Lundi 4 mai, Paris, canal de l’Ourcq. Pierre Souvet, lunettes rondes et imper de randonnée, débarque en trombe, hurlant à pleins poumons – « Qui est le journaliste qui me cherche ? ». Toute la terrasse se retourne. Le cardiologue, nouvelle coqueluche des médias, un des premiers à avoir lancé l’alerte au sujet de l’imprégnation au cadmium des Français, sautille, gesticule dans tous les sens. Entre nous, aucune circonvolution. Le médecin promet d’être vrai de répondre en détail même aux questions les plus critiques, à condition qu’on se parle sans détour. Un train depuis Marseille l’a fait lever à 4 heures du matin, il n’a avalé qu’une tartine et le voilà , ivre de fatigue, ne tenant pas en place, plus que jamais sans filtre, jetant les glaçons de sa boisson sur le trottoir, prêt à tout nous raconter de son combat contre les polluants commencé il y a 20 ans et qui, ces dernières semaines, l’obligent à faire tant d’allers-retours.
Il n’a pas arrêté de la journée, RTL à 15 heures, Vakita à 17 heures, entretien avec L’Express juste après, conférence le lendemain, défendant à chaque fois son nouveau livre*. Début avril, Quotidien lui ouvrait ses portes, et avant ça, Le Monde, France Info, Midi Libre, Ouest France, Madame Figaro, RMC, TF1, Reporterre. Les médias raffolent des interventions de ce médecin jovial, jamais pédant, souriant même quand le sujet est grave et qui parfois s’assoit avec ses patients dans la salle d’attente, juste pour les faire rire, « après ça, je vous promets que la discussion est plus franche », plaisante-t-il. Sur les plateaux, les invités se délectent de cette parole accessible, bourrée de conseils pratiques et les présentateurs parlent de ce cardiologue sans formation en nutrition ni en toxicologie comme d’un « expert », un « spécialiste de l’impact de la pollution environnementale sur la santé », disent-ils.
Un rôle de chercheur en chef, d’oracle de la littérature scientifique, qu’il endosse bien volontiers tant qu’il ne dit pas trop de bêtises, et qu’on parle du fléau que représentent les substances chimiques, les pesticides, le bisphénol, le mercure, les microplastiques et tous ces poisons qui s’infiltrent jusque dans notre organisme. A chaque interview, Pierre Souvet se plie à l’exercice, voix douce et chaleureuse, déclinant comment manger et ce qu’on peut encore acheter comme s’il était devant ses patients, dans le sud de la France. Sa recette : « Rester naturel, simple, empathique, et surtout, lire les études, connaître toutes les statistiques », décline-t-il. Le cardiologue compte tout, même le nombre d’articles scientifiques – « Il y en a plus de 18 000, rien que sur le cadmium. Avec autant de travaux, autant de polluants, comment ignorer les risques ? », souligne-t-il.
Le cancer, arme de communication massive
Pierre Souvet a récemment fait des liens potentiels entre pollution et cancer son axe de communication principal. C’est lui, qui avec la Conférence nationale des Unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux (CN URPS-ML) a fait exploser le scandale du cadmium, en juin 2025, accusant le métal lourd d’être une bombe sanitaire responsable de la hausse du nombre de tumeurs du pancréas. Un coup d’éclat, né de sa rencontre avec Pascal Meyvaert, médecin généraliste et coordinateur à l’URPS-ML.
Dans les couloirs d’un congrès de médecine, le cardiologue lui dit qu’il essaye d’alerter sur le cadmium depuis 15 ans et axe son pitch sur la pathologie, hantise des généralistes. Le confrère adhère, croyant tenir dans les powerpoints de Pierre Souvet le début d’une réponse à la multiplication récente des diagnostics. Pascal Meyvaert convainc son association et voilà les deux, en juin 2025, devant les journalistes, dépaquetant une lettre ouverte au gouvernement. Le succès est immense. En 2021, Santé Publique France avait tenté de communiquer sur de nouvelles études d’imprégnation. Le sujet n’a jamais pris ; l’institution n’a pu que constater à quel point elle était tributaire du bon vouloir des médias et des lanceurs d’alerte. Grâce à Pierre Souvet, tout le monde est au courant. Le cardiologue a trouvé un canal pour générer une prise conscience collective.
Depuis, le débat public ne tourne qu’autour du cancer du pancréas, ou presque. C’est lui qui fait la Une des journaux, lui que les députés écologistes mettent en scène. Qu’importe si « aucune étude ne permet de montrer clairement une association (…) par voie orale chez l’Homme », comme le dit l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Ministres et élus au téléphone
La séquence met en lumière les risques du cadmium mais étouffe ses dangers les mieux établis – ceux pour les os et les reins. En plateau, institutions et expert peinent à recadrer le débat sur ce que savent vraiment les scientifiques. Pas grave. Pierre Souvet pense qu’il peut devancer la science, que l’effet tant redouté ne peut que se produire. Depuis sa lettre, une analyse de la littérature et une étude de laboratoire sont venues renforcer les signaux d’alerte. La preuve qu’il aura raison, s’agace-t-il. Le lendemain de notre rencontre, il reparle du cancer à la société d’assurance Médicale de France, son principal mécène, convaincu de prêcher la bonne parole.
