Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les Européens ont enfilé un nouveau costume, celui du lapin dans les phares de la voiture. Tétanisé. Hésitant jusqu’au dernier moment sur la voie à emprunter pour échapper au pire. Avant de trouver le bon chemin, encore faut-il comprendre le danger. Quel est le logiciel du président américain ? Sur quelle idéologie prospère le trumpisme ?
Dans une chronique publiée le 15 février dans Le Monde, l’économiste Thomas Piketty en donne sa version : « Les saillies trumpistes […] montrent son attachement au capitalisme autoritaire et extractiviste le plus agressif, qui est au fond la forme réelle et concrète qu’a prise le plus souvent le libéralisme économique dans l’histoire. » Sa démonstration pourrait être séduisante si elle n’était en grande partie fausse. Si la dérive autoritaire de Trump ne peut évidemment être contestée, le trumpisme n’est pas l’enfant du libéralisme. Il en est son négatif.
Durant la plus grande partie du XXe siècle, les démocraties capitalistes libérales ont prospéré parallèlement aux régimes socialistes autoritaires, voire dictatoriaux. L’effondrement de l’URSS et de ses vassaux a tout fait basculer. Sur les ruines du mur de Berlin, l’idée selon laquelle un seul modèle politique et économique allait conquérir la planète, et séduire tous les peuples, a fleuri. Par extension, on a même fini par confondre capitalisme et libéralisme, imaginant naïvement que la création et l’accumulation de richesse allaient de pair avec l’Etat de droit et le respect des libertés individuelles. L’essor spectaculaire de la Chine à l’orée du nouveau siècle a révélé que non seulement le capitalisme pouvait se fondre dans la dictature mais qu’en plus, il s’accommodait parfaitement de la mainmise de l’Etat sur les affaires.
Capitalisme de connivence
La grande crise de 2008 n’a pas été seulement une crise financière. Elle a ébranlé durablement les fondations de nos démocraties libérales, sapant la confiance dans le multilatéralisme, la mondialisation et le libre-échange. Dès lors, un nouveau modèle s’est propagé en Russie, en Hongrie, en Turquie, en Inde, avec à chaque fois ses spécificités locales, voire culturelles. La bascule systémique de ce nouveau siècle porte un nom : le national-capitalisme autoritaire (NaCa), selon l’expression de l’économiste Pierre-Yves Hénin, professeur émérite à l’université Panthéon-Sorbonne. Le trumpisme n’en est que sa version américaine.
Dans les faits, ce fameux NaCa s’appuie sur trois piliers : un nationalisme identitaire qui a remplacé le communisme comme idéologie, une restriction des libertés individuelles et un capitalisme dévoyé avec une osmose plus ou moins grande selon les pays entre capitaux publics et privés. Une matrice idéologique à des années-lumière d’un libéralisme chimiquement pur. Sur le plan économique, l’idéologie MAGA (Make America Great Again) de Donald Trump s’en éloigne encore davantage. Le protectionnisme décomplexé et la guerre commerciale déclenchée à coups de droits de douane prohibitifs contre le Canada, le Mexique, la Chine et demain l’Europe sont une attaque en règle contre les valeurs libérales alors que les Etats-Unis ont paralysé depuis des années le principal organe de règlements des conflits au sein de l’Organisation mondiale du commerce.
Les visées expansionnistes du président américain sur le Groenland, le canal de Panama ou même le Canada piétinent allègrement les règles de l’Etat de droit. Enfin et surtout, l’allégeance au président américain d’une bonne partie des patrons des multinationales américaines de la Tech – par opportunisme ou par peur des rétorsions – a accouché d’un capitalisme de connivence. Le jeu de la libre concurrence, soit l’essence même du libéralisme économique, est biaisé par les marchandages politiques, les intimidations et l’imbrication entre fonds privés et publics. Les Etats-Unis sont devenus une nation où les oligopoles et les monopoles prospèrent, au détriment du consommateur, qui en paiera l’addition en termes d’inflation. Un capitalisme d’extorsion où la kleptocratie et la violence sont désormais rendues possible par le démembrement de l’Etat fédéral, assimilé à tort à une remise en ordre des finances publiques.
Le fossé est béant avec le modèle européen. Car l’Union européenne est avant tout une construction fondée sur le respect de la règle et de la norme, toute référence au nationalisme ayant été gommée. Elle ne pourra répondre aux attaques de Trump en singeant sa méthode, mais en défendant ses valeurs. En trouvant de nouvelles alliances, sans confondre souveraineté et nationalisme identitaire. La seule voie pour assurer la survie de l’idéal européen.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2025-03-03 11:30:00
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