Un café matinal, un passage par le bureau restauré de Georges Clemenceau et des échanges nourris autour des promesses de l’intelligence artificielle. Plus habitué à Bercy et à l’Elysée, Arthur Mensch, à la tête de Mistral AI, a ce 14 avril poussé la porte de l’Hôtel de Brienne, pour un rendez-vous avec Catherine Vautrin. Au menu des discussions avec la ministre des Armées, les enjeux de souveraineté technologique et d’autonomie stratégique, auxquels le jeune polytechnicien est désormais bien rodé. Un autre dossier au nom plus technique, dit « C2 » dans le jargon militaire, s’est faufilé en haut de la pile : le commandement des opérations sur le champ de bataille, qui peut être assisté par intelligence artificielle. Car la licorne française connue à ses débuts pour son ChatGPT français, Le Chat, a dernièrement pris un nouveau cap : celui des forces armées et de la défense.
La tournée des états-majors
Dans le prestigieux écrin du Carrousel du Louvre, à Paris, la figure de proue de la French Tech a profité le 28 mai de son premier grand sommet public pour ancrer plus fermement ce tournant. Un partenariat d’ampleur a été annoncé avec Airbus. Le géant européen de l’aéronautique mise sur l’entreprise désormais valorisée 12 milliards d’euros pour intégrer l’intelligence artificielle à ses avions commerciaux, hélicoptères mais aussi à ses activités spatiales et de défense. La prometteuse start-up a également scellé en janvier un accord avec le ministère des Armées, pour garantir la souveraineté et l’excellence technologique de la défense française. Traduction instantanée, analyse de documents ou encore appui à la guerre acoustique chez les sous-mariniers… Les cas d’usage couvrent des domaines très variés. « Il s’agit de déployer leurs modèles sur l’ensemble de nos réseaux, et notamment de nos réseaux classifiés », explique Bertrand Rondepierre, à la tête de l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (Amiad), qui supervise ces travaux.
Le temps presse. Aux Etats-Unis, le Pentagone a opéré début mai un rapprochement avec sept géants de l’IA pour venir appuyer ses opérations militaires classifiées. Et le virage militaire des concurrents américains de Mistral AI, OpenAI et Anthropic, est désormais largement assumé.
Arthur Mensch reste discret sur les ambitions de Mistral AI en matière de défense. Il a néanmoins souligné mi-janvier, devant un parterre d’étudiants de Polytechnique, que ces nouvelles priorités s’étaient naturellement imposées. « Ce n’est pas un domaine où nous voulions nécessairement travailler initialement », a-t-il ainsi relevé, en arguant que la guerre en Ukraine, l’imprévisibilité de l’administration Trump et le développement tous azimuts de systèmes de défense autonomes par certains alliés et adversaires avaient changé la donne.
Pour le jeune chef d’entreprise, le recours à l’IA est une affaire de dissuasion. « Vous avez des armées, comme l’armée russe, qui utilisent massivement l’intelligence artificielle dans leurs drones. Si vous n’êtes pas capable d’avoir, en face, des contre-systèmes activés par IA, vous n’avez pas une dissuasion suffisante », a-t-il souligné le 12 mai lors d’une audition remarquée à l’Assemblée nationale, devant une poignée de députés.
En coulisses, Mistral AI redouble d’efforts pour servir ses nouvelles ambitions. Nicolas Lourié, un ancien militaire passé par Saint-Cyr et par la police judiciaire, pilote et structure depuis le mois de février les activités défense de la start-up au niveau européen. Les recrutements s’enchaînent au sein de son équipe, dans l’espoir d’atteindre la cinquantaine de talents à terme. Mistral a par ailleurs multiplié les prises de contact pour faire connaître ses solutions et en présenter les subtilités. « Ils ont fait le tour des régiments et des états-majors. Toutes les portes leur sont ouvertes. Et toutes les forces armées pourraient être intéressées par leurs modèles », note un expert de l’IA de défense. Locomotive de l’IA française, la start-up bénéficie depuis son lancement du soutien inconditionnel de l’Elysée et d’Emmanuel Macron.
Une riposte à Maven
Dans la défense, Mistral AI a une carte à jouer alors que l’état-major des armées cherche à consolider une offre souveraine sur le segment stratégique de la décision militaire assistée par intelligence artificielle. Il s’agit de préparer aussi rapidement que possible une riposte à Maven, un logiciel du géant américain Palantir prisé par le Pentagone et considéré comme redoutable sur le plan technologique. Clé en main, ce dernier permet à l’armée américaine de fusionner jusqu’à 150 sources de données différentes et de générer plusieurs milliers de dossiers de ciblage par jour. Sur les douze premières heures de l’intervention américaine en Iran, un objectif était ainsi frappé environ toutes les 45 secondes, soit 1 500 en 24 heures. Les algorithmes de Maven sont aussi bien utilisés dans des sous-marins que dans des opérations spatiales. Et là où un régiment mobilisait 2 000 analystes, il n’en faut plus que 50 en recourant à la solution de Palantir.
« Le commandement des opérations assisté par intelligence artificielle consiste à la fois à analyser plus efficacement les données issues du champ de bataille et à mieux cerner le comportement et les intentions de l’adversaire, pour lire dans le jeu de l’ennemi », résume Florian Maillarbaux, fondateur de la jeune startup Palladrian, elle aussi lancée sur le créneau de l’IA de défense. Le polytechnicien poursuit : « Maven se positionne plus spécifiquement sur la ‘boucle de feu’, ou ‘kill chain’ en anglais, à savoir l’intervalle entre le moment où un drone est repéré et celui où un tir survient ». Déjà déployé aux Pays-Bas et en Belgique, le logiciel suscite l’intérêt de la Pologne et a été choisi au printemps 2025 par l’Otan pour accompagner la conduite de ses opérations. Les Etats-Unis se réservent toutefois l’accès à sa version la plus avancée.
D’après nos informations, les équipes de Mistral ont récemment été invitées à présenter leurs recommandations sur ce front auprès de l’Amiad, de l’état-major des armées et de la Direction générale de l’armement (DGA). Le programme sur lequel planche l’armée, qui inclut également Thales, vise à mettre à profit l’intelligence artificielle dans le traitement massif de données issues de tous les domaines – aérien, terrestre, naval, spatial, cyber – pour affiner la prise de décision des officiers d’état-major dans leurs opérations. « Plusieurs acteurs complémentaires opèrent sur le segment du C2 et aucun n’est en mesure de gérer ces enjeux du sol au plafond », explique Bertrand Rondepierre. « C’est un chantier monumental qui va des données des opérations jusqu’aux systèmes d’armes ».
En parallèle, un consortium se forme au niveau européen pour mettre tous les acteurs de l’IA de défense les plus performants autour de la table. Le choix du service de renseignement intérieur allemand de se tourner, mi-mai, vers la société française Chapsvision au détriment de Palantir, a ouvert une brèche. La route reste néanmoins longue pour s’émanciper de la domination technologique américaine. Interviewé par Politico, l’amiral Vandier, chef du commandement suprême allié pour la transformation de l’Otan, s’est montré ferme. A l’heure actuelle, aucune alternative européenne à Palantir ne serait à la hauteur.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/comment-mistral-ai-se-met-au-service-des-armees-toutes-les-portes-leur-sont-ouvertes-APYBQPLQVFCZFJWNXJJKQNE5ZM/
Author : Elsa Trujillo
Publish date : 2026-06-07 05:45:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
