Un baril à 80, 100 ou 120 dollars ? Sous les lustres du somptueux hôtel Beau Rivage, à quelques pas du Lac Léman, les spéculations sur le cours du brut d’ici la fin de l’année sont allées bon train lors du raout annuel du Financial Times consacré aux matières premières, fin avril. Les pontes du négoce mondial, présents dans l’assistance, sont coutumiers de l’exercice. Mais un autre matériau, plus discret, s’est récemment invité dans leurs discussions : le soufre. Pour cause, le Moyen-Orient compte pour près de la moitié du commerce maritime mondial de ce sous-produit issu du raffinage. Et au-delà de son transport, mis en péril par le blocage du détroit d’Ormuz, plusieurs sites de production dans la région ont été perturbés depuis le début du conflit.
Le nÅ“ud du problème ? Cette poudre jaune est essentielle pour obtenir de l’acide sulfurique, autrefois connu sous le nom d’huile de vitriol. Cet ingrédient est lui-même au cÅ“ur de plusieurs chaînes de valeur : il est utilisé à environ 60 % pour la fabrication d’engrais phosphatés, à 30 % pour l’extraction de métaux, via le processus de lixiviation, et trouve aussi sa place dans la production de semi-conducteurs ou de certaines batteries. Problème : ces secteurs sont confrontés à la flambée des prix du « roi » des produits chimiques. Sa référence européenne à l’export (FOB) a bondi à plus de 280 dollars la tonne sur le marché journalier le 22 avril, soit plus du double par rapport à fin février, avant l’embrasement au Moyen-Orient, selon l’agence S&P Platts. Pour ne rien arranger, la Chine, exportateur majeur d’acide sulfurique, s’apprêterait à resserrer la vis début mai pour préserver ses stocks domestiques.
Risques sur le cuivre et le nickel
En réalité, il n’a pas fallu attendre l’éclatement de la guerre pour que le marché se tende. Les prix de l’acide sulfurique sont sur une pente haussière depuis la fin de 2025 et ont récemment atteint leur plus haut niveau depuis 2022, relève une note du cabinet londonien CRU. « Le monde se réarme, s’électrifie et se réindustrialise en même temps, et ces trois mouvements puisent dans la même base de métaux, souligne Siavosh Arasteh, directeur senior des métaux, minéraux et agriculture au cabinet d’analyse Kpler. L’acide sulfurique se trouve au cÅ“ur de ce nÅ“ud car il conditionne le traitement du cuivre et du nickel ».
Dans cet équilibre précaire, accentué par les soubresauts géopolitiques dans le détroit d’Ormuz, combler le manque à venir des volumes chinois relève de la gageure : l’ajustement devra se faire par une baisse de la demande et une redistribution des flux, tranchent les experts de CRU. « Le soufre et l’acide sulfurique constituent une vulnérabilité claire pour la production de cuivre, en particulier en Afrique, qui pourrait être gravement touchée si la crise devait se prolonger », a pointé Ivan Petev, responsable des métaux chez le géant du négoce Gunvor, lors de la conférence à Lausanne. De même, le Chili, champion mondial du cuivre qui s’approvisionne massivement en acide sulfurique auprès de la Chine, a vu ses livraisons s’effondrer au mois de mars.
De son côté, l’Indonésie, qui domine la production de nickel, dépend à 75 % du Moyen-Orient pour son soufre. Fin avril, le cours de ce métal industriel s’est envolé à son plus haut niveau intrajournalier en près de deux ans, dans le sillage des tensions mondiales sur le soufre, rapportait Bloomberg. Les répercussions sont inégales en fonction des acteurs, selon qu’ils importent du soufre en vrac ou directement de l’acide sulfurique. « Les opérateurs qui extraient le nickel par lixiviation en Indonésie réagissent quasiment en temps réel, en ajustant leur production, tandis qu’au Chili, le procédé d’extraction à base d’acide sulfurique pour le cuivre prend environ six mois entre le minerai et la cathode : la contrainte d’approvisionnement est déjà installée, mais l’impact sur la production se fera sentir plus tard », résume Siavosh Arasteh.
