Le management, c’est une affaire de personnalité, de tempo. De décisions aussi évidemment. C’est pourquoi L’Express lance un nouveau podcast hebdomadaire dont l’objet est de passer à la moulinette une décision prise par un chef d’entreprise, un dirigeant politique ou une figure de la société civile. Pour ce deuxième épisode, Agnès Buzyn, présidente de l’Institut Evidences et ancienne ministre des Solidarités et de la Santé, revient sur un épisode marquant de sa vie politique et personnelle : le jour où elle a accepté de remplacer Benjamin Griveaux dans la course à la mairie de Paris.
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L’Express : Agnès Buzyn, racontez-nous le jour, l’instant précis où vous acceptez de devenir la candidate de la majorité présidentielle à la mairie de Paris. C’est un choix risqué, même vertigineux. Qu’est-ce qui vous passe par la tête ?
Agnès Buzyn : Avant de dire oui… J’ai dit non ! Beaucoup. Longtemps. Près de 48 heures. Rappelons la chronologie. Benjamin Griveaux est obligé de retirer sa garniture en raison de la circulation d’une cassette compromettante, chose qu’il fait officiellement le vendredi matin. De mon côté, je suis sur France Inter, à une heure de très grande écoute, et j’explique que je n’irai pas faire la campagne de Paris parce que je n’ai pas le temps, j’ai trop de dossiers importants : la réforme des retraites, la grève des médecins hospitaliers, une épidémie de Covid qui se passe en Chine mais dont je suspecte qu’elle peut être grave… Je sors du plateau et je vois sur les écrans de télévision Benjamin Griveaux annoncer sa décision. Et je ne sais pas pourquoi, je pressens qu’on va me demander de prendre sa suite.
Pourquoi ?
Parce que plusieurs pontes de la majorité présidentielle avaient, à plusieurs reprises, tenté de m’approcher en me disant « la campagne de Benjamin Griveaux se passe très mal », « ce n’est pas le bon candidat », « il baisse dans les sondages, il faudrait que tu reprennes le flambeau »… Je décide donc, ce vendredi matin, d’éteindre mon portable. Et je pars, je prends l’avion pour Carry-le-Rouet où je vais dire au revoir aux rapatriés de Wuhan qui ont passé quinze jours en quarantaine. Je rallume mon portable dans l’après-midi et je vois des centaines de messages et d’appels en absence de tous les ténors de la majorité ! Tout le monde m’explique que je suis la personne idoine pour remplacer Benjamin Griveaux pour les quatre dernières semaines de campagne. Et je dis non. Non. Non. Jusqu’au dimanche matin, après avoir eu trois fois au téléphone le président de la République dans la nuit du samedi au dimanche.
Est-ce seulement possible de dire non quand le président de la République vous appelle trois fois en une seule nuit ?
Eh bien non. La preuve, c’est qu’au bout de la troisième fois, j’ai dit oui. Evidemment, il y a toujours des facteurs extrinsèques et intrinsèques à une décision. Je ne veux pas remettre toute la faute sur les autres ; à un moment, c’est moi qui ai accepté. Que les autres fassent pression, qu’ils y trouvent un intérêt, qu’ils pensent que je suis la bonne candidate, je le comprends, et après tout, c’est de bonne guerre…
Et c’est flatteur…
Oui, c’est flatteur. Et après tout, pourquoi pas. Mais la question que je me pose, c’est pourquoi j’ai cédé. Alors, je n’ai pas cédé tant que ce n’était pas le président de la République lui-même. C’est vrai que le président la République, ça met une pression (rires). On m’a fait comprendre que j’avais eu la chance d’être ministre, que c’était grâce au président de la République. Que c’était une forme de loyauté que de rendre service à la majorité présidentielle au bout de trois ans. Ça a joué, parce que la notion de loyauté est importante pour moi. Après, on m’a aussi laissé entendre que j’avais déjà refusé d’être tête de liste aux élections européennes en 2019 et qu’on ne disait pas non deux fois au président de la République. Et puis, on m’a laissé entendre aussi que si je refusais une deuxième fois, peut-être qu’au prochain remaniement, qui était prévu juste après les municipales, je serais éventuellement punie de mes refus successifs. Donc quelque part, je n’avais pas un choix très élargi…
On vous a donc fait une forme de chantage ?
Ce n’était pas le président mais des conseillers multiples qui se sont succédé au téléphone ce week-end-là . Mais voilà , après tout, à un moment, j’ai dit oui. Je me demande toujours comment se fait-il que moi, personne rationnelle, personne de conviction, j’ai accepté. Je le rapporte à deux choses. D’abord une immense fatigue. C’était une période de ma vie professionnelle, de ministre, de tension extrême. Avec la réforme des retraites qui devait passer au Parlement le lendemain. On démarrait les débats au Parlement le lendemain, donc j’avais travaillé comme une folle pour cette réforme. La deuxième chose, c’est que je commençais à douter de moi-même. C’était une période où l’épidémie de Covid n’avait pas démarré en dehors de Chine. Moi-même, je pressentais qu’elle allait être grave, puisque j’avais pris tout un tas de décisions en pensant que ça allait arriver et que ça allait être une grande pandémie mondiale. Donc, j’avais pressenti le caractère dramatique.
