1 326 euros net en 2017, 1 400 euros en 2022, 1 600 euros en 2024 et désormais 1 700 euros en 2027. Pour sa quatrième campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon n’a pas renoncé à l’un de ses thèmes de prédilection : la revalorisation du salaire minimum. Lors de son premier meeting à Saint-Denis le 7 juin, le leader insoumis a promis de porter le Smic net à 1 700 euros par mois, soit une hausse immédiate de près de 14 %.
Une promesse lisible, concrète et facile à défendre devant des salles acquises à sa cause. Mais avec quelles conséquences ? Pour l’économiste Stéphane Carcillo, président depuis 2024 du groupe d’experts sur le Smic, le diagnostic sur les difficultés de pouvoir d’achat des travailleurs modestes est juste. En revanche, le remède proposé pourrait se révéler coûteux. Destructions d’emplois, tassement de l’échelle salariale, facture élevée pour les finances publiques : dans un contexte de croissance atone, les effets d’une telle mesure pourraient être désastreux.
L’Express : Jean-Luc Mélenchon propose de porter le Smic net à 1 700 euros. D’un point de vue économique, comment évaluez-vous cette proposition ?
Stéphane Carcillo : Je comprends de cette proposition qu’il s’agit vraiment d’un coup de pouce immédiat et pas simplement de porter le Smic à 1 700 euros à la faveur de l’inflation au fil de l’eau. Cette mesure aurait des effets économiques à la fois sur la distribution des salaires, sur l’emploi et sur les finances publiques.
Je veux d’abord être clair : le Smic n’est pas en soi un mauvais outil pour l’emploi, loin de là . Dans l’absolu, il est important et nécessaire. Seulement, il faut qu’il évolue de manière cohérente avec les autres salaires et qu’il ne compresse pas trop l’échelle des rémunérations. Quand on augmente le Smic, on ne décale pas automatiquement tous les autres salaires vers le haut. On a une contrainte, la productivité, qui n’augmente pas au même rythme que les coups de pouce politiques.
Or, en France, notre situation est déjà extrême. Le Smic représente 62 % du salaire médian, c’est l’un des ratios les plus élevés de l’OCDE. La moitié des salariés gagnent moins de 1,6 fois le Smic. Une hausse de près de 14 % d’un coup compresserait encore davantage cette échelle, renforcerait la « smicardisation » et réduirait les perspectives d’évolution salariale pour une grande partie des travailleurs. C’est le premier problème.
Existe-t-il un risque réel de destructions d’emplois ?
Oui, certainement, surtout dans un contexte de croissance faible. Avec Gilles Berset, Pierre Cahuc et André Zylberberg, nous avions estimé qu’une hausse de 12 % du Smic, lors de la campagne de 2024, conduirait à la destruction de 100 000 à 200 000 emplois.
A cela s’ajoute un impact très lourd sur les finances publiques. Les allègements généraux de cotisations augmenteraient de plus de 10 milliards d’euros. Si l’on choisissait de ne pas les indexer dans un souci d’économie – autrement dit, si le Smic augmente mais que les aides aux entreprises, elles, ne suivent pas -, l’effet négatif sur l’emploi serait encore bien plus fort. Et la destruction d’emplois entraîne mécaniquement moins de rentrées sociales et fiscales. On aboutirait à une perte sèche pour les finances publiques.
Une hausse importante du Smic est-elle compatible avec une croissance faible et des gains de productivité limités ?
Quand la croissance est forte, les gains de productivité permettent de décoller les salaires du niveau du Smic. Quand elle est atone, comme aujourd’hui, la marge de manÅ“uvre dans les négociations salariales est très réduite. Le Smic rattrape rapidement les premiers niveaux de rémunération dans les grilles de branche, et après 1,1 ou 1,2 fois le Smic, on ne va guère plus loin. Résultat : beaucoup de salariés se retrouvent à quelques euros à peine au-dessus du plancher.
Un Smic à 1 700 euros risquerait-il d’accentuer le phénomène de tassement des rémunérations ?
