« À une époque marquée par une désinformation généralisée, je voulais écrire un ouvrage solidement documenté pour réfuter le récit de griefs de Vladimir Poutine, en montrant que l’administration de Bill Clinton a exploré toutes les possibilités de coopération avec la Russie. » Ainsi débute Securing Peace in Europe: Strobe Talbott, NATO, and Russia after the Cold War (Columbia University Press, 2025, non traduit) sous la plume de Stephan Kieninger, historien de la guerre froide et de l’après-guerre froide. Ce chercheur à l’American-German Institute déconstruit le récit dominant du Kremlin selon lequel les Occidentaux auraient imposé leur volonté lors de l’élargissement de l’Otan. De l’instable et ivre Boris Eltsine au sentimental Bill Clinton, en passant par le rusé Vladimir Poutine, le livre propose une plongée minutieuse – et truffée d’anecdotes révélatrices – dans les hauts et les bas des relations américano-russes au cours des années 1990, à travers la figure fascinante d’un homme : Strobe Talbott, secrétaire d’État adjoint sous Bill Clinton – dont il était proche – et principal interlocuteur de l’administration américaine avec la Russie. Ce diplomate aguerri, dont les notes personnelles nourrissent l’ouvrage, s’est retrouvé aux premières loges de l’ascension de Poutine, dont il a perçu, bien avant ses pairs, l’immense danger.
Ouvrir l’Otan, tout en intégrant la Russie dans le nouveau système de sécurité : tel était l’objectif en apparence contradictoire de l’administration Clinton dont les mains tendues et les preuves de soutien à Moscou ont été nombreuses. Mais rarement saisies. Le fond du problème selon Stephan Kieninger ? Que ce soit avec Eltsine ou Poutine, les dirigeants russes n’ont jamais été à l’aise avec l’émergence du système de sécurité d’après-guerre froide et sont restés dans un déni mortifère : la perte de leur statut de superpuissance. Un « récit de ressentiment » qui servira de « moteur à la résurgence du nouvel impérialisme russe et de justification à la guerre menée contre l’Ukraine », écrit l’auteur. Dans un entretien à L’Express, il se dit convaincu d’une chose : « Seule la défaite militaire convaincra la Russie de laisser l’Ukraine tranquille ».
L’Express : Dès leur première rencontre en juin 1999, avec Vladimir Poutine alors secrétaire du Conseil de sécurité russe, Strobe Talbott dit avoir flairé le danger. Qu’a-t-il discerné si tôt que d’autres n’ont pas vu, et pourquoi ?
Stephan Kieninger : Talbott fait partie des premiers à avoir compris qui était réellement Poutine. Il a perçu assez tôt qu’il portait déjà en lui tout ce récit de ressentiment russe à l’égard de l’Occident. C’était très clair pour Talbott dès le début. Et il ne lui faisait pas confiance notamment parce que Poutine, alors nouveau secrétaire du Conseil de sécurité russe, lui avait menti ouvertement au sujet de l’implication des forces russes dans le conflit au Kosovo. Ce qui l’a marqué surtout, c’est la facilité avec laquelle il l’avait embobiné en cherchant à le rassurer. Talbott se souvient d’un homme « adoptant le comportement d’un médecin expérimenté face à un patient hypocondriaque ». Il ne l’a jamais oublié.
Boris Eltsine était un allié compliqué. Dès le départ, c’était une gestion de crise permanente
Il n’a pas non plus oublié la première fois où il a entendu parler de Poutine : en 1996, lorsque celui-ci, alors adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, avait encadré la visite de Clinton en Russie, destinée à contrer les sentiments anti-occidentaux. Poutine avait veillé à empêcher Clinton d’échanger avec les habitants de la ville. Talbott évoque notamment un repas organisé dans une salle en sous-sol, sans fenêtres, presque comme un cachot. Il a donc perçu le danger chez Poutine, ainsi que la mentalité héritée du KGB et même une certaine tendance paranoïaque dans son mode de pensée, car celui-ci n’était pas seulement un officier ordinaire, il travaillait dans le contre-espionnage. Or, si les espions partent à la recherche de faits réels, les agents de contre-espionnage, eux, considèrent presque comme une exigence professionnelle le fait d’être paranoïaques.
Après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, Strobe Talbott conseilla à Bill Clinton de ne pas chercher à reproduire la relation étroite qu’il avait entretenue avec Boris Eltsine.
