Il y a quelque chose d’assez déconcertant dans l’attention soutenue que nous prêtons, nous Européens, aux « intellectuels » de l’extrême droite américaine. Le mot, déjà , appelle la prudence. Car de qui parle-t-on ? Non pas d’auteurs décisifs ou de stratèges visionnaires. Non. Tout simplement d’agitateurs un peu déjantés que le bruit médiatique finit par faire passer pour des cerveaux.
Que les Américains soient contraints de s’y intéresser, c’est une évidence. Ils vivent avec eux, votent avec eux, subissent leur influence jusque dans l’appareil d’Etat. Il est donc logique qu’ils les étudient. Quant à nous, nous ne pouvons pas les passer sous silence – pour les mêmes raisons. Mais pourquoi les accueillons-nous comme s’ils avaient quelque chose d’essentiel à nous apprendre ?
Qu’on les observe pour comprendre les Etats-Unis, soit. Qu’on les traite comme des auteurs majeurs, c’est en faire un peu trop ! Pourquoi valider leur narcissisme adolescent en s’astreignant à l’exégèse de leurs textes, dont la vacuité et la grandiloquence ne font que refléter le kitsch débridé de l’ère Trump ?
Car, dès qu’on s’éloigne un peu des personnages – savamment construits pseudonymes à l’appui – pour se pencher sur leur prose, on tombe de haut : tout d’un coup, Curtis Yarvin n’a pas grand-chose d’un grand théoricien maudit. Nourri de contre-Lumières, de monarchisme remballé, d’antilibéralisme politique et de culture start-up autoritaire, il n’est ni Hobbes, ni Machiavel – c’est un geek inadapté de plus.
Michael Anton, lui, a bâti sa notoriété sur une métaphore d’une subtilité risible — ce fameux « vol 93 » censé justifier la prise d’assaut désespérée du cockpit politique – en résumé, un mouvement de panique recyclé en virilité doctrinale. Quant aux autres, de Marc Andreessen à quelques gourous siliconés, s’ils ne sont pas franchement médiocres, ils sont rarement intéressants.
Et pourtant nous insistons. Nous invitons, nous dialoguons, nous commentons. Pourquoi ? Il y a d’abord, sans doute, le frisson de l’encanaillement. Cette volupté un peu policée qui consiste à s’approcher de l’adversaire pour faire l’audacieux. Singer le sang-froid, pour revendiquer sa ‘curiosité intellectuelle’. Mais comme disait le grand dramaturge irlandais George Bernard Shaw, « il ne faut jamais se battre avec les cochons. – Tout le monde en ressort sali. Mais les cochons, eux, aiment ça ». A retenir.
On pourra invoquer aussi, plus noblement, notre fibre voltairienne. Nous serions si attachés à la liberté d’expression que nous accepterions d’entendre jusqu’aux pires âneries. D’accord, mais évitons de confondre le droit de parler avec l’obligation d’écouter. Défendre le pluralisme ne suppose pas d’accorder forcément du crédit à des inanités.
Notre patience tient sûrement plutôt à deux ressorts plus profonds. D’abord, le fair-play des démocraties libérales ; cette disposition, au fond admirable, qui veut qu’aucune voix ne soit exclue d’emblée, qu’une sphère publique ouverte permette à chacun de faire ses preuves. C’est une belle promesse Habermassienne—tout autant qu’une fragilité.
Mais force est de constater que certains ne font leurs preuves que dans la bêtise et la brutalité. Leur seule monnaie est celle de l’indignation. Et nous continuons malgré tout à les traiter comme des interlocuteurs, quand ils prospèrent précisément sur l’impossibilité même de la discussion.
L’autre raison est plus inquiétante : nous continuons d’associer l’extrême droite à une forme de puissance. Bien sûr, il y a la puissance américaine, qui agit encore sur nous comme un vieux sortilège, malgré ses vacillements. Mais il y a plus que cela : une tendance à prêter aux droites les plus dures une énergie, une cohérence, et une radicalité presque enviables, comme si la brutalité était déjà une force et le cynisme une preuve de lucidité.
Nous finissons ainsi par prêter de la profondeur à tout ce qui se présente sous les habits de la domination, même lorsque cela tient surtout du caprice idéologique et de la nuisance (bien financée). C’est peut-être cela, le plus dérangeant : notre difficulté croissante à distinguer une pensée puissante — fût-elle dangereuse — d’une agitation de cour, entretenue par des minus de la subversion.
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Author : Catherine Fieschi
Publish date : 2026-04-27 10:00:00
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