Trois petites secondes. Disparues. Envolées. Par magie ? Par montage ! Rima Hassan n’a pas subi un, mais deux points de coupe dans le clip de campagne présidentielle posté cette semaine par La France insoumise. « Il n’y a qu’une seule façon de s’affranchir de ses chaînes, élire celles et ceux qui nous ressemblent, et qui parlent à vos cœurs plutôt qu’à vos peurs », disait l’eurodéputée franco-palestinienne de 32 ans, le 16 janvier dernier à La Courneuve, lors d’un meeting de soutien au candidat municipal Aly Diouara.
La vidéo promotionnelle de LFI a donc relayé ce discours grandiloquent. Enfin, presque… Exit, l’appel à « élire celles et ceux qui nous ressemblent ». Car ce bout de phrase est polémique, intensément politique : il est l’illustration d’une ligne défendue par la chantre de l’abolition du « porte-parolat » – l’accaparement de la parole des « racisés » par une élite inévitablement déconnectée et illégitime. Le siège insoumis a-t-il passé cette ligne sous silence ? Est-ce parce qu’elle a valu au mouvement, et à l’intéressée, quelques accusations de « racialisme » que l’extrait initial fut ainsi inséré et modifié dans le clip de LFI ? Ou parce que Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur socialiste, septuagénaire, millionnaire, n’est pas l’incarnation idoine de cette Nouvelle France, population jeune, féminisée, créolisée, précarisée ? Interrogée, Rima Hassan n’a pas donné suite aux sollicitations de L’Express.
C’est l’histoire d’une déclaration caviardée, et peut-être davantage encore. Le détail est anodin, jure la direction insoumise : « En aucun cas la sélection de cet extrait n’altère le contenu du propos intégral de Rima Hassan que nous partageons pleinement », affirme Manuel Bompard. Le coordinateur de LFI l’assure : « Il n’y a aucune coupe volontaire mais seulement une sélection d’extraits afin de respecter une durée de 3 minutes piles du clip, puisque c’était la durée à respecter pour permettre de tenir le déroulé du meeting, dit-il à propos de la vidéo d’une durée de 2 minutes et 24 secondes. Nous ne manquerons pas de partager à nouveau cet excellent discours de Rima Hassan dans son intégralité lors de nos prochaines communications », promet-il. Mais la paroisse insoumise a habitué ses fidèles : à chaque élection son discours et sa rhétorique, tantôt clivants, tantôt rassembleurs.
« C’est l’expression de Rima Hassan, pas la mienne »
Prenez la « Nouvelle France », ce concept phare de Jean-Luc Mélenchon dont l’interprétation est en perpétuel mouvement, au gré des échéances. « On l’a abordé par l’endroit qui allait faire surréagir : on a annoncé qu’il fallait se rendre compte que tous les Français avaient un ancêtre sur trois qui était un immigré. Alors stupeur et horreur dans certains milieux », explicite le leader insoumis au micro de Radio Nova. Depuis, le patriarche s’échine à transformer le concept en discours consensuel, aux allures d’état des lieux du pays.
Prenez surtout Jean-Luc Mélenchon. Un classique. Le quadruple candidat attaque ainsi cette nouvelle élection présidentielle comme tous les cinq ans : plutôt sage comme une image. Alors quid de Rima Hassan, incarnation absolue de la Palestine en France, adepte des polémiques, du bruit et de la fureur chers – en années creuses – au chef du mouvement ? Fini, ses tweets ravageurs, comme celui du 20 octobre 2025, où l’eurodéputée publiait « one by one », en commentaire d’un article narrant les exécutions par le Hamas à Gaza des Palestiniens accusés de collaboration avec Israël ? Ou ces propos plus que douteux, écrits en février 2026, sur X : « Aux sionistes qui me lisent je veux leur dire vous êtes pour nous ce que les nazis étaient pour vous. Et ça vous suivra et hantera jusqu’à la fin des temps, jusqu’à la dernière goutte de sang, nous résisterons. »
Confronté sur France inter à l’époque, Manuel Bompard n’est pas tout à fait à l’aise. « C’est l’expression de Rima Hassan, pas la mienne. J’ai un avis et je le garde pour moi. » En privé, en juin 2024, la présidente des députés LFI Mathilde Panot était mitigée : « Sur les réseaux sociaux, elle se fait harceler pour ce qu’elle est. Ses tweets sont une façon de dire ‘Vous ne m’intimiderez pas‘. Mais après, il faut aussi savoir poser les choses. » Cette dernière n’a jamais vraiment été écoutée, l’eurodéputée dispose d’une liberté de parole rare. Qui peut prétendre la canaliser ?
« Je ne pense pas comme elle… »
La protégée du « Vieux » bénéficie, dans le mouvement, d’une autonomie politique. En devenant l’égérie de la cause palestinienne, forte de sa communauté de plus d’1,1 million d’abonnés sur Instagram (Mélenchon en a 676 000), elle est aussi devenue celle du mouvement. Car le candidat à la présidentielle et ses ouailles savent ce qu’ils doivent à Rima Hassan : en 2024, la juriste, qui a joué les premiers rôles lors de la campagne européenne, a apporté un million de voix supplémentaires, soit trois points de plus à la liste LFI par rapport à 2019. Depuis, l’intéressée a gagné quelques batailles culturelles.
En privé, Jean-Luc Mélenchon l’assurait après son recrutement : « Si j’estime Rima Hassan, ses positions ne recoupent pas forcément les miennes. Je ne pense pas comme elle, je suis pour deux Etats, elle est pour un État. » Mais la poutre a travaillé : « JLM » lui a confié, à la demande de l’eurodéputée, un groupe de réflexion sur l’État binational, ouvrant la voie à une possible remise en cause de la solution à deux États. Les héritiers potentiels de Jean-Luc Mélenchon ont longtemps balayé l’idée qu’elle serait une successeure du chef – « N’importe quoi », soufflait l’un d’eux. Beaucoup pointaient son intérêt stricto sensu pour le conflit israélo-palestinien.
Une façon de ne pas voir que Rima Hassan a popularisé une ligne décoloniale au sein des insoumis, fustigeant ici et là cette « gauche coloniale », le « parachutage » – dont la direction du mouvement est loin d’être exempte – ou le « porte-parolat ». Les insoumis ont beau savoir ce qu’ils doivent à Rima Hassan, ils savent surtout ce qu’ils veulent : le pouvoir. Aura-t-elle sa place dans une campagne dont l’objectif premier est la dédiabolisation de Jean-Luc Mélenchon ? « Rima Hassan aura la place qu’elle veut avoir », répond le député Antoine Léaument. Un autre, sous cape, s’interroge : « On verra bien comment elle applique les consignes données ». D’une élection à une autre, la figure de proue peut-elle devenir un caillou dans la chaussure des insoumis ?
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-06-12 10:00:00
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