Les idées avant l’incarnation. En attendant de se choisir un candidat pour 2027, les socialistes ont dévoilé une première version de leur projet pour la prochaine présidentielle dans un document de 144 pages paru le 22 avril. Le parti à la rose y trace la feuille de route d’un « socialisme du XXIe siècle ». Hasard du calendrier, le président du groupe socialiste à l’Assemblée, Boris Vallaud, a publié deux jours plus tard Nos vies ne sont pas des marchandises : manifeste pour la démarchandisation (Seuil), un brûlot sans concession contre le « modèle néolibéral » et le marché.
De quoi redonner espoir à ceux qui, à gauche, refusent les outrances de LFI, se lassent des querelles d’appareils, et espèrent depuis 2017 un renouvellement programmatique ? Rien n’est moins sûr. Le projet des socialistes, dont on pourrait attendre qu’il embrasse le progrès et fasse preuve d’optimisme face à la modernité, frappe par son conservatisme, sa peur du changement, son déclinisme et son incapacité à se réinventer. Dès l’introduction, le ton est donné : une « grande partie » du peuple français aurait vu ses conditions de vie « se précariser et se dégrader » ; le pays souffrirait d’un « mal profond » ; la France serait « fracturée de toute part » ; une majorité de nos concitoyens auraient « perdu foi en l’avenir de notre nation » ; notre jeunesse serait « désenchantée » et nos campagnes « livrées à elles-mêmes ». C’est tout juste si le PS ne nous dit pas que « c’était mieux avant », tant il partage une même grammaire du déclin avec la droite la plus conservatrice.
Autre point commun avec celle-ci : la désignation d’un bouc émissaire. Toute la partie « constat « du projet s’apparente à un réquisitoire impitoyable contre le « capitalisme néolibéral », la mondialisation, le libre-échange et le marché, responsables de tous les maux de notre époque. « Une grille de lecture parfaitement illusoire », estime le consultant et essayiste Erwan Le Noan, auteur de L’Obsession égalitaire (La Cité) : « Comment peut-on dire une chose pareille, compte tenu du niveau de réglementation et de fiscalité qui caractérise notre pays ? Nous sommes au contraire parmi les régimes politiques démocratiques qui placent le plus l’Etat en leur centre ». Difficile, en effet, de qualifier de modèle de néolibéralisme dérégulateur un pays dont la dépense publique atteint 57 % du PIB, le taux de prélèvement obligatoire 45,3 %, et le Code du travail quelque 3 000 pages.
Pour l’économiste Pierre Bentata, évoquer les « promesses non-tenues de la mondialisation et du libre-échange », ce n’est pas seulement être « à côté de la plaque », c’est aussi faire preuve d’ingratitude. « N’importe quel économiste, quelle que soit son orientation politique, sait que l’extrême pauvreté a été divisée par quatre depuis les années 1960 – c’est-à -dire depuis que la globalisation existe -, que l’espérance de vie a explosé, que la mortalité infantile a chuté et que l’éducation a progressé », corrige l’auteur de De l’esprit de servitude au XXIe siècle (Éditions de l’Observatoire), avant de renvoyer aux infographies de Our World in Data. Sur ce site, véritable mine d’or statistique, les données dressent en effet un bilan bien plus flatteur de la mondialisation et du capitalisme. Entre 1990 et 2026, le nombre de personnes dans le monde vivant dans une situation d’extrême pauvreté est passé de 2,3 milliards à 826 millions, tandis que l’espérance de vie, de 47 ans en 1960, atteint aujourd’hui 73 ans. Même l’économiste et spécialiste mondial des inégalités Branko Milanovic, que l’on ne peut soupçonner de biais libéral, montre dans son livre Global Inequality (Belknap Press) que la période 1988-2008 a été celle d’une baisse sans précédent des inégalités mondiales, portée notamment par le rattrapage de pays émergents comme la Chine et l’Inde.
De vieilles recettes…
Passons sur le constat. Qu’en est-il des propositions ? Pour nous sortir de l’enfer capitaliste qu’il dépeint et dénonce, le PS réaffirme sa filiation avec les premiers mouvements du socialisme utopique du XIXe siècle. Mais son ambition de renouer avec cet idéal bute sur son incapacité à renouveler son logiciel intellectuel et programmatique. Malgré un nombre impressionnant de propositions (plusieurs centaines), « on comprend très vite qu’on va repartir sur de très vieilles recettes, et je peine à trouver des idées véritablement nouvelles », s’étonne Pierre Bentata. De fait, le projet ressemble, à s’y méprendre, au Programme commun de 1972, tant sur la forme – 146 pages, contre 144 pages pour le projet de 2027 – que sur le fond. Pour ne citer qu’un exemple : le PS et le PCF de l’époque promettaient une hausse massive du salaire minimum et un encadrement de l’écart maximum des salaires : les socialistes de 2026 proposent de porter le Smic à 1 600 euros et de limiter l’écart maximum des rémunérations au sein des entreprises de 1 à 20.