Créée en 2006, son association Santé Environnement France (Asef) est rapidement devenue incontournable. Elle s’invite régulièrement à la table des ministres de tout bord, Nathalie Kosciusko-Morizet d’abord, Delphine Batho, ou encore Agnès Pannier-Runacher. Il n’est pas rare qu’un élu appelle le cardiologue pour quelques conseils. « C’est un scientifique engagé et un allié pour promouvoir une politique ambitieuse de santé environnementale », confie Anne-Cécile Violland, députée Horizons, parti du bloc central. L’élue apprécie sa parole « à la fois très technique, et très grand public ».
Particulièrement motivé, entreprenant, le cardiologue a su se faire apprécier au sein du groupe « santé environnement » du gouvernement – cénacle où ministres, parlementaires, associations et entreprises discutent des plans environnementaux. L’instance n’est que consultative, mais elle offre une tribune. Dès qu’il le peut, Pierre Souvet tente de convaincre ses interlocuteurs d’intensifier la lutte contre les résidus chimiques. En 2023 déjà , il recommandait à l’exécutif de « dé-cadmiomiser » les engrais marocains, les plus contaminés. Depuis son coup d’éclat, le remboursement de dépistages pour les personnes les plus touchées a été acté. Et il y a quelques jours, le 4 juin, le Parlement a finalement revu les quantités légales de cadmium dans les engrais, une avancée sanitaire largement obtenue grâce à son battage médiatique.
Baisser tous les seuils réglementaires
Le cardiologue n’a pas célébré sa victoire très longtemps. Hyperactif, jamais tranquille, le lanceur d’alerte regrette que tous les Français ne puissent pas bénéficier d’un test gratuit. Il rêve de doter les médecins d’outils d’analyse pour suivre à la trace les contaminations, que les généralistes soient mieux formés à la santé environnementale, qu’on baisse tous les seuils réglementaires, et que partout soit placardées des fiches d’informations à destination du grand public – les siennes sont prêtes à être déballées, il nous les montre au détour d’une diapositive.
Pour Pierre Souvet, le problème des polluants n’est pas suffisamment traité, la preuve, on en retrouve dans les meubles, les téléphones portables, la litière pour chat, les écrans filaires, les déodorants, les « piscines gonflables » – un chapitre de son dernier livre. Un jour, des créateurs de contenu du site Doctissimo toquent à sa porte, troublés à l’idée de ne plus pouvoir boire de matcha à cause de résidus de métaux lourds. Un autre, il recommande de débrancher les antennes-relais des réseaux téléphoniques – une obsession qui ne se base sur aucune étude solide.
Au lieu de rassembler, hiérarchiser les données, ne garder que le plus robuste, Pierre Souvet feuilletonne, décline ses conseils pour chaque aliment, chaque ustensile de cuisine, chaque produit ménager. Quitte à se laisser emporter par ses combats, et à s’arranger parfois avec les faits. « Il est systématiquement polémique, approximatif et simplificateur », peste un chercheur, un des principaux spécialistes de l’effet des polluants sur la santé en France.
Appuyer, quitte à s’avancer
Il ne donne pas une interview sans rappeler que 24 % des décès dans le monde sont dus aux facteurs environnementaux. Une hyperbole. Le terme recoupe les polluants, mais aussi les maladies infectieuses, les rayons ultraviolets ou les accidents de la route. Assommés par ce type de chiffre, des journalistes lui font dire que les polluants « tuent plus que le tabac ». L’affirmation est fausse, mais elle n’a jamais été corrigée.
Marqué par tous les mauvais diagnostics qu’il a dû annoncer durant sa carrière, le cardiologue assume d’appuyer là où il a le plus de chances de se faire entendre. Quitte à s’avancer. Pendant la crise du Covid, il recommande l’hydroxychloroquine préférant risquer d’aggraver la situation des malades, plutôt que de ne rien faire. Les études lui donneront tort. Qu’importe. La méthode fonctionne et le coup du cadmium promet déjà d’être un cas d’école : il suffit de parler du cancer pour qu’aussitôt toutes les têtes se redressent.
Une forme d’alarmisme nécessaire, selon lui. Il vaut mieux s’agiter maintenant que quand la science aura démontré certaines hypothèses qu’il utilise, assure-t-il. Les autorités lui passent les raccourcis, du moins pour cette fois-ci. « On peut toujours discuter des incertitudes de la recherche, mais il ne faut pas oublier le vrai enjeu, c’est que ce métal lourd, présent naturellement mais aussi ajouté par l’homme, est toxique, et qu’il faut réduire l’exposition. En ce sens, le fait que Pierre Souvet ait réussi à capter l’attention, et insisté sur ce qu’on peut faire, est conforme aux préconisations de réduction des expositions que l’agence a publié suite à l’étude Esteban », défend Sébastien Denys, directeur Santé environnement travail à Santé publique France.
