Prendre en marche un train que l’on n’a pas conçu n’a rien d’évident, surtout quand il est lancé à pleine vitesse. La formule vient d’un conseiller de Roland Lescure. Le 5 octobre dernier, lorsqu’il endosse l’épais costume de ministre de l’Economie, ce fidèle d’Emmanuel Macron est loin de se douter du séisme qui l’attend quelques mois plus tard. Après avoir fait ses armes deux ans durant à l’Industrie – son premier poste gouvernemental -, le voilà propulsé à la tête du paquebot Bercy. Avec une mission à haut risque : boucler, avant la fin de l’année, ​​un budget qu’il récupère à la volée. Querelles politiques, âpres négociations : le projet de loi de finances pour 2026 est finalement adopté par 49.3 avec un mois de retard, avant d’être promulgué le 19 février. Sébastien Lecornu, qui avait pourtant promis de laisser la main au Parlement, parvient à sauver sa tête. Et celles des membres de son gouvernement.
De quoi souffler et préparer sereinement la fin du quinquennat du chef de l’Etat ? La semaine suivante, les Etats-Unis et Israël se lancent dans une opération militaire massive contre l’Iran qui provoque, au Moyen-Orient et à travers le monde, une onde de choc. Avec le blocage du stratégique détroit d’Ormuz, c’est toute l’économie de la planète, encore très dépendante du pétrole et du gaz y transitant, qui se retrouve étranglée. Du déclenchement de la crise jusqu’au G7 Finances à Paris des 18 et 19 mai, en passant par la gestion des affaires nationales, L’Express revient sur ces trois mois où Roland Lescure et ses troupes ont dû naviguer à vue, dans une tempête énergétique, diplomatique et économique inédite.
Acte 1
Bercy en mode commando
Le samedi 28 février, lorsque tombent les premières informations sur des frappes israélo-américaines contre plusieurs sites stratégiques iraniens, le premier réflexe du patron de Bercy consiste à prendre le pouls des marchés financiers. Un univers que ce polytechnicien connaît bien pour avoir travaillé plus de dix ans chez Natixis, Groupama puis à la Caisse de dépôt et placement du Québec. « J’ai connu diverses crises : la bulle Internet, la guerre en Irak, celle de 2008, puis celle des dettes souveraines européennes… », énumère-t-il. Si aucun des stratégistes de JPMorgan, Goldman Sachs ou BNP Paribas qu’il contacte ne mesure alors l’impact du conflit, tous anticipent une forte réaction des Bourses mondiales à la reprise des cotations.
Hasard du calendrier, sa nouvelle conseillère diplomatique revient tout juste d’Abu Dhabi où elle a passé près de deux ans à l’ambassade de France. Une aide précieuse pour glaner des informations sur le terrain et ouvrir une ligne directe avec les acteurs économiques locaux. Une cellule de crise est montée immédiatement avec les principales divisions de Bercy. « Mon principe est de réunir tous ceux qui sont nécessaires, mais uniquement ceux qui sont nécessaires. Plus une cellule est large, plus on se dilue », expose Roland Lescure. Durant le week-end, les équipes du Trésor, dirigées par Bertrand Dumont, multiplient les contacts avec leurs services économiques à travers le monde. « Ils sont les yeux et les oreilles du ministre à l’international, décrit le haut fonctionnaire. C’est notamment à partir de ce réseau que des stratégies ont pu lui être proposées. »
Dès le lundi, le ministère réunit les organisations patronales et les fédérations professionnelles en visioconférence. « Un exemple de travail efficace entre les sphères publique et économique », salue Alexandre Saubot, le président de France Industrie. Autour de cette table virtuelle, une cinquantaine de participants, qui, après un propos liminaire du ministre, prennent la parole à tour de rôle pendant deux minutes pour faire part des éléments obtenus auprès de leurs adhérents. « Ce format a une vraie vertu : il favorise la transparence, chacun est écouté et tout le monde progresse », témoigne un intervenant. « Notre contribution consistait à faire remonter des cas concrets d’entreprises, des témoignages, des chiffres auprès des cabinets ministériels », liste Alexandre Montay, délégué général du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti). Avec toutefois un couac : la Fédération nationale des transporteurs routiers (FNTR), pourtant directement concernée, ne reçoit pas le carton d’invitation pour la première réunion…
A l’échelle internationale, un dialogue permanent s’installe avec le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Commission européenne et l’Agence internationale de l’énergie (AIE). En coulisses, Roland Lescure s’active auprès des partenaires du G7 pour libérer les stocks stratégiques de pétrole. « Les ministres des Finances ont un rôle particulier à jouer, car nous sommes le groupe qui se réunit le plus souvent dans l’année », rappelle François-Philippe Champagne, le titulaire du poste au Canada. Une réunion virtuelle exceptionnelle de leurs homologues de l’Energie, organisée à l’initiative du Roland Lescure, permet d’acter un accord de principe. « Il a très vite pris la mesure de la gravité de la situation et mis à profit la présidence française du G7 », souligne Fatih Birol, le directeur de l’AIE, un acteur clé du processus. Le 11 mars, les 32 membres de l’agence approuvent à l’unanimité le déblocage de 400 millions de barils. « La plus grande action collective jamais menée dans l’histoire de l’institution », ajoute-t-il. Une mesure qui permet de détendre – brièvement – les marchés.
