Le feuilleton dure depuis que Vincent Bolloré a démis Olivier Nora de ses fonctions de patron de Grasset. Certains auteurs se mobilisent pour faire valoir leurs droits. Mercredi 13 mai, des Etats généreux de l’édition (oui : « généreux » et non « généraux ») se sont ainsi tenus au Théâtre de la Concorde, à Paris. Virginie Despentes, Vanessa Springora, Tania de Montaigne et Colombe Schneck en étaient les maîtresses de cérémonie. Dans une ambiance bonhomme et blagueuse, façon Radio Nova, différents intervenants ont pris la parole. Si certains ont tenu des propos raisonnables, soulevant telle ou telle interrogation légitime, d’autres semblaient n’être venus que pour amuser leurs camarades.
Le plus divertissant fut sans doute Julien Delmaire, sosie non-officiel du Doc Gynéco grande époque. Il a milité en faveur d’un « statut social » pour les « artistes-auteurs ». Cet extrait de son intervention lunaire (disponible en intégralité sur YouTube) en donne la teneur : « Nous n’avons toujours pas de congés payés en tant qu’artistes-auteurs. Nous n’avons pas de continuité de revenus, donc nous n’avons même pas la possibilité de toucher des indemnisations chômage, des indemnités en cas d’interruption de nos carrières. Pour réclamer des congés parentaux, c’est possible, mais c’est vraiment la croix et la bannière. En cas de burn-out – car les burn-out existent aussi chez les auteurs – eh bien pas de revenus ! Là c’est vraiment l’enfer qui s’ouvre sous les pieds des auteurs qui auraient pendant quelque temps lâché la rampe… Ce sont des situations qui nous paraissent un peu aberrantes au regard de la situation de l’ensemble des salariés. »
La suite est à l’avenant – invraisemblable. A titre informatif, faisons un point sur la « situation » de Julien Delmaire, qui se définit lui-même comme un « travailleur de l’esprit ». Son dernier roman publié chez Grasset à la rentrée littéraire 2025, La Joie de l’ennemi, s’est vendu à 200 exemplaires. Sur la scène du Théâtre de la Concorde, il mettait en avant son œuvre d’auteur jeunesse. Il a en effet fait paraître, toujours chez Grasset, une trilogie au titre attrayant : Les Aventures inter-sidérantes de l’ourson Biloute. Le premier tome, La Baraque à frites de l’espace, s’est écoulé à 500 exemplaires. Le deuxième tome, Les Mutants de la mine noire, est tombé à 200 exemplaires ; et le troisième tome, L’Etoile molaire, à 100 exemplaires. Malgré ces résultats plutôt décevants, Julien Delmaire a eu droit à un coffret regroupant l’intégrale de sa saga (400 exemplaires vendus). Qu’il soit ami avec Virginie Despentes (ils ont co-écrit la pièce Woke) explique sans doute qu’il ait pu sortir tant de flops chez Grasset.
Mais pourquoi la maison Grasset (tout juste à l’équilibre) et l’Etat français (bien endetté) devraient-ils entretenir indéfiniment quelqu’un qui n’intéresse pas les lecteurs ? Julien Delmaire ne peut-il pas gagner sa vie comme tout le monde ? La culture de l’assistanat n’épargne visiblement pas les « artistes-auteurs », alors qu’un écrivain digne de ce nom est par définition un esprit libre, élitiste même quand il est à découvert, cherchant dans l’existence autre chose que des arrêts maladie, des ruptures conventionnelles et autres congés de paternité (même quand il a mis au monde l’ourson Biloute à la sueur de son front). Dans l’histoire littéraire, on ne compte pas les génies qui ont mangé de la vache enragée et ont dû trimer quand ils n’avaient pas la chance d’être rentiers ou soutenus par des protecteurs fidèles. Rappelons que le monde du livre est déjà sous perfusion (festivals et salons dans toutes les régions, pass Culture, résidences d’écriture parfois luxueuses type Villa Médicis, diverses bourses et aides à la création et à la traduction…). Les écrivains doivent-ils devenir des intermittents du spectacle ? Si on envisage sérieusement ce scénario, quelles prestations pourraient-ils fournir auprès de France Travail en échange de l’ouverture de leurs droits ? Des missions d’écrivain public, comparables aux cachets d’un musicien ? Des lectures de poèmes devant des salles vides ? D’autres seuls en scène humoristiques ? A écouter Julien Delmaire, qui semble pourtant doué pour le one-man-show, lui souhaiterait être pris en charge sans aucune contrepartie.
Ce qu’on appelle dans le landerneau des lettres « l’affaire Grasset » n’est que l’arbre qui cache une forêt d’autres problèmes, dont le déclin très préoccupant du niveau de lecture, la hausse du marché de l’occasion et une baisse générale des ventes, y compris pour les vedettes. Derrière la façade d’une résistance antifasciste illusoire, les « artistes-auteurs » sont avant tout préoccupés par leur précarisation. Certains demandent que, sur le camembert de la répartition des bénéfices de la vente d’un livre, leurs pourcentages soient revus à la hausse. Pourquoi pas, tant il est vrai que ceux-ci sont souvent bas. Mais au détriment de quel acteur de la chaîne du livre pourrait-on les augmenter ? Des diffuseurs-distributeurs (qui appartiennent aux gros groupes) ou des libraires (qui sont eux aussi très en difficulté) ? Bon courage aux « artistes-auteurs » qui, dans leur croisade, vont avoir contre eux à la fois leurs éditeurs et les libraires qui sont censés les défendre… Au fond, s’ils voulaient être cohérents, les révolutionnaires en quête de revenus devraient tous se mettre à l’autoédition, seule manière de leur garantir une indépendance totale et un pourcentage réévalué. C’est là encore une vue de l’esprit. Qui aura le cran de se lancer ? Il faudrait alors être entrepreneur, ce ne serait pas de tout repos, et les congés ne seraient pas pour tout de suite.
En espérant sincèrement pour lui que Julien Delmaire ne « lâche pas la rampe » et trouve un mécène pour financer ses prochaines vacances, faisons quand même un point sur ceux qui connaissent un meilleur sort dans notre classement hebdomadaire des meilleures ventes. Du côté des essais, saluons notre chroniqueuse Julia de Funès, qui est en tête avec Pensées distinguées (L’Observatoire). Du côté des romans, derrière Freida McFadden (L’Intruse, City), on retrouve Virginie Grimaldi et Fred Vargas avec D’autres printemps et Une unique lueur (Flammarion pour les deux). Si ces romancières à succès ont déjà loué leurs prochains lieux de villégiature, peuvent-elles prévoir de la place pour leurs confrères et consœurs en détresse, demandeurs de bons plans hébergements pour cet été ?
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-05-15 15:05:00
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