La question de l’équilibre du système des retraites avait disparu des débats avec l’enterrement de la réforme Borne qui actait le recul de l’âge de départ à 64 ans. Le sujet devrait rebondir cette semaine : le 11 juin, le Conseil d’orientation des retraites présidé par l’économiste Gilbert Cette doit présenter ses nouvelles projections. Les candidats à la présidentielle ne manqueront pas de s’en saisir pour avancer leurs propres pistes. Pour L’Express, Vincent Lebailly, directeur Epargne Entreprises du cabinet Mercer, pointe l’angle mort de ce débat : l’appauvrissement programmé des retraités dans les décennies à venir. Un retournement qui justifie, selon lui, l’introduction d’une dose de capitalisation dans le système.
L’Express : Que faut-il attendre de la publication du prochain rapport du Conseil d’orientation des retraites ?
Vincent Lebailly : Vraisemblablement, le COR va actualiser ses projections en prenant en compte de nouvelles hypothèses sur la démographie. Le résultat, c’est qu’il va mettre le doigt sur le déséquilibre structurel du système par répartition et son caractère non soutenable, alors que les retraites absorbent déjà près de 14 % du PIB en France. Ce qu’il faudra aussi regarder, ce sont les nouvelles projections sur l’évolution du taux de remplacement, autrement dit le rapport entre le montant du dernier salaire et le montant de la pension. Actuellement, il est de 75 % pour les non-cadres et de l’ordre de 55 à 60 % pour les cadres. Mais nous savons déjà que ce taux de remplacement va diminuer. Pour les générations nées à partir de 1985 – à savoir les personnes qui partiront à la retraite dans 25 ans -, il tombe à 64 % pour les non-cadres et à 42 % pour les cadres. La paupérisation des futurs retraités est déjà inscrite dans les chiffres.
Vous parlez de paupérisation à venir, alors qu’aujourd’hui, les débats portent plutôt sur le choc des générations et la situation des retraités actuels que certains qualifient d’enviable. Est-ce un sujet tabou ?
Oui, parce qu’aucun dirigeant politique n’a envie de mettre les Français en face de cette réalité. Dans la conversation publique, quand on parle de retraite, on pense déficit, âge de départ, durée de cotisations… Jamais la question du taux de remplacement n’est réellement abordée. La paupérisation à venir des futurs retraités, si rien ne change de façon structurelle dans notre modèle, n’est pas traitée. A court terme, certes, le recul de l’âge ou l’augmentation des cotisations permettraient de rééquilibrer les comptes mais cela ne sera pas suffisant à long terme. Un discours de vérité enfin assumé permettrait aux Français de mesurer l’ampleur du problème.
D’autant que beaucoup de salariés ont presque intégré cette donnée. Quand nous les interrogeons, ils savent qu’ils doivent se construire une retraite par eux-mêmes. De fait, les produits comme les plans d’épargne retraite (PER) sont plutôt appréciés et les encours augmentent. Si on cumule les montants investis dans les PER individuels et les PER collectifs proposés par des entreprises, nous sommes à près de 150 milliards d’euros, une somme en hausse de près de 20 % sur un an. C’est énorme. On voit bien que les salariés, de manière générale, et certaines entreprises s’emparent du sujet. Le problème, c’est que ce sont souvent les plus grandes d’entre elles qui proposent ce type de solutions. Et leurs cadres qui souscrivent ces produits bénéficient d’un avantage fiscal puisque vous pouvez déduire de votre revenu, jusqu’à un plafond recalculé chaque année, les sommes versées.
La situation est donc très inégalitaire…
Bien sûr ! Car lorsque vous ne payez pas d’impôts, vous ne pouvez pas défiscaliser. Et puis en général, vous avez d’autres priorités à la fin du mois que de mettre de l’argent de côté pour la retraite.
Nous accompagnons beaucoup de filiales de grands groupes américains, dans la tech notamment. Ces entreprises emploient une population assez jeune et bien rémunérée. Toutes proposent ce type de produits de retraite car cela fait partie du modèle américain. Les jeunes générations en sont d’ailleurs très friandes car elles sont souvent persuadées qu’elles n’auront qu’une retraite minimale.