Acte 2
« On apprend en marchant »
Durant les premières heures de la guerre, Bercy pronostique une crise brève, d’une dizaine de jours. Mais le conflit s’envenime. Le tournant ? Le 18 mars, quand l’Iran bombarde un site gazier majeur au Qatar. L’émirat est formel : il faudra plusieurs années pour reconstruire les installations. « Lors de la visio qui suit avec Bercy, le ton est radicalement différent, relate Florence Berthelot, déléguée générale de la FNTR. La voix de notre interlocuteur est blanche, le propos inquiet. Le gouvernement comprend alors que les hostilités vont durer, contrairement à ce que Donald Trump laissait entendre. »
Depuis le début, je me suis fixé une ligne : ni prophète de malheur, ni marchand de bonheur
Roland Lescure, ministre de l’Economie
« En privé, nous avons senti l’exécutif désireux d’avoir des échanges francs et directs avec les acteurs économiques, tout en veillant, dans sa communication publique, à ne pas alimenter les inquiétudes », témoigne Olivier Poncelet, délégué général de l’Union des entreprises transport et logistique de France. Devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, le 24 mars, Roland Lescure prend pourtant tout le monde de court. « Cette situation constitue un nouveau choc pétrolier », lâche-t-il. Matignon fulmine. Le lendemain, en préambule du conseil des ministres, Sébastien Lecornu s’en émeut. Roland Lescure rétropédale en conférence de presse. « On apprend en marchant, reconnaît-il, avec le recul. Quand j’ai utilisé ce terme, j’avais l’impression de dire la vérité d’un contexte, car je m’exprimais notamment sur ce qui se passait en Asie. Depuis le début, je me suis fixé une ligne : ni prophète de malheur, ni marchand de bonheur. Rester aussi factuel que possible. »
Alors que la crise prend de l’ampleur, les marges de manÅ“uvre du gouvernement apparaissent vite pour ce qu’elles sont : minimes. Les finances publiques sont dans le rouge. Le « quoi qu’il en coûte » a vécu. Dès les premières réunions avec les professionnels, « le constat a été rapidement partagé : le pays n’a plus les moyens de distribuer des aides comme pendant le Covid, raconte Amir Reza-Tofighi, le président de la CPME. Il fallait donc être capables de cibler au mieux les rares fonds dont on disposait. » Car à la pompe, les prix flambent. Le scénario « gilets jaunes » ressurgit dans toutes les têtes. « En période de crise énergétique, être le ‘ministre des prix qui montent’ n’est jamais simple », reconnaît un ancien membre du gouvernement.
Comme en 2023, TotalEnergies décide alors de plafonner ses prix. A la différence d’un Bruno Le Maire, qui s’était précipité sur BFMTV à l’époque pour annoncer la bonne nouvelle, Roland Lescure ne s’en attribue pas le mérite. « La culture économique du gouvernement sur ces sujets est plus approfondie qu’il y a trois ans, assure un bon connaisseur du dossier. Le style aussi a changé. Le ministre actuel est pragmatique et calme : il fait ce qu’il dit et n’a pas peur de l’assumer. » Quitte à jouer, à l’occasion, sa propre partition. Quand l’Etat est accusé par Marine Le Pen d’être un profiteur de crise, Sébastien Lecornu réclame la transparence sur les rentrées fiscales, Roland Lescure temporise.
Sur les marges supposément abusives des stations-service – démenties par un rapport du ministère de l’Economie -, Matignon brandit un temps la menace d’un blocage des prix, avant de renoncer. « Bercy n’en voulait pas, confie un distributeur. Ils avaient bien compris que c’était une erreur. » « Les réunions avec Roland Lescure ont parfois donné lieu à des discussions tendues sur la question des marges, complète le président de l’Ufip Énergies et Mobilités, Olivier Gantois. Les représentants du secteur ont à chaque fois rappelé que la distribution de carburants était un marché très concurrentiel. »
Les fédérations craignent désormais que le conflit ne se prolonge au-delà de l’été. « Ce qui manque fondamentalement, c’est la planification. Personne ne pose la question : si la situation dure trois mois, six mois, que fait-on ? Qui est prioritaire en cas de tensions sur le diesel ? », s’interroge Florence Berthelot de la FNTR. Les visioconférences, quotidiennes au début de la crise, sont devenues hebdomadaires. Un exercice d’équilibriste. « La difficulté pour le cabinet est de calibrer le rythme, remarque le représentant d’une organisation patronale : maintenir un point tous les jours risque d’amplifier les inquiétudes et les demandes ; en faire moins pourrait être interprété comme un désengagement du gouvernement. »
Si le suivi de la crise est salué par tous, la mise en Å“uvre des mesures de soutien suscite davantage de critiques. « Ils étaient au contact, mais il y a eu de la frustration sur la lenteur de la réponse. La situation des finances publiques l’explique en partie », analyse Fabrice Le Saché, vice-président du Medef chargé de l’Europe et de l’international. Pire, pour compenser les aides consenties, le ministre des Comptes publics, David Amiel, a annoncé un gel des allègements de cotisations sociales pour les employeurs. « A un moment où l’économie va mal, c’est une gifle et une trahison, s’insurge le dirigeant d’une fédération patronale. Comme si les pompiers balançaient de l’essence sur une maison en feu. Les conséquences pour les entreprises vont être énormes. »
>> Pour lire l’épisode 2 de notre grand récit, rendez-vous ce mercredi à 17 heures sur le site de L’Express
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-06-09 16:00:00
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