Oui, absolument. Clinton n’était pas du genre à aimer la confrontation. Il n’était pas comme Margaret Thatcher par exemple, ou d’autres responsables politiques plus durs. Il cherchait toujours à voir le bon côté chez chaque personne. Dans ce contexte, la présence de Talbott était précieuse pour lui, car elle lui apportait une forme de mise en garde.
Vous évoquez cependant une rencontre très tendue entre Bill Clinton et Vladimir Poutine le 6 septembre 2000 à New York…
C’était l’une de leurs dernières rencontres, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, et l’atmosphère était vraiment électrique. Les Russes avaient arrêté Edmond Pope, un homme d’affaires américain et ancien agent des services de renseignement qui avait été condamné pour espionnage à Moscou. Il était atteint d’un cancer. Cela se déroulait aussi peu après le naufrage du sous-marin russe Koursk, lorsque les autorités russes avaient refusé toute aide extérieure. Par ailleurs, il était question de la transition démocratique en Serbie à l’époque, avec Slobodan Milosevic, que les Russes continuaient de soutenir. Les désaccords portaient également sur l’Iran, notamment concernant l’aide russe au programme de missiles iranien. Tout était donc très controversé, quel que soit le sujet abordé.
Or, Poutine n’était pas disposé à mener une discussion de fond sur des questions controversées telles que la Tchétchénie, la Géorgie, la Yougoslavie et le transfert de technologie balistique russe à l’Iran. Clinton voulait éviter un affrontement public avec Poutine parce qu’il pensait pouvoir encore faire quelque chose de positif dans la relation, à un stade très tardif de sa présidence. Il essayait encore d’être raisonnable et aussi d’agir en homme d’État responsable. Cela dit, il n’appréciait pas vraiment l’atmosphère ni la manière dont Poutine se comportait. Cette réunion n’a fait que confirmer l’évaluation de Talbott selon laquelle Poutine était un dirigeant problématique et un homme d’État douteux.
Après cette nouvelle rencontre, Strobe Talbott écrivit d’ailleurs dans ses carnets : « Je revois à la baisse mon appréciation de son intelligence et de ses compétences. Je le trouve plus mécanique, plus artificiel, ce ‘Vlad le rusé’, et cela avant même d’aborder le fond de sa politique intérieure comme étrangère. » Que voulait-il dire ?
Il voulait dire, au fond, qu’il avait encore moins de respect et d’estime pour Poutine, car celui-ci cherchait à obtenir des gains faciles en lançant des attaques opportunistes contre Bill Clinton, alors en fin de mandat, tandis que lui-même venait tout juste d’arriver au pouvoir. Il tentait clairement de tirer avantage de cette situation, en testant les limites.
Eltsine était tellement ivre qu’il a fallu près de deux jours pour le remettre d’aplomb
Et ces tests ont commencé très tôt : en Tchétchénie, en Géorgie, mais aussi sur les questions de contrôle des armements. Et beaucoup de responsables politiques européens appréciaient Poutine au début, comme Gerhard Schröder, Jacques Chirac, et bien sûr Tony Blair ; tous se sont précipités à Moscou pour le rencontrer et discuter avec lui.
Strobe Talbott n’a cessé de mettre en garde ses interlocuteurs européens contre Vladimir Poutine, mais aucun ne l’a écouté. Pourquoi ?
D’abord, parce que tout le monde parlait de ce partenariat de modernisation. Hubert Védrine (alors ministre des Affaires étrangères) en parlait, Schröder aussi, et les Britanniques également. Mais Talbott était sceptique à ce sujet : si cela a parfois fonctionné avec Eltsine, il doutait que ce puisse être le cas avec Poutine. Tout le monde savait que Clinton et son entourage étaient dans leur dernière année de mandat. Et les Européens étaient aussi désireux d’établir leur propre relation avec les Russes. Il y avait eu beaucoup de tensions autour du Kosovo en 1999, ainsi que la crise financière russe, sans parler des nombreux scandales de corruption sous Eltsine. Tout le monde était prêt à travailler avec le nouvel homme. D’autant que Vladimir Poutine se présentait comme quelqu’un de non corrompu…
Jusqu’alors, la politique de Bill Clinton – conseillé notamment par Strobe Talbott – envers la Russie reposait sur un soutien affirmé à Eltsine et sur la volonté de construire un partenariat durable. Si les relations personnelles entre les deux chefs d’Etat étaient bonnes, les sujets de discorde étaient nombreux. Avec le recul, Clinton n’a-t-il pas fait preuve d’un optimisme excessif quant à la capacité de la Russie à se rapprocher durablement de l’Occident ?
