Comme le Covid ou la guerre en Ukraine, le détroit d’Ormuz agit tel un miroir grossissant sur la réalité du monde : la prospérité moderne repose sur des flux physiques, des routes maritimes, des molécules, des câbles, des ports… et des taux d’intérêt. Bref, sur une économie du réel.
Face à chaque nouvelle crise énergétique, le réflexe est désormais bien rodé. Le pétrole monte ? Les renouvelables deviennent plus attractifs. Le gaz flambe ? L’électrification gagne en pertinence. Ormuz menace ? Le bas carbone apparaît comme le chemin le plus sûr vers la souveraineté. Le raisonnement n’est pas faux. Il est simplement incomplet.
Une crise énergétique n’est pas seulement un choc sur les prix des hydrocarbures mais aussi un choc inflationniste : le fret augmente, les chaînes logistiques se tendent, les coûts industriels remontent, les banques centrales hésitent à desserrer l’étau. La Commission européenne vient de confirmer que l’inflation s’établira à 3,1 % dans l’UE en 2026. Et, avec l’inflation, reviennent des taux d’intérêt durablement élevés.
C’est là que le récit vert se heurte à la macroéconomie. Passé les slogans et les punchlines sympathiques – « Sortir des fossiles » -, la transition énergétique s’impose pour ce qu’elle est : du capitalisme à l’état pur. Réseaux, nucléaire, stockage, hydrogène, électrification industrielle : toutes ces infrastructures nécessitent d’immenses investissements en capitaux et se remboursent sur des décennies. Leurs ennemis sont le COâ‚‚ et le coût du capital. L’engrenage est implacable : quand les taux remontent, le mégawattheure bas carbone se renchérit ; quand les finances publiques se détériorent, les garanties publiques deviennent plus difficiles ; quand la dette coûte plus cher, les Etats arbitrent et la comptabilité nationale reprend ses droits sur les grandes ambitions.
Le privé ne peut pas remplacer l’Etat face au risque
Avec Ormuz, l’Europe entre dans sa zone de vérité. Une Europe qui veut simultanément se réarmer, décarboner, protéger son modèle social, financer le vieillissement, investir dans l’IA, soutenir son industrie et réduire sa dette – n’en jetez plus… Dans un contexte de croissance molle et de marges budgétaires qui se rétrécissent, cette Europe-là a un immense problème comptable. Le privé peut-il prendre le relais ? Certes, les 35 000 milliards d’euros d’épargne des Européens doivent trouver le chemin de l’économie productive. Mais le privé finance des actifs rentables et régulés ; il ne remplace pas un Etat lorsqu’il s’agit de porter du risque politique, technologique ou stratégique. En réalité, le capital privé vient après le derisking public, pas à sa place. L’équation est redoutable : plus le monde devient dangereux, plus les investissements de souveraineté deviennent indispensables ; mais plus ils nécessitent des Etats solvables ; et plus les crises se multiplient, plus ces mêmes Etats se fragilisent.
Dette commune ? Mutualisation ? Réduction des ambitions ? Les solutions sont connues, les désaccords aussi. Arthur Mensch, le fondateur de Mistral, disait récemment que les deux prochaines années seraient cruciales pour l’intelligence artificielle européenne. Il a raison. Mais son intuition vaut bien au-delà de l’IA. Car c’est la capacité de l’Europe à rester dans le jeu mondial – industriel, technologique, géopolitique – qui se joue. Le calendrier ajoute encore à la difficulté : Espagne, Portugal, Finlande, France… Les deux ans devant nous seront aussi électoraux. En théorie, ces scrutins devraient être l’occasion de hiérarchiser les priorités et de dire qui paiera l’addition. En pratique, chacun arrivera avec ses contraintes, ses peurs et ses propres urgences nationales, au moment même où l’Europe devrait penser collectif.
Le financement des retraites, mère des batailles
C’est particulièrement vrai de la France. Elle prétend se protéger, décarboner, investir, et se désendetter sans avoir vraiment réglé la question qui conditionne toutes les autres : celle des retraites. Tant que ce sujet continuera à empoisonner son débat public et à boucher son horizon d’action, la France parlera souveraineté avec des aspirations de grande puissance mais des marges budgétaires de plus en plus étroites. Tous les discours de la Sorbonne, aussi visionnaires soient-ils, ne remplaceront pas une solution pérenne et crédible au financement des retraites.
A force de vouloir tout faire, il arrive un moment où l’on n’a plus les moyens de décider. C’est peut-être cela, au fond, le vrai test européen. Et pour la France, une question préalable, presque existentielle : peut-on encore prétendre peser en Europe quand on n’a pas réglé chez soi la facture du temps qui passe ?
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Author : Cécile Maisonneuve
Publish date : 2026-05-24 06:30:00
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