Quelques acteurs parviennent à tirer leur épingle du jeu. A l’image d’Ivanhoe Mines, une société canadienne qui exploite l’immense mine de cuivre de Kamoa-Kakula en République démocratique du Congo. Grâce à une fonderie située sur place, la société produit de l’acide sulfurique qu’elle vend à d’autres exploitations minières dans la région. Certains réfléchissent à des alternatives. Laura Lammers, fondatrice de Travertine – une société américaine qui recycle l’acide sulfurique en utilisant de l’électricité -, raconte avoir reçu de nombreuses demandes ces dernières semaines de la part d’entreprises minières et de fabricants d’engrais phosphatés. « Les fondamentaux de leur activité ont changé : ces acteurs sont désormais convaincus de l’existence d’une limite structurelle dans l’offre de soufre et du fait que les prix élevés sont là pour durer, témoigne-t-elle. Notre technologie est la seule solution compétitive en termes de coûts, qui permette d’éliminer la vulnérabilité face aux prix. »
Progressivement, les flux se redessinent. « La République démocratique du Congo [NDLR : le second producteur de cuivre au monde] dépendait fortement des importations de soufre depuis le Moyen-Orient, mais nous commençons désormais à voir arriver des cargaisons en provenance d’Amérique », précise Graeme Train, analyste chez Trafigura. D’autant que pour l’instant, la situation reste soutenable : l’extraction par lixiviation ne concerne qu’environ 20 % du cuivre dans le monde, la méthode dominante restant la pyrométallurgie. « Plus que d’un choc immédiat, il s’agit surtout de craintes sur les effets à venir, tempère Benjamin Louvet, directeur de la gestion des matières premières chez Ofi Invest AM. Si la Chine interrompt effectivement ses importations début mai, le temps que les bateaux partis fin avril arrivent à destination, l’approvisionnement pourrait être assuré jusqu’à la mi-juin ».
Les producteurs d’engrais hors-jeu
En revanche, pour les fertilisants – principal débouché de l’acide sulfurique -, l’heure est plus grave. Premier exportateur d’engrais phosphatés de la planète, le Maroc est particulièrement pénalisé : le mastodonte OCP, l’ex-Office chérifien des phosphates, a annoncé réduire sa production au deuxième trimestre. Un bal des enchères s’ouvre ainsi entre les industriels des métaux et des engrais, qui partagent un même appétit pour ces volumes de soufre et d’acide sulfurique. « Les sociétés minières proposent actuellement entre 1 100 et 1 200 dollars la tonne de soufre : elles sont prêtes à payer le prix pour s’en assurer l’approvisionnement, observe Faraz Ahmed, directeur chez Montage Commodities, une société de négoce basée à Dubaï. Les fabricants d’engrais, eux, se retrouvent hors-jeu ». Un constat partagé par l’analyste Graeme Train : « Les cargaisons sont disponibles pour ceux qui ont les moyens de les payer, à savoir les acteurs des métaux, ce qui limite pour l’instant les perturbations sur leurs flux. Les marges des industriels des engrais sont nettement plus étroites. Certes, il est possible de réduire la quantité des fertilisants utilisés au cours de l’année, mais on ne peut pas s’en passer indéfiniment ».
De quoi alimenter les craintes d’un effet domino sur la chaîne alimentaire, déjà menacée par l’envolée du cours de l’urée, autre intrant essentiel pour les engrais. « La hausse du prix de l’acide sulfurique exerce une pression structurelle sur les coûts agricoles, qui pèse sur les marges des producteurs de sucre, de grains et d’oléagineux, et qui se répercute sur les prix mondiaux avec un décalage généralement d’une à deux saisons », précise Arnaud Lorioz, fondateur du fournisseur de données sur les matières premières Deepcore. Les industriels se disputent désormais la même molécule. Une bataille dont le consommateur sortira forcément perdant.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-05-01 15:00:00
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