L’Express : Des juges américains viennent de condamner Meta et Google pour avoir mis en danger une mineure du fait de la dépendance créée par Instagram et YouTube. Est-ce un tournant ?
David Thesmar : Comme l’industrie du tabac, les géants du numérique sont rattrapés par les effets secondaires de leurs produits. L’appareil juridique américain est souvent critiqué pour ses excès : avocats payés au pourcentage, actions collectives, dommages punitifs. Mais il donne aussi à la société civile la capacité d’organiser la résistance aux abus des grandes corporations. Certes, dans le cas d’espèce, le montant des dommages et intérêts est faible pour Meta et Google – 6 millions de dollars, dont 3 « punitifs » -, mais il y a des milliers d’autres procès à venir. Les consommateurs auront probablement leur revanche, sans avoir eu recours au pouvoir central. La justice a joué son rôle de contre-pouvoir démocratique.
Augustin Landier : En Europe, nous sommes adeptes d’une régulation ex ante, en essayant d’imposer des règles avant que les faits ne se produisent. La Commission européenne a par exemple sommé TikTok de changer son interface, jugée addictive. Mais cette régulation en amont est moins démocratique que l’approche américaine, beaucoup plus jurisprudentielle, qui rend possible, ex post, une cascade de procès et de débats publics. Le contexte peut surprendre. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’air du temps est plutôt au libertarianisme vanté par Elon Musk. Là, c’est un retour à une doctrine plus paternaliste : l’idée est qu’il faut poser des limites par le droit parce que les mineurs n’ont pas tous l’autodiscipline nécessaire pour éviter les pièges addictifs, et que les entreprises cherchent à exploiter leur faiblesse.
D.T. Cette affaire met en scène la question de l’intention des entreprises, un sujet sur lequel nous travaillons avec Augustin. Ce qui compte, ce n’est pas tant que les produits de ces plateformes sont dangereux. Tout est dangereux : les voitures écrasent des gens, les lessives ne sont pas comestibles, etc. Google et Meta sont condamnés pour avoir commercialisé des produits dont ils savaient qu’ils piègent les jeunes dans des trappes addictives. Cela avait été révélé dans les fameux « Facebook papers ». La jurisprudence américaine estime qu’une firme n’a pas le droit de mettre sciemment sur le marché un produit nuisible pour une catégorie de personnes. Comme dans les affaires criminelles, on condamne l’intention de nuire autant que la dangerosité elle-même. La matrice morale de nos sociétés juge autant ce que font les entreprises que la raison pour laquelle elles le font.
Sous l’impulsion du psychologue Jonathan Haidt, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ou 16 ans est en train d’être votée dans différents pays. Emmanuel Macron en a fait son cheval de bataille. N’est-ce pas liberticide ?
D.T. Il ne faut pas exagérer. Il ne parle de limiter l’utilisation des réseaux que pour les jeunes. On sait que les adolescents ne vont pas bien : hausse de la dépression, tentatives de suicides, etc. Dans son livre manifeste, The Anxious generation, Haidt attribue ce mal-être aux réseaux sociaux, mais le consensus scientifique est fragile. Les études qu’il cite montrent de fortes corrélations – les gens qui sont sur les réseaux sociaux sont malheureux -, mais ne disent rien sur la causalité – les dépressifs ont peut-être tendance à passer plus de temps sur Internet. Les économistes ont établi un lien plus causal avec des expériences naturelles et contrôlées, mais ces études restent statistiquement fragiles. Cependant, je ne pense pas qu’il faille ne rien faire. Les effets toxiques des réseaux sociaux pourraient se faire sentir de manière systémique et sur le long terme. Dans ce cas, il serait très difficile de le montrer statistiquement, mais si l’on a des présomptions, doit-on rester l’arme au pied ? Il ne s’agit que d’une interdiction concernant les collégiens.