L’optimisme était la bonne approche à l’époque, afin de donner une chance à Eltsine et de soutenir les réformes en Russie, dans un contexte de troubles internes, notamment la crise constitutionnelle de 1993. La décision de Bill Clinton d’organiser très tôt le sommet de Vancouver et de construire cette relation personnelle, ce « Bill et Boris », était sage. Mais, bien sûr, la diplomatie personnelle comporte toujours des risques : on peut se rapprocher excessivement de son interlocuteur en cherchant à l’embrasser politiquement. Talbott a d’ailleurs averti Clinton à plusieurs reprises de ne pas soutenir trop directement Eltsine en tant que personne, et privilégier plutôt le soutien aux réformes et à la démocratie russe dans son ensemble. Il y a donc toujours des avantages à la diplomatie personnelle, mais aussi des inconvénients.
Boris Eltsine était-il un interlocuteur fiable, ou a-t-il, à l’instar de Poutine après lui, cherché à duper les États-Unis et les Occidentaux ?
Il était fiable dans le sens où il avait, comme disait Bill Clinton, « le feu démocratique au ventre ». Il était sincère à ce sujet, mais il avait beaucoup de difficultés en Russie. C’était un allié compliqué, qui avait un problème d’alcool et de graves problèmes de santé – il avait subi un quintuple pontage coronarien. Dès le départ, c’était une gestion de crise permanente. Comme lors de la rencontre entre Eltsine et Clinton à Washington en septembre 1994 : le premier était tellement ivre qu’il a fallu près de deux jours pour le remettre d’aplomb. Il se promenait la nuit dans son hôtel, en sous-vêtements, cherchant à se procurer une pizza… Clinton avait une certaine capacité à gérer ce type de comportement. Il savait y faire.
Depuis Eltsine, la question de l’élargissement de l’Otan est au cœur des tensions entre Moscou et l’Occident. « Les responsables russes affirmèrent sans cesse que l’Otan avait rompu une promesse de ne pas s’élargir. Il n’y avait pas de promesse. La question de l’élargissement de l’Otan n’était pas à l’ordre du jour en 1990 », lors du traité de Moscou, soulignez-vous. D’où vient alors cette idée répandue par les Russes d’une promesse trahie, un argument repris par Poutine pour justifier l’invasion de l’Ukraine ?
Il y avait bien eu certaines assurances selon lesquelles l’Otan ne s’étendrait « pas d’un pouce » en Allemagne de l’Est car la question centrale à l’époque était celle de la réunification allemande. Mais ce qu’ils ont fait, c’est transformer cela en une prétendue promesse selon laquelle l’Otan ne s’étendrait pas à l’ensemble de l’Europe centrale et orientale, ce qui n’était absolument pas à l’ordre du jour à l’époque, et n’a jamais été discuté en ces termes. Ils ont donc instrumentalisé cet argument dans une campagne politique, et ce très tôt, notamment à l’automne 1993, après une visite de Boris Eltsine en Pologne, au cours de laquelle il avait d’abord déclaré que l’adhésion de la Pologne à l’Otan ne poserait pas de problème à la Russie. Puis, une semaine plus tard environ, il a changé de position et lancé cette campagne. Cette rhétorique n’est donc pas nouvelle : elle existe depuis une trentaine d’années.
Selon vous, « Clinton et Eltsine se parlaient sans réellement se comprendre au sujet de l’élargissement de l’Otan ». Même s’il n’y a eu aucune promesse, vous affirmez que l’administration Clinton a entretenu le flou sur la question d’un élargissement progressif aux pays de l’Est…
Absolument. L’ambiguïté était le problème. Elle était utile pour les débats internes à l’Ouest, car elle permettait en quelque sorte de concilier des positions contradictoires sur le moment : quand élargir l’Otan, comment, et pour quelles raisons. Mais du côté russe, cette ambiguïté n’a pas été comprise : elle a été perçue comme trompeuse, et cela a posé problème. Ils se sentaient menacés, parce que l’Otan se rapprochait de leurs frontières. Et ils ne se sentaient pas menacés uniquement par l’élargissement de l’Otan mais aussi par l’évolution de ses missions notamment ses interventions militaires, en Bosnie et au Kosovo.
La relation entre l’Otan et la Russie sera-t-elle un jour apaisée ?
Je ne pense pas. Pas dans les dix ou vingt prochaines années. Même si Vladimir Poutine n’est plus là, les tensions persisteront. Je crois que l’Ukraine ne pourra pas devenir membre de l’Otan, car trop de pays européens restent opposés à son adhésion. En revanche, elle deviendra un partenaire voire l’atout militaire le plus précieux de l’Otan en Europe, notamment parce qu’elle résiste à la Russie. Mais les tensions continueront.
