Deux millimètres par an, puis trois et désormais près de quatre. La hausse du niveau moyen des mers s’accélère, préviennent les derniers travaux scientifiques. A force d’absorber la chaleur liée au changement climatique, nos océans se dilatent. C’est même la principale raison de l’élévation du niveau des eaux, selon des calculs récents. A ce phénomène s’ajoutent la fonte des glaciers de montagne et celle des calottes polaires. Pour certaines villes emblématiques situées près des cotes, la menace devient concrète. Impossible pourtant d’envisager de déménager la Nouvelle-Orléans, Venise ou Bangkok, qui attirent chaque année des millions de touristes. A moins que…
Pour les habitants de la Nouvelle-Orléans, les travaux scientifiques les plus récents ont fait l’effet d’une bombe. Dans une étude de l’université locale de Tulane parue le mois dernier, la Louisiane est décrite comme la zone de basse altitude la plus exposée au monde en matière de montée du niveau de la mer. Les auteurs estiment que cette région fera face de manière irréversible à une hausse comprise entre 3 et 7 mètres, avec un déplacement du littoral pouvant atteindre 100 kilomètres vers l’intérieur des terres !
Le seuil critique pour la survie des marais côtiers a été dépassé depuis longtemps, précisent les auteurs. Une perte de 75 % des quelque 15 000 km² de zones humides côtières restantes d’ici 2070 est jugée plausible. Or, ces zones constituent un tampon contre les tempêtes. Leur disparition signifie que la région de La Nouvelle-Orléans pourrait se retrouver encerclée par le golfe du Mexique avant la fin du siècle.
Un déménagement inévitable ?
Déménager le berceau du jazz à l’intérieur des terres ? Impensable pour les amoureux de cette ville emblématique au charme et à la culture unique. Et pourtant, il faudra bien agir. Face à l’impossibilité de bâtir des défenses physiques, les scientifiques plaident pour une relocalisation planifiée et progressive de la population vers les terres plus élevées, notamment au nord du lac Pontchartrain. Un processus complexe, impliquant des décisions sur plusieurs générations.
Autre solution, la création d’ouvertures le long du Mississippi pour laisser l’eau et les sédiments se disperser sur des zones ciblées. Cette stratégie permettrait de ralentir la perte de terres et de gagner du temps pour organiser un déplacement ordonné de la population. Mais le premier grand projet de ce type – la Mid-Barataria Sediment Diversion – coûte cher et le nouveau gouvernement de Louisiane tergiverse. Une catastrophe pour les scientifiques. Pour eux, abandonner le projet revient à renoncer à de larges pans de la Louisiane côtière.
Un peu dépassés, beaucoup de résidents s’adaptent en surélevant ou en imperméabilisant leurs maisons. Mais cette résilience pourrait aggraver les difficultés à long terme, en renforçant l’attachement au lieu et en rendant la mobilité future plus difficile. Pour les auteurs de l’étude, la seule question est de savoir si la transition se fera de manière ordonnée et planifiée, ou de manière chaotique et inégalitaire – les plus vulnérables risquant d’être piégés sur place avec des actifs dévalorisés.
Les quatre options de Venise
Sur les rives de la Méditerranée, la splendide Venise s’inquiète, elle aussi, victime d’une double lame. La première lui vient du dessous : elle s’affaisse d’un à deux millimètres par chaque année. La faute à des mouvements de terrain aggravés par l’activité humaine, comme le poids des bâtiments ou le pompage des eaux sous la lagune. La seconde émane, elle, du dessus : l’élévation du niveau de la mer. Une conséquence, là encore, des comportements anthropiques. A mesure que le changement climatique s’accélère, le sort de la Sérénissime s’aggrave. Elle coule. Comment la sauver ?
Il lui faudra forcément sacrifier certains traits qui ont forgé sa renommée et sa beauté, constate une étude publiée mi-avril dans la revue Scientific Reports. « Nous entrons dans une période de décisions pour déterminer quelle Venise nous voulons préserver, indique l’un des auteurs, Piero Lionello, professeur à l’université du Salento, à Lecce (Italie). Plus le niveau de la mer s’élève, plus l’éventail des combinaisons réalisables se réduit. Et chaque choix implique des arbitrages entre la protection du patrimoine, la vie urbaine, la qualité de l’environnement, les activités portuaires, les coûts et les ressources disponibles. »
Avec ses collègues, cet universitaire a passé en revue les stratégies d’adaptation de la cité insulaire en fonction de quatre trajectoires de réchauffement. D’ici 2100, la montée des eaux devrait atteindre 0,42 mètre dans le cas le plus optimiste ; le double dans un scénario de très fortes émissions. Cela engendrerait des inondations quotidiennes de 15 à 70 % du centre historique de Venise. Dans une situation catastrophique, les scientifiques n’excluent pas une hausse de 1,80 mètre et des marées astronomiques dans presque toute la ville. En résumé : une acqua alta permanente.