« On retrouve cet éternel hiatus, caractéristique du socialisme français, entre des objectifs louables – l’environnement, la lutte contre la précarité, mieux manger et se loger – et des solutions totalement contre-productives, désespère Erwan le Noan. Ce projet regorge de propositions dont l’inefficacité est établie ». Ainsi en va-t-il de la proposition de renforcer l’encadrement des loyers, alors même que ses effets délétères sont largement documentés par la littérature académique et font l’objet d’un rare consensus, comme l’avait rapporté L’Express. « Ce n’est pas un objet de débat dans la profession, et ceux qui soutiennent le contraire devraient revoir leurs bases », nous expliquait l’économiste Walter Block, spécialiste du sujet et professeur à l’Université de Loyola. Pierre Bentata, lui, s’interroge : « J’en viens à me demander s’ils ont réellement bossé. C’est d’autant plus dommage, car il y a tant d’exemples étrangers dont ils pourraient s’inspirer. Pourquoi ne pas s’intéresser, ne serait-ce qu’un peu, au miracle opéré par Javier Milei sur le marché locatif de Buenos Aires ? ». Une référence au démantèlement du contrôle des loyers mis en place par le président argentin à son arrivée au pouvoir. En l’espace de six mois seulement, l’offre locative à Buenos Aires a bondi de 184 % et les loyers réels ont chuté de 40 %.
Enfin, malgré un contexte budgétaire et fiscal tendu, le Parti socialiste promet toujours plus de dépenses, sans trop se soucier du chiffrage : hausse du Smic à 1 600 euros, abrogation de la réforme des retraites, création d’un droit à la reconversion avec protection des revenus à 100 % du salaire pendant une année, augmentation des aides à la pierre, hausse de la rémunération des enseignants, ou encore création d’un fond de sécurité climatique, etc. « Les très rares fois où ils précisent comment financer leur avalanche de dépenses supplémentaires, note Pierre Bentata, c’est systématiquement par l’augmentation de l’impôt sur le capital et les riches ». Un moyen, sans doute, d’accentuer la pression fiscale sans prendre le risque de rallumer la flamme de mouvements comme les Gilets jaunes ou Bloquons tout, et de « plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris », selon la célèbre formule attribuée à Jean-Baptiste Colbert.
Mais là encore, cette vieille antienne de la gauche ne brille pas par son efficacité. « Les socialistes restent encore et toujours bloqués dans cette même illusion du ‘les riches paieront’. Or, ça n’a jamais fonctionné, simplement parce que les agents économiques réagissent aux incitations », se désole Erwan le Noan, qui invite à se souvenir du fiasco de la taxe sur les yachts. Entrée en vigueur en 2018, ses défenseurs tablaient à l’époque sur un rendement de 5 à 10 millions d’euros. En 2025, il ne restait plus que cinq navires immatriculés en France et éligibles à la taxe, qui n’a finalement rapporté à l’Etat que 60 000 euros, soit 187 fois moins qu’espéré.
La présomption fatale
Au-delà des mesures, c’est la philosophie générale du projet qui sent le réchauffé, avec un retour assumé à l’étatisme et à la planification. Sur l’environnement, par exemple, le PS estime que la puissance publique ne peut plus se contenter « d’ajustements à la marge » et que la bifurcation écologique impose une « stratégie assumée de planification », à travers un « Secrétariat général à la planification, à la prospective et à l’aménagement du territoire ». Même chose pour la réindustrialisation, avec une « loi de programmation 2027-2032 » rappelant les grandes heures du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un simple survol du document en dit long sur l’état d’esprit des rédacteurs : « plan » ou « planification » y apparaissent 59 fois, « contrôle » 47 fois, « obliger » et ses dérivés 30 fois, « interdire » 21 fois, « réguler » 15 fois, « encadrer » 13 fois et « imposer » 9 fois. Le projet regorge ainsi de propositions comme la fusion de la Cnil et de l’Arcom afin de créer une « police numérique ».