La question de l’Otan explique-t-elle la montée du sentiment anti-occidental chez les Russes depuis la fin de la guerre froide ?
Avant même la question de l’élargissement de l’Otan, il y avait déjà un débat autour des recettes économiques inspirées de l’Occident, notamment la « thérapie de choc » mise en œuvre au début des années 1990 visant une transition rapide vers l’économie de marché. Cela a suscité beaucoup de frustration en Russie, car ces politiques ont favorisé l’émergence d’une classe d’oligarques tout en entraînant pauvreté et déclin social pour une grande partie de la population. Ces difficultés ont été associées, dans l’opinion publique russe, aux recommandations occidentales formulées au début de la décennie, en particulier entre 1991 et 1992, alimentant un sentiment durable de défiance à l’égard de l’Occident.
Ensuite, il y a la question plus large des conséquences de la fin de la guerre froide : que devait-il se passer ensuite ? Les Russes avaient une vision différente. Ils ne considéraient pas avoir « perdu ». Certes, le Pacte de Varsovie avait disparu, tout comme l’Union soviétique, mais les responsables russes – y compris Boris Eltsine – partaient du principe que la Russie resterait une grande puissance, et qu’elle conserverait un rôle central d’arbitre dans le système international. Or, ce n’était pas la vision des responsables occidentaux, pour qui la Russie devait suivre le modèle occidental et devenir une démocratie orientée vers l’Ouest, en adoptant ses normes et ses institutions. Ce qui n’était pas la vision des Russes. Strobe Talbott, lui-même rapportait que les dirigeants russes avaient du mal à accepter la perte du statut de superpuissance mondiale.
Et ce décalage n’a, en réalité, jamais été résolu. Il n’y a jamais eu de consensus sur la forme que devait prendre le système de sécurité européen. Cela fait donc plus de trente-cinq ans que cette divergence perdure et nous n’avons toujours pas de consensus aujourd’hui. La guerre actuelle en Ukraine est, en grande partie, le résultat direct de cette absence d’accord.
Strobe Talbott estimait déjà à l’époque que l’Ukraine constituait une « pierre angulaire » de la sécurité européenne. « Sans une Ukraine stable, démocratique et indépendante, disait-il, l’ensemble de l’architecture de sécurité risquait de s’effondrer. »
Oui, il en avait conscience, parce qu’il souhaitait garantir la sécurité de l’espace post-soviétique. Et la clé de cette sécurité résidait toujours dans la relation entre l’Ukraine et la Russie. C’était en quelque sorte le test décisif : allaient-ils être capables de coexister de manière stable ? Il l’a perçu très tôt, et c’est pourquoi l’Ukraine revêtait pour lui une importance particulière. Les Américains pensaient avoir trouvé un bon compromis lorsque l’Ukraine a renoncé à ses armes nucléaires en 1994 en échange de garanties de sécurité. L’idée était alors : « ce problème est réglé, nous pouvons désormais avancer ». Depuis, Bill Clinton a d’ailleurs exprimé publiquement ses regrets d’avoir convaincu l’Ukraine de se dénucléariser.
Pensez-vous que la Russie renoncera un jour à son emprise sur l’Ukraine ? Et, à terme, peut-on imaginer une Ukraine pleinement souveraine, totalement affranchie de toute influence russe ?
Seule la défaite militaire convaincra la Russie de laisser l’Ukraine tranquille. Il faut que tout dirigeant russe en arrive à la conclusion qu’il ne sert à rien de tenter d’occuper l’Ukraine. Il y a beaucoup de discussions sur les garanties de sécurité, mais sur le papier, cela n’a pas d’importance car les garanties écrites ne comptent pas. Ce qui compte, c’est la force militaire, ainsi que la capacité de l’Ukraine à frapper en profondeur en Russie, à toucher des raffineries de pétrole et des installations d’armement à l’intérieur du territoire russe. Et la situation est différente aujourd’hui par rapport à 2022, 2023, voire même 2024. C’est, en réalité, la meilleure garantie pour l’Ukraine de pouvoir résister à la Russie. Mais si vous me demandez ma prédiction, en tant qu’historien : cela pourrait devenir une nouvelle guerre froide et durer des décennies. Même en cas de cessez-le-feu et même après le départ de Poutine.
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Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-04-22 16:00:00
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