A.L. Les études sont effectivement ambiguës, y compris dans la littérature économique. En revanche, les économistes comprennent bien ce paradoxe apparent selon lequel les gens disent que les réseaux sociaux les rendent malheureux… tout en continuant à les utiliser. C’est un phénomène de trappe. Un adolescent ne peut pas se déconnecter seul des réseaux ou de son téléphone : il faudrait que tout le monde le fasse en même temps. S’en passer n’est pas jouable si tous vos amis en ont un. C’est l’argument de Jonathan Haidt : en tant que parent, lui seul ne peut interdire l’usage des réseaux sociaux à ses enfants ; il faut que les autres parents le fassent aussi. La régulation publique est légitime pour coordonner la société sur un bon équilibre collectif. La difficulté est d’être sûr qu’on a collectivement délibéré sur l’arbitrage coût bénéfice d’une innovation : cela ne se produit qu’une fois que les effets pervers sont indiscutablement trop élevés. Dans beaucoup de cas, les gens ne sont pas d’accord, et la question est de savoir où placer la charge de la preuve : les Européens la mettent chez l’innovateur qui disrupte les modes de vie ; les Américains considèrent que c’est aux victimes de prouver qu’elles ont été lésées.
D.T. Sans compter que les réseaux sociaux n’ont pas que des effets sur le bien-être. En tant qu’enseignant, je suis confronté à leur impact sur la capacité d’attention des étudiants. Dans ma salle de classe au MIT, j’interdis tout objet électronique. Ni tablette, ni téléphone, ni ordinateur. C’est trop de distraction. Mais c’est une interdiction ciblée, adaptée au problème de l’apprentissage, pas une interdiction généralisée qui serait, en effet, liberticide pour des étudiants majeurs.
Avec l’IA, nous assistons à une évolution anthropologique
Augustin Landier
Peut-on prévoir les effets de long terme d’une innovation sur la société ?
A.L. Pas vraiment, car il y a un effet d’adaptation culturelle qui prend du temps, parfois une génération entière. Imaginez qu’une société n’ait jamais connu l’alcool. Pour la première génération, son introduction sera une catastrophe, jusqu’à ce que se développent des habitudes culturelles pour contrôler sa consommation. C’est un peu la même chose pour les réseaux sociaux. Notre génération, celle des quinquagénaires, s’est débranchée de Facebook au bout d’un certain temps — environ dix ans. L’addiction n’était pas aussi durable, même à l’échelle d’une vie. Pour qu’un mécanisme de réaction se mette en place, il faut laisser à l’individu la liberté d’aller trop loin.
L’usage grandissant des chatbots d’intelligence artificielle fait désormais concurrence à celui des réseaux sociaux. Une nouvelle dépendance est-elle en train de voir le jour ?
D.T. Oui, et elle a atteint un nouveau palier avec les agents IA. Ceux-ci sont entraînés sur tout votre contenu digital : vos finances, votre correspondance, vos réseaux sociaux… À la fin, l’agent vous connaît tellement bien que vous ne voyez plus l’intérêt de discuter avec d’autres humains. Vous vous perdez dans une conversation sans fin avec votre double, et lui soumettez chacune de vos décisions. Une spirale narcissique. Mais un autre danger, plus important, guette : il est très possible que les gens finissent par reprocher à leurs agents de leur avoir donné de mauvais conseils, et que les tribunaux leur donnent raison. Ce serait la fin de la notion de libre arbitre, et la délégation de la responsabilité individuelle aux entreprises capitalistes qui fabriquent ces agents.
A.L. Je suis moins inquiet que David. Avec l’IA, nous assistons à une évolution anthropologique de ce que « comprendre » veut dire. Notre génération a appris les mathématiques selon les principes du collectif Bourbaki : comprendre, c’est savoir construire l’édifice de la connaissance à partir des axiomes. Comme un bon père de famille était capable, autrefois, de réparer le moteur de sa voiture parce qu’il en connaissait le fonctionnement. La jeune génération, même très éduquée, ne fonctionne plus ainsi. Leur pensée est moins fondée sur des principes premiers ; je vois nettement chez les étudiants que la preuve d’un théorème les intéresse moins qu’avant. Mais ils sont très efficaces pour développer des intuitions en jouant avec des outils IA et des cas particuliers. Ils musclent leurs capacités d’induction plutôt que de déduction. Les plus talentueux développeront certainement des formes de créativité dont nous n’avons pas encore idée.
Augustin Landier est professeur à HEC et David Thesmar est professeur au MIT
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Author : Arnaud Bouillin, Thomas Mahler
Publish date : 2026-04-01 15:00:00
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