L’étude explore quatre approches pour tenter de sauver la ville de la submersion. La première : maintenir la lagune ouverte, avec comme rempart les barrières mobiles du projet MoSE. Actives depuis 2020, elles permettent de contenir les risques d’inondations. Leur utilisation ne cesse d’augmenter – déjà 30 fois rien qu’en janvier et février, sur 108 déploiements depuis leur inauguration. Selon les scientifiques, ce dispositif sera inadapté, sans mesures complémentaires, au-delà d’une élévation de 0,5 mètre. La deuxième option reviendrait à séparer physiquement Venise de la lagune par le biais d’une ceinture de digues. En fonction de leurs longueurs et hauteurs, les coûts de construction pourraient s’élever jusqu’à 4,5 milliards d’euros. Il faudrait débourser six fois plus pour transformer la lagune en un lac côtier – la troisième solution. Au prix de conséquences irrémédiables sur l’écosystème local.
Reste enfin l’idée d’un retrait de la ville vers un terrain plus sûr. Sauver certains monuments, mais en perdre beaucoup d’autres. Un choix de très long terme estimé à 100 milliards d’euros, sans compter de multiples compensations. Inenvisageable aujourd’hui. Et demain ? « Ce n’est pas une option souhaitable… Il ne faut pas le comprendre comme un moyen de ‘sauver Venise’, assure Piero Lionello. Au mieux, cela permettrait la préservation de certains éléments dans des lieux plus sûrs. Mais Venise telle que nous la connaissons serait irrémédiablement perdue. »
Digues et tunnels de drainage
En Thaïlande aussi, la question ressurgit à intervalles réguliers depuis plus de 30 ans. Faut-il déplacer la capitale Bangkok ? À l’origine, l’idée visait à transférer les institutions gouvernementales pour desserrer la pression exercée par une urbanisation aussi rapide qu’anarchique. Mais la réflexion a évolué. Car Bangkok fait face à un double défi. Comme de nombreuses villes d’Asie du Sud-Est, elle a été bâtie sur des marécages, dans le delta du fleuve Chao Phraya, et repose sur une couche d’argile très compressible. Sous l’effet du poids des gratte-ciel et du pompage excessif des eaux souterraines, la ville s’affaisse d’un à deux centimètres par an. Or Bangkok, située entre 0,5 et 2 mètres au-dessus du niveau de la mer en fonction des quartiers, dispose d’une marge de manœuvre très limitée. D’autant que les moussons ne vont cesser de s’intensifier. Les inondations dévastatrices de 2011 ont cruellement rappelé les menaces qui pèsent sur l’agglomération de 11 millions d’habitants.
Dans un scénario de réchauffement élevé, la superficie exposée aux inondations s’étendrait de 3,6 % en 2030 à 8,4 % à la moitié du siècle et 26,2 % en 2090 par rapport à la catastrophe de 2011, indique la chercheuse Sawitree Rojpratak, de l’université Rangsit, dans une étude publiée en novembre dernier. Bangkok a déjà lancé plusieurs projets visant à renforcer sa résilience. Des digues, d’une hauteur comprise entre 2,80 et 3,5 mètres, font l’objet de travaux de renforcement le long du fleuve. Quatre tunnels de drainage, capables d’évacuer rapidement les eaux, sont déjà en service à travers la ville – un cinquième est en phase de test.
Bangkok mise également sur des réservoirs souterrains, nommés « water banks ». Installés notamment sous les terrains de sport et les parcs publics, ils sont conçus pour retenir le gros des eaux pendant les 15 premières minutes d’une forte averse. C’est également le rôle du Chulalongkorn Centenary Park, un espace situé sur campus de l’université éponyme, capable de contenir l’équivalent d’une fois et demie le volume d’une piscine olympique.
Comme pour Venise, des architectes, urbanistes et chercheurs ont pu évoquer au fil des années plusieurs méga projets pour protéger la ville de la montée des eaux. Extrêmement coûteux et difficiles à mettre en œuvre, ils en sont restés au stade conceptuel. Par exemple transformer le golfe de Thaïlande en vaste réservoir d’eau douce. Ou construire une barrière géante contre la mer, en reproduisant le système néerlandais du « Maeslantkering ». Rien d’envisageable à court ni moyen terme, alors que Bangkok craint d’être confrontée à une nouvelle inondation majeure entre 2030 et 2034…
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Author : Sébastien Julian, Baptiste Langlois
Publish date : 2026-06-08 14:31:00
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