« Un catalogue de mesures qui aboutissent ni plus ni moins à un processus de nationalisation de la totalité de la vie des individus. On est dans une sorte d’ultra-constructivisme dont l’objectif à peine voilé est de mettre l’ensemble de la vie des Français sous coupe réglée », tranche Pierre Bentata, qui ne peut s’empêcher d’y voir un exemple de la « présomption fatale » dont parlait l’économiste libéral Friedrich Hayek. Dans The Fatal Conceit : The Errors of Socialism (1988), ce disciple de l’école autrichienne dénonçait déjà l’illusion et la prétention de ceux qui pensent qu’une petite élite éclairée pourrait planifier et diriger efficacement et sans arbitraire l’ensemble de l’économie et de la société. Une analyse partagée par Erwan le Noan : « Au fond de leur pensée, on retrouve un élément fondamentalement conservateur, à savoir l’idée qu’on ne peut pas faire confiance en l’homme, et que livré à lui-même, il ferait forcément le mal. Il faut donc qu’une élite décide à sa place. »
La peur de la modernité
Ce conservatisme saute aux yeux dans le rapport qu’entretiennent les socialistes au numérique, à la technologie et à l’intelligence artificielle. Celle-ci n’est pas considérée comme un facteur de progrès, mais comme un danger dont il faudrait avant tout se prémunir. « Le progrès technique échappe presque totalement au contrôle démocratique », s’inquiètent les auteurs du projet, qui alertent sur les « nouvelles servitudes numériques ». S’ils reconnaissent que le numérique peut élargir « l’accès au savoir, à l’expression et au lien social », ou que l’IA « ouvre des possibilités immenses pour le progrès humain », la majorité des propositions visent à « encadrer », « protéger » et « réguler ». « Ils veulent aller encore plus loin dans le contrôle et la régulation que la Commission et le Parlement européens, avec l’IA Act, le DMA ou le DSA. On sort du principe de précaution pour entrer dans un principe de stagnation : il faut que plus rien ne change et éviter à tout prix les évolutions trop brusques », regrette Pierre Bentata. Ainsi, pour « reprendre la maîtrise démocratique de l’IA », le PS appelle à « conditionner le déploiement des modèles d’IA génératives en Europe à des audits réguliers de conformité aux valeurs européennes de non-discriminations, d’interdiction de générer de la nudité, de transparence et de sécurité ».
Alors que nos sociétés traversent l’une des révolutions technologiques les plus importantes de l’histoire, les socialistes ne voient dans l’IA qu’un instrument au service de l’étatisme. Ainsi, pour « améliorer la qualité du service public », le PS plaide pour la création d’une intelligence artificielle souveraine au « service du bien commun », et de « faire entrer l’Etat au capital des acteurs nationaux de l’IA » afin de favoriser les « usages à haute valeur ajoutée sociale et environnementale ».
Autre exemple révélateur de cette logique de repli : l’attitude du PS vis-à -vis du libre-échange et du commerce international. Le projet introduit le néologisme de « juste échange », qui consisterait notamment à réserver les accords de libre-échange « aux pays ayant des standards sociaux et écologiques équivalents », excluant de fait une grande majorité de nos partenaires commerciaux. Mais derrière ce protectionnisme, affirme Erwan le Noan, c’est surtout l’aveu d’une perte totale de confiance dans la capacité de l’économie française à être compétitive dans un monde qui évolue de plus en plus vite : « c’est du malthusianisme économique ; ils ont totalement abandonné l’idée même de création de richesse. Pour eux, le seul enjeu, c’est la répartition ». Ainsi, pour lutter contre la désindustrialisation et soutenir l’emploi, le PS mise sur une loi d’urgence de maintien de l’activité, permettant à l’Etat de « mettre sous tutelle » un site industriel et d’obliger l’opérateur à poursuivre l’activité et l’emploi, « y compris à perte le cas échéant ». Pour Pierre Bentata, cela revient à assumer l’abandon de toute exigence de rentabilité. « On n’est plus seulement dans la méconnaissance, mais dans le dédain des réalités économiques. C’est dommage, car notre débat public aurait besoin d’une gauche sociale-démocrate sérieuse, capable de repenser la nation dans un monde globalisé, d’innover sur la lutte contre les inégalités, déplore-t-il. Au lieu de cela, on a un projet économique écrit sur un coin de table. Le résultat, c’est un programme encore moins bien ficelé que celui du Rassemblement national… c’est dire ! »
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/ont-ils-reellement-bosse-leffarant-projet-economique-du-parti-socialiste-pour-2027-A77QUBAVHFGHRKRG572SMCR5QU/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-04-27 15:00:00
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