Quelques instants d’un échange au ton amical, presque familier, qui secouent l’Union européenne. Mardi 31 mars, un consortium de plusieurs médias est-européens, dont le site russe indépendant The Insider, a publié une longue enquête sur les liens entre la Hongrie et la Russie, restés étroits malgré la guerre déclenchée par le Kremlin en Ukraine il y a plus de quatre ans. Principale révélation ? Un embarrassant enregistrement d’un appel téléphonique entre le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, et son homologue russe, Sergueï Lavrov. Dans cette conversation, datant d’août 2024, les deux hommes échangent sur la possibilité de retirer Gulbakhor Ismaïlova, sœur du richissime oligarque Alicher Ousmanov, de la liste des individus russes ciblés par des sanctions de l’Union européenne.
Demande de retrait de sanctions
« Écoutez, je vous appelle à la demande d’Alicher, qui m’a simplement demandé de vous rappeler de faire quelque chose concernant sa sœur », lance Sergueï Lavrov au téléphone. Une requête à laquelle Peter Szijjarto paraît accéder sans sourciller. « En fait, avec les Slovaques, nous soumettons une proposition à l’Union européenne pour la retirer de la liste », répond-il alors. « Nous la soumettrons la semaine prochaine et, dès le début de la nouvelle période d’examen, elle sera inscrite à l’ordre du jour. » Avant d’ajouter : « Nous ferons tout notre possible pour obtenir son retrait. » L’hiver suivant, en mars 2025, la femme sera effectivement exclue de cette liste noire des personnalités russes visées par des sanctions européennes.
Forcément, au moment où l’Union européenne tente de renforcer une nouvelle fois son soutien envers Kiev face à l’invasion russe, la publication de ce document s’avère explosive. Jusqu’où la proximité de Peter Szijjarto vis-à-vis du pouvoir russe est-elle poussée ? Mi-mars, le Washington Post avait déjà fourni quelques éléments renforçant les soupçons sur les liens avec Moscou du ministre de Viktor Orban, qui a lui-même toujours affiché ses accointances avec le Kremlin. D’après le quotidien américain, le responsable transmettrait des « rapports en direct » à la Russie « sur ce qui a été discuté » lors de réunions européennes. Et ce, presque en temps réel depuis Bruxelles : selon cette même source, Peter Szijjarto profiterait des pauses lors de ces sommets de l’UE pour communiquer la nature des discussions aux dirigeants russes.
« Ai-je fait quelque chose de mal ? »
Au-delà du fond, l’audio dévoilé par ce consortium de journalistes est accablant pour le chef de la diplomatie hongroise. Son attitude à l’égard de Sergueï Lavrov, à qui il donne l’impression de rendre des comptes, laisse songeur. Simple marque de respect ou véritable servilité à l’égard de Moscou ? Un passage de l’extrait révélé donne quelques indications sur l’état d’esprit de Peter Szijjarto sur cet aspect. « Vous faites les gros titres de tous les médias russes aujourd’hui », l’informe Sergueï Lavrov au début de l’appel. « Ai-je fait quelque chose de mal ? », s’inquiète alors immédiatement le ministre, avant d’être rassuré par son interlocuteur. « Ils disaient simplement que vous défendez de manière pragmatique les intérêts de votre pays », explique le Russe.
Sergueï Lavrov – rencontré à seize reprises à Moscou par Peter Szijjarto depuis le début de l’invasion russe en Ukraine – n’est pas le seul responsable russe à échanger avec le ministre hongrois des Affaires étrangères. Lors d’un appel avec le vice-ministre russe de l’Énergie, Pavel Sorokin, Peter Szijjarto aurait assuré que Budapest « faisait tout [son] possible » afin d’alléger certaines sanctions prononcées par l’UE contre Moscou. Celles-ci concernaient plus spécifiquement les mesures prises par les 27 contre la « flotte fantôme » russe, qui permet au pays de poursuivre son commerce d’or noir malgré les restrictions. « Je poursuis mes efforts, mais il faut dire que c’est dans l’intérêt de la Hongrie », soutient Peter Szijjarto.
Le cas de 2Rivers, une entreprise spécialisée dans la vente de pétrole russe est explicitement évoqué. Le ministre hongrois explique à Pavel Sorokin n’avoir pas pu obtenir les documents justifiant la mise sous sanctions envisagée par l’UE contre cette entité. « Ils prétendent qu’aucun intérêt hongrois clair n’est identifiable et que, par conséquent, la Hongrie ne peut légalement demander leur retrait de la liste », s’émeut Peter Szijjarto. Localisée à Dubaï (Émirats arabes unis), 2Rivers est aujourd’hui finalement bel et bien visée par des sanctions européennes, mais aussi britanniques.
Le Kremlin se refuse à tout commentaire pour le moment sur cette affaire. Mais Peter Szijjarto, lui, a réagi sur sa page Facebook, ne niant pas être en contact régulier avec la Russie. « C’est un énorme scandale (…) que des services secrets étrangers aient mis mes appels téléphoniques sur écoute de manière continue et qu’ils aient désormais rendu ces appels publics une semaine et demie avant les élections législatives hongroises », a-t-il développé.
Budapest sous influence russe
En effet, pour Viktor Orban, la publication de cet article de presse intervient au pire moment. Le Premier ministre conservateur joue sa place à la tête de la Hongrie le 12 avril prochain, lors d’élections législatives pour le moment mal engagées pour lui. Les sondages donnent une importante avance dans les intentions de vote à son principal rival, Peter Magyar. Comme relaté par Le Monde, ce transfuge du Fidesz a dénoncé mardi « des écoutes de services secrets étrangers menés avec la complicité active de journalistes hongrois ».
Au sein de l’Union européenne, les dernières révélations autour de Peter Szijjarto renforcent encore les suspicions envers la Hongrie de Viktor Orban. « Ces enregistrements ont révélé bien plus que la dépendance politique du gouvernement de Budapest vis-à-vis de Moscou », a déploré le Premier ministre polonais Donald Tusk, lundi, à Varsovie. « Ils ont mis en lumière le caractère inacceptable et aberrant de cette relation. » Présent dans la capitale polonaise pour rencontrer son homologue, le Premier ministre irlandais Micheal Martin a de son côté qualifié d’ »alarmant » et de « très inquiétant » le « ton déférent employé lors de la conversation » dévoilée mardi.
Mardi, lors d’une conférence de presse conjointe avec la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a de son côté fait référence de manière implicite au scandale. Un prêt de l’UE de 90 milliards d’euros destiné à Kiev est bloqué depuis plusieurs mois par Viktor Orban. Le dirigeant ukrainien a indiqué que certains travaux prévus sur des infrastructures touchées par des frappes russes avaient d’ores et déjà été reportés, dans l’attente de ce financement. « Tout ça parce qu’une personne en Europe s’oppose à toute l’Europe juste pour plaire à Moscou… », a regretté Volodymyr Zelensky, ciblant de fait le Premier ministre hongrois. Un signe de plus des relations exécrables entretenues entre Kiev et Budapest ces derniers mois.
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Publish date : 2026-04-01 10:50:00
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