Vous alertiez le sommet de l’Etat déjà , à l’époque…
J’ai alerté, oui. Ce sont évidemment tous les éléments que je mets dans mon journal, tous mes textos au président de la République et au Premier ministre, les commandes de masques, de respirateurs, etc… Mais quelque part, tout le monde me prenait pour une folle. J’avais du mal à convaincre, même dans mon milieu, les hospitalo-universitaires, les scientifiques, pensaient que ça allait être une grippe grave, mais pas forcément quelque chose de dramatique. Et l’épidémie n’était toujours pas sortie de Chine. C’est-à -dire qu’il y avait des cas de personnes qui sortaient de Chine malades, mais qu’on isolait. Et l’épidémie, en réalité, n’a commencé que six jours après mon départ, en Italie, et c’était trop tard. Là , j’ai compris que mon pressentiment était le bon. Que mon intuition était la bonne, mais j’avais déjà dit oui et j’étais déjà en campagne. Malheureusement trop tard pour faire machine arrière.
Vous dites que cette décision est sans doute « la plus grosse connerie » de votre vie, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
D’abord parce que je n’étais pas dans mon élément. Il faut se projeter en candidate à la mairie de Paris face à deux candidates qui ont elles-mêmes une très longue expérience de la vie parisienne, que ce soit Anne Hidalgo ou Rachida Dati. Elles siègent au Conseil de Paris depuis vingt ans. Je devais apprendre du jour au lendemain tout ce qu’il y avait à savoir sur Paris, donc ça m’a demandé un effort considérable…
Vous passez d’experte, ministre dite de la « société civile », une « techno », à une candidate purement politique…
Tout à fait. Et on me fait comprendre que je ne dois plus m’intéresser à la santé, que je ne dois plus m’intéresser au Covid, alors que mon cerveau est totalement occupé par le Covid. A la minute où je comprends que l’Italie est le signal du début de la pandémie et que je me rends compte que je suis plus aux manettes, je passe mes nuits à regarder ce qui se passe sur Internet, à faire des alertes au gouvernement en leur disant qu’il faut confiner, qu’il faut arrêter les élections… Donc dans mon esprit, je suis toujours médecin et toute la journée je dois montrer que je suis une candidate politique. Je pense que je fais le travail, parce que je ne suis une bonne élève, parce qu’il y a des gens qui vont voter pour moi, que je suis respectueuse des électeurs et de la majorité. Je suis une personne clivée à ce moment-là . Le jour, je joue la candidate, et la nuit, je suis médecin : j’essaie de prédire ce qui va se passer et d’essayer d’éviter le maximum de morts.
Est-ce que vous comprenez, et c’est d’ailleurs une partie des critiques qui vous est faite, que cette décision peut-être difficile à suivre pour les gens ? Voir une ministre de la Santé quitter le navire pour une élection alors qu’une crise sanitaire menace le monde, même si en réalité on ne connaît pas encore sa portée, sa dangerosité, à ce moment-là …
Bien sûr, les gens m’ont reproché de quitter le navire. D’abord, les gens contractent le temps. Beaucoup m’ont dit « vous êtes parti en pleine crise ». Non, si l’Italie avait commencé six jours avant, je pense que je n’aurais jamais dit oui. Cela fait un mois que j’alerte tout le monde, que je n’arrive pas à avoir l’écoute au niveau international. Je n’ai pas d’écoute non plus au sein du système de santé, où je sens que j’ai du mal à mobiliser les directeurs d’hôpitaux et surtout les professionnels de la santé, qui ne me croient pas. Et moi-même, je suis dans une période d’immense doute. Je me dis que, peut-être, ce qu’on me reproche à l’époque, c’est-à -dire d’en faire trop, de perdre mes nerfs, est vrai, et que le pire ne va pas arriver. Je crois que si j’avais été moins fatiguée, j’aurais peut-être moins douté. Et la malchance a été, quelque part, que l’Italie ne commence que quelques jours après mon départ, puisque ça a été la vérification que j’avais raison et que je n’aurais jamais dû partir.
Revenons à ce 16 février 2020. Avec le recul, que feriez-vous différemment ?
D’abord, j’aurais écouté mes proches. Mes proches m’ont dit « n’y va pas ». Les gens qui m’aiment m’ont dit « n’y va pas, c’est un piège ». C’est ingagnable. On ne gagne pas Paris en quatre semaines en ne venant pas du milieu politique. Et puis je n’avais jamais fait de débats télévisés. Il y a quand même des techniques à connaître, et que je ne maîtrisais pas forcément. Donc mes proches m’ont donné les bons conseils, mais j’étais, je pense, trop sous pression à cette période-là , et pour plusieurs raisons, j’ai lâché prise.
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Author : Erwan Bruckert
Publish date : 2026-05-11 15:00:00
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