et même, selon certaines sources, d’exporter discrètement le charbon produit dans les régions séparatistes du Donbass au gré d’arrangements plus ou moins légaux entre politiques, entrepreneurs et trafiquants des deux côtés de la ligne de démarcation. Une zone grise dont tout le monde s’accommode, même si, pour quitter la mer d’Azov, les navires au pavillon jaune et bleu doivent désormais littéralement passer sous les fourches caudines de la Russie.

    En 2018, Moscou resserre encore son étau. Jusqu’alors, le détroit de Kertch ne se traversait qu’en ferry. On y accède en bus depuis la station balnéaire d’Anapa, côté russe, après deux bonnes heures d’une route cahoteuse. Dans les derniers kilomètres, le bus circule sur une étroite bande de terre, à cheval entre mer Noire et mer d’Azov, avant de rallier Port-Kavkaz (« Port-Caucase »). De là, un navire à fond plat un peu déglingué, taches de rouille sur la coque, odeur insistante de diesel, fait la lente traversée vers Port-Krym (« Port-Crimée ») de l’autre côté du détroit, croisant en chemin des bancs de dauphins et des cargos douteux battant pavillon de Zanzibar. Le trajet, long et pénible – pratiquement une journée entière -, complique l’approvisionnement de la Crimée et étrangle le tourisme, praticable, dans les faits, uniquement par avion. Tout change en mai 2018, avec l’inauguration triomphale par Vladimir Poutine d’un pont, ruban blanc qui serpente sur les 18 kilomètres du détroit de Kertch et met la ville du même nom à 1h30 d’autoroute d’Anapa. Le chef du Kremlin a réussi à relier les deux rives du détroit, ce que personne n’était parvenu à faire durablement avant lui.

    Le verrou de la mer d’Azov et la porte de la Crimée

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands avaient pourtant lancé un projet de franchissement. Après la reprise soviétique, l’Armée rouge avait, à son tour, posé un pont ferroviaire, rapidement détruit par les glaces et jamais remplacé. Des projets sont lancés dans les années 1990 et 2000 sans jamais se concrétiser… jusqu’à l’annexion illégale de la Crimée en mars 2014. Poutine met alors les bouchées doubles. Quoi de mieux que de donner enfin corps à cette arlésienne pour démontrer à la population criméenne qu’elle se portera mieux dans le giron de Moscou que dans celui de Kiev ? Coût total de l’opération : 223 milliards de roubles, soit 3,6 milliards de dollars – qui finiront dans les poches des frères Rotenberg, magnats du BTP, amis proches de Poutine… et maîtres d’œuvre du chantier.

    Au nom de la protection du pont, la Russie pose ses conditions au passage du détroit de Kertch et multiplie les inspections de navires. Sentant la situation lui échapper irrémédiablement, le président ukrainien Petro Porochenko, élu en 2014 dans la foulée de la révolution de Maïdan, finit par jouer son va-tout.

    Le 25 novembre 2018, trois vedettes ukrainiennes venues de la mer Noire foncent vers le détroit de Kertch, avec l’intention manifeste de rallier Marioupol sans demander l’autorisation aux Russes. La marine russe arraisonne les navires et fait prisonniers leurs équipages. Ils ne seront libérés qu’en mai 2019. « Une tentative de bousculer le statu quo et d’internationaliser le conflit », analyse Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe, mais surtout une nouvelle victoire de Moscou. La crise conforte le contrôle russe du détroit. Elle préfigure surtout la guerre qui, quelques années plus tard, est de retour à Kertch.

    L’entrée en guerre

    L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022 fait de nouveau de la mer Noire, de la mer d’Azov et du détroit qui les sépare un champ de bataille. Et même un laboratoire, celui d’un combat naval d’un nouveau genre. Sur le papier, au début des hostilités, la supériorité de la marine russe est écrasante. Mais sur le terrain, cette dernière s’avère mal préparée. Les missiles, et surtout les drones navals ukrainiens lui infligent de lourdes pertes jusque dans son port d’attache de Sébastopol. « La supériorité navale russe a été d’abord malmenée par l’Ukraine avec des missiles, puis des drones, résume Igor Delanoë. Quatre ans plus tard, elle a totalement disparu ». Sur terre, en revanche, la situation tourne à l’avantage de la Russie. Les régions littorales de l’est de l’Ukraine sont rapidement occupées, et avec la chute de Marioupol en mai 2022, la mer d’Azov devient, dans les faits, une mer intérieure russe. Mais Moscou n’y règne pas en maître pour autant.

    Une première attaque, menée par un camion piégé, endommage le Pont de Crimée dès le 8 octobre 2022. Puis, en juillet 2023 et en juin 2025, des drones navals ciblent ses piliers. Les dommages, à chaque fois, ne sont pas critiques. Le pont est rapidement réparé, ses défenses renforcées. Il est aujourd’hui protégé par des écrans de fumée et des filets anti-sous-marins tendus en travers du détroit. Mais Kiev ne reste pas inactive pour autant. Tout au long du mois de juillet 2026, une vaste campagne de frappes menées par des drones ukrainiens vise les navires russes en mer d’Azov. En neuf jours, plus d’une centaine de navires commerciaux sont touchés. Le trafic maritime s’effondre. L’approvisionnement de la Crimée aussi. Cette campagne « vise à compromettre la circulation maritime en mer d’Azov, pour asphyxier économiquement la Crimée, et donc imposer un coût supplémentaire à la Russie », analyse Igor Delanoë. L’Ukraine n’a pas dit son dernier mot. Et le détroit de Kertch, lui, n’a pas fini d’entendre tonner le canon.



    Source link : https://www.lexpress.fr/monde/detroit-de-kertch-le-point-de-passage-que-poutine-ne-veut-perdre-a-aucun-prix-AYOZQIFIRBAYFEIEOI75G2QWHI/

    Author : Léo Vidal-Giraud

    Publish date : 2026-08-12 05:45:00

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