Pour éviter cette paupérisation, la mise en place d’un système par capitalisation, en complément du régime actuel par répartition, est-il incontournable ?
C’est indispensable, ne serait-ce que pour maintenir le niveau du taux de remplacement actuel. Les fonds de pension ont mauvaise presse en France. D’où l’obligation de faire de la pédagogie. La France avait créé un fonds de réserve des retraites en 2001. Pendant les premières années de son existence, il a été abondé, et puis les transferts se sont arrêtés et ce fonds a été utilisé pour financer d’autres choses. Si nous avions continué cette démarche en investissant sur les marchés financiers, potentiellement, on aurait pu créer un capital très élevé aujourd’hui, qui permettrait de pallier les déficits actuels.
Mais comment financer cette nouvelle « brique » de retraite alors que les ménages se plaignent déjà d’un pouvoir d’achat restreint et les entreprises d’une compétitivité érodée ?
Evidemment, l’enjeu crucial est le financement. Vous ne pouvez pas mettre uniquement à contribution les entreprises dont les charges sont déjà très élevées. Faire porter ce régime seulement par les cotisations payées par les salariés n’est pas envisageable non plus, dans le contexte actuel de pouvoir d’achat. Il faudrait donc mettre autour de la table, l’Etat, les syndicats et le patronat pour aboutir à un financement conjoint entreprises-salariés. La discussion pourrait même redescendre au niveau des branches, avec des taux de cotisations différentes selon les secteurs. En creux, cela veut donc dire qu’il faudra en parallèle réfléchir à une baisse des cotisations sur d’autres postes ou à un financement par d’autres pistes de notre modèle social. D’autant que ce nouvel étage de la fusée retraite devra être obligatoire. C’est une question essentielle d’équité et certains syndicats peuvent tout à fait adhérer à cette idée. La question qu’il faudra collectivement se poser, c’est quel est le niveau du taux de remplacement que nous souhaitons maintenir dans la durée.
L’Etat devrait-il gérer lui-même ces « fonds de pension » à la française ou les confier au secteur privé ?
Prenons l’exemple des mutuelles santé qui sont devenues obligatoires. Elles sont opérées par des compagnies d’assurances et non par un organisme paritaire ou par l’Etat. Les entreprises pourraient proposer un socle minimal et différentes options pour couvrir mieux les salariés qui le souhaitent. Cela pourrait même devenir un levier d’attractivité pour celles qui veulent faire vivre leur marque employeur, recruter et fidéliser des talents. Il faut surtout de la souplesse, avec la possibilité de débloquer ces sommes à des moments clés de sa vie si on le souhaite.
Comment ont fait les autres pays qui ont créé ce nouvel étage ?
Au sein de l’OCDE, la moitié des pays sont aujourd’hui dotés d’un pilier supplémentaire de capitalisation. En Europe, ceux qui fonctionnent le mieux sont les systèmes suédois et danois. Dans ces deux pays, quasiment 90 % des salariés sont couverts par des dispositifs de capitalisation. Mais la bascule a duré des années, des décennies même, avec une montée en puissance des taux de cotisations très progressifs. C’est une réforme de long terme.
En Suède, le premier fonds de capitalisation a été créé en 1999 ! Au Royaume-Uni, depuis 2012, c’est un système d’auto-enrôlement que les salariés peuvent quitter, dispositif qui vient également d’être mis en place en Irlande depuis cette année. Les taux de cotisations varient sensiblement selon les pays. En Irlande, la cible est de 14 % d’ici à 2035, avec une petite contribution de l’Etat (1/3 de la part salarié). Ils sont de l’ordre de 15 % au total – par employeur et salarié – au Danemark. En Suisse, cela varie de 7 % à 18 %. C’est effectivement très important. C’est pourquoi la réforme ne peut être que systémique et progressive pour embarquer la population. Un débat pour la prochaine présidentielle.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-06-08 14:00:00
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