Le Dalaï-Lama, Al Gore et l’étang de Berre
Pierre Souvet jure ne parler que de faits. Loin de lui l’idée d’être anxiogène. « Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, mais déterminé comme dit Hubert Reeves ». Un jour, au détour d’un lacet rocailleux dans la vallée de la Nubra, en Inde, il rencontre le Dalaï-Lama. Le sage lui confie que pour prendre soin des autres, il faut prendre soin de soi-même. Jamais très porté sur les excès, gardien de handball jusqu’à ses 45 ans, il promet tout de même de redoubler d’efforts. Devant nous, il ne s’accorde qu’une eau pétillante.
En 2006, le film choc sur le réchauffement climatique Une vérité qui dérange, d’Al Gore, lui ouvre les yeux. Près de son cabinet de cardiologie à Vitrolles, au nord de Marseille, des usines crachent sans cesse des fumées, ça sent le métal et à l’étang de Berre, juste à côté, l’écume a parfois une drôle de couleur. « Avec tout ça, comment peut-on penser qu’il n’y a aucun rejet de polluants ? », se demande-t-il. Son père, chevalier de l’Ordre du mérite – il recevra lui aussi la médaille en 2025 – décède à la même période. Pierre Souvet repense aux grands hommes de sa famille. Il se cherche une cause, quelque chose qui le dépasse.
Un soir, il réunit quelques amis, leur parle de la pollution et du manque d’information. L’association Santé Environnement France prend vie entre la poire et le fromage. Le groupe s’attaque d’abord aux polychlorobiphényles (PCB), ces huiles pour transformateurs électriques, qui persistent dans la nature. Leur interdiction en 1987 n’a pas suffi à sauver les rivières autour des sites industriels, les poissons sont contaminés. Pierre Souvet et ses amis procèdent à quelques prélèvements.
Des phtalates dans les crèches
Un jour, il retrouve des phtalates dans les organismes. Le lendemain, du benzène, puis du formaldéhyde. Les meubles en rejettent, c’est prouvé, Pierre Souvet a les chiffres. Alors il fait analyser des crèches – un autre génial coup marketing. Toutes sont contaminées, et les plus « bio » ne s’en sortent pas mieux : dans l’une d’entre elles, les enfants s’entassent dans un sous-sol mal ventilé. La presse relaie, on s’en inquiète, et très vite, son association gagne du crédit.
En 2008, le magazine Impact Médecine lui remet le titre de médecin de l’année. Lui ne pense qu’à ses prochains échantillons. « Pas de données, pas de médecine », conte-t-il à qui veut bien l’entendre. Sauf qu’avec ses données à lui, impossible de conclure. Les travaux d’Asef n’ont jamais été publiés dans des revues scientifiques, aucun n’a passé l’étape de la relecture critique par les pairs. Mais quoi de mieux, pour se faire entendre, que de produire ses propres chiffres ?
De toute façon, cela fait bien longtemps que le cardiologue ne roule plus seulement pour la médecine. Désormais retraité, il sillonne la France pour défendre ses valeurs « humanistes » et « écologistes », mélangeant les genres, un jour en blouse blanche, l’autre en veste verte. Quand Hulot flirte avec le parti Europe Ecologie – Les Verts, Pierre Souvet a l’impression que le destin l’appelle. Le parti cherche des profils qui n’ont jamais fait de politique. Des gens énergiques, motivés, qui ont du temps, comme lui, finit-il par se dire.
Une brève carrière politique
L’escapade sera brève. En 2010, il se fait élire au conseil régional de Provence Alpes Côte d’Azur sur une liste d’union de la gauche. Puis, en 2012, il tente de devenir député. Au programme : suppression des vols d’avion de nuit, charte anticorruption et consultation sur les zones industrielles. Il ne récoltera que 2,6 % des voix au 1er tour. En 2014, il change de veste, rejoint le Front de gauche, avant, en 2017, de laisser entendre qu’il rejoindra Emmanuel Macron. Très vite la politique le frustre. Ses alliés ne l’écoutent pas. Il retourne à ses communiqués.
Depuis sa lettre ouverte sur le cadmium, il n’est pas rare de voir d’autres militants tenter les mêmes méthodes. En mai dernier, le collectif Alerte Médicale sur les Pesticides et les perturbateurs endocriniens (AMLP) écrivait lui aussi aux décideurs. Le 3 juin dernier, les médecins libéraux réitéraient, envoyant une missive à propos de la pollution dans l’eau courante. Pierre Souvet a donné un coup de main, mais il n’est cité nulle part. Cette fois-ci, l’alerte n’a pas beaucoup été relayée.
Avant de terminer l’entretien, le médecin nous confie ses dernières préoccupations. Des nouvelles épidémies sont à craindre à cause du réchauffement climatique – il l’a lu dans les données. L’actualité sur les hantavirus l’a fait bondir. Depuis des années, il répète qu’il ne faut jamais entrer dans les cabanes abandonnées, lieux de contaminations. On aurait pu parler de la fièvre hémorragique de Crimée – Congo, de Nipah, et de toutes ces « saletés » qui risquent de se développer, mais le voilà qui se lève. Avant de partir, il nous glisse : « Sur ça aussi, on ne pourra pas dire que je n’ai pas alerté ».
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-06-08 16:00:00
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