Oui, très clairement, et ce contexte de croissance faible ne ferait qu’aggraver les choses. Il faut aussi souligner un point souvent oublié dans ce débat : une telle hausse coûterait très cher à la fonction publique. On a vu les discussions provoquées par la hausse de seulement 2,4 % du Smic sur le tassement des grilles dans la fonction publique. Or, il y a désormais énormément de salariés au Smic dans ce secteur, et tout est indexé sur le salaire de base. Ce surcroît pèserait donc aussi très lourd sur les finances de l’Etat.
Les services à la personne, la restauration, le commerce ou l’hôtellerie pourraient-ils absorber ce choc salarial ?
Dans ces secteurs, le sujet est particulièrement compliqué, précisément parce que la productivité y est faible et la rentabilité limitée. Ces activités sont très intensives en travail humain, il n’y a pas de gains de productivité miraculeux à espérer. L’autre option serait de répercuter la hausse dans les prix, ce qui est difficile pour de très petites entreprises confrontées à une forte concurrence : elles n’ont pas le pouvoir de marché pour augmenter leurs tarifs, sauf en période d’inflation générale où ça passe plus inaperçu.
L’industrie, elle, emploie directement peu de smicards, mais elle fait appel à de nombreux services locaux qui, eux, en emploient beaucoup.
Quel serait l’impact potentiel sur la compétitivité des entreprises françaises ?
Pour l’industrie, la compétitivité repose avant tout sur la qualité et l’innovation, c’est là que se joue vraiment la bataille. L’effet du Smic y est secondaire. Pour les services délocalisables, en revanche, une hausse importante pourrait peser sur les décisions d’implantation.
Mais attention : il ne faut pas confondre compétitivité et emploi. Une boulangerie n’est pas du tout exposée à la concurrence internationale et pourtant, son niveau d’emploi peut être directement affecté par une hausse du Smic. C’est un point essentiel que l’on oublie souvent dans ce débat.
Une telle hausse améliorerait-elle vraiment le niveau de vie des ménages modestes ?
Pour ceux qui conservent leur emploi, oui, bien sûr. Toutefois le Smic est un mauvais outil de lutte contre la pauvreté. D’abord parce qu’il cible mal : beaucoup de smicards ne vivent pas dans des ménages pauvres, parce que leur conjoint gagne davantage. Ensuite parce qu’il est aveugle aux situations familiales : une hausse de 200 euros bénéficierait de la même façon à un jeune célibataire et à une mère isolée avec trois enfants. Sans compter que cette hausse renchérirait mécaniquement le coût de la prime d’activité, qu’il faudrait ajuster en conséquence.
C’est précisément pour pallier ces limites qu’on a inventé des dispositifs comme la prime d’activité, dont le montant varie selon la composition du foyer. Ces outils sont bien plus efficaces pour cibler réellement la pauvreté. Et il ne faut pas oublier que ceux qui perdront leur emploi du fait de cette hausse tomberont, eux, dans la précarité.
Si l’objectif est d’améliorer le sort des travailleurs modestes, le Smic est-il vraiment le bon levier ?
Ce n’est ni l’alpha ni l’oméga de la politique salariale, ni de la lutte contre la pauvreté. Mon propos n’est pas de remettre en cause le Smic. Simplement, son niveau est déjà élevé en comparaison des autres salaires, et il faut penser à d’autres outils.
La hausse du Smic est une mesure séduisante pour les responsables politiques, parce qu’elle est lisible et concrète, et que l’Etat n’a pas directement la main sur les salaires du secteur privé, qui sont négociés par les partenaires sociaux. Baisser les cotisations sociales a aussi été évoqué, mais coûte potentiellement très cher et une partie de la baisse serait récupérée par les employeurs au fil de négociations annuelles. La politique la plus ambitieuse, même si elle est moins spectaculaire, consiste à renforcer le pouvoir de négociation des salariés. Le taux de syndicalisation en France est très faible et ne cesse de baisser. C’est là , dans les négociations collectives, que se joue réellement la dynamique salariale, bien plus que dans des coups de pouce ponctuels sur le Smic, aussi nécessaire soit-il par ailleurs.
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-06-